APPENDICE
(Note 1, p. 77)
Le sermon sur la Fidélité de Dieu a été prononcé à Laforce, dans la Dordogne, lors de la dédicace d'une nouvelle église, située au milieu des admirables établissements de bienfaisance, fondés par M. le pasteur J. Bost. J'ai dû, en rédigeant ce discours pour ce volume, en enlever tout ce qui se rapportait spécialement à cette circonstance ; je me borne à reproduire ici la péroraison qui m'était suggérée parles souvenirs qui se rattachent au château de Laforce. L'église que nous consacrions au culte est élevée presque sur les ruines de ce château, qui appartenait à l'une des familles protestantes les plus célèbres du seizième siècle.
« Mes frères,
J'ai achevé ma tâche. Mais avant de descendre de cette chaire, un mot encore pour traduire une pensée qui vient frapper mon esprit. Je me reporte à trois siècles en arrière alors, du haut du plateau sur lequel nous sommes aujourd'hui rassemblés, le regard apercevait, le long des rives de la Dordogne, des lieux dont les noms étaient chers aux protestants français. Dans chaque ville, dans chaque village, un temple s'élevait; dans cette vallée, semblable à une terre sainte, les Eglises naissantes de la Réforme étaient partout semées comme les prémices d'une immense moisson qui devait bientôt couvrir la France; ici même était debout un manoir antique où demeurait l'une de ces nobles familles huguenotes qui opposaient à la frivole corruption du seizième siècle leur grandeur morale et leur inflexible austérité. Quand le protestant, proscrit et fugitif, voyait briller de loin les tourelles du château de Laforce, son coeur battait de joie; car il savait que, suivant l'expression de nos pères, c'étaient des craignant Dieu qui l'habitaient. Là, dans les grandes salles, maîtres et serviteurs s'agenouillaient devant le Dieu de la Bible; là retentissaient nos vieux psaumes; là, dans leurs courses aventureuses, Coligny, le roi de Navarre, Sully, Duplessis-Mornay souvent s'arrêtèrent ; là, les voix graves de' leurs pasteurs leur prêchèrent la fidélité de Dieu et appelèrent sur la patrie déchirée la paix et la lumière de l'Evangile, le triomphe de la grâce de Jésus-Christ. Grandes et glorieuses figures, comment songer à vous sans que notre coeur tressaille, comment fouler sans émotion ce sol si riche en souvenirs ?
« Hélas ! un siècle s'écoule, et que reste-t-il de tout ce passé ? Où est la gloire d'Israël ? Où sont les moissons annoncées ? Où sont ces Eglises qui devaient croître et se multiplier? Le vent du désert a soufflé; la persécution s'est déchaînée; les temples sont rasés, les bibles lacérées ; Sion est renversée; la foi évangélique est proscrite, et les supplices les plus atroces attendent ses derniers confesseurs... 0 Dieu ! qu'as-tu fait de tes promesses ? Qu'est devenue ta fidélité ?... Les années s'écoulent, et aux ruines anciennes s'ajoutent des ruines nouvelles; tout a disparu, semble-t-il et de ce grand passé, c'est à peine si quelque vestige est resté.
« Un siècle encore et nous voici, Seigneur, nous les descendants et les héritiers de l'Israël antique; nous voici dans notre faiblesse et notre petit nombre; mais debout encore et fermes, et nous confiant dans ton amour. Sur les ruines de Sion nous avons vu refleurir l'espérance. Nous voici pour proclamer ta fidélité... Ah ! bien des ombres se mêlent à notre joie! - Qu'est-ce que le présent à côté du passé? Qu'est-ce que notre foi, notre zèle à côté de l'héroïsme des anciens confesseurs? Qu'est-ce que nos Eglises à côté de celles qui s'élevaient jadis dans ces contrées ? - Mais si les cendres de nos pères ont été semées aux quatre vents des cieux, cette semence, du moins, a été féconde. Aujourd'hui la foi protestante échappe à toutes les oppressions du passé. Unie aux destinées des nations les plus libres et les plus prospères, elle poursuit ses conquêtes à l'autre extrémité du monde. Ici même, Seigneur, tu ne t'es pas laissé sans témoignage et ton oeuvre se continue. Le temps n'est plus où les luttes religieuses mettaient les armées aux prises, la bannière huguenote ne flotte plus sur les champs de bataille, les cantiques ne retentissent plus sur les lèvres de nos soldats; mais la charité remporte ses victoires. Sur les ruines de nos châteaux forts, elle a élevé ses asiles. L'Evangile y est annoncé aux pauvres; l'Esprit de Jésus-Christ y inspire chaque jour des merveilles d'abnégation et de sacrifice. Nous-mêmes, nous avons éprouvé ici la présence du Seigneur, et son amour a fait tressaillir nos âmes... Voilà pourquoi, en ce jour de fête, répondant après trois siècles à la voix de nos pères, nous redirons ce verset d'un psaume si souvent chanté dans leurs batailles : « Célébrez l'Eternel, car il est bon et sa miséricorde demeure à jamais ! »