3. Médisance
Je ne serais pas fort surpris que la fin du
chapitre douzième de notre lettre vous eût
causé quelque déception.
Paul nous avait conduits sur des hauteurs
majestueuses et sereines, jusque dans le paradis. En fait, il en
était à peine redescendu pour nous parler de son
épreuve; car c'est bien encore du haut du ciel qu'il la
juge; c'est dans une intime communion avec Dieu qu'il a fini par
se sentir fort dans la mesure où il confessait sa
faiblesse.
Mais ne vous semble-t-il pas maintenant que
ce soit descendre quelque peu, voire même beaucoup, que de
revenir à ces attaques interminables dirigées dans
Corinthe contre sa personne et contre son oeuvre ? Ces bruits
malveillants semés au sein du troupeau, ces essais
constamment renouvelés de déchirer la
réputation du pasteur, ces efforts de ruiner per fas et
nefas une Eglise en voie de se relever,... eh bien, nous
connaissons maintenant tout cela. Nous jugeons ces mouvements
comme l'apôtre les jugeait. A quoi bon y revenir?
A y regarder de plus près, nous
modifierons, je crois, notre sentiment. Ce que nous allons
entendre dans ce nouveau paragraphe, ce ne sont pas les accents du
ressentiment ni de la vengeance. Nous y rencontrerons plutôt
les appels de l'amour, d'une affection qui s'affirme avec d'autant
plus de noblesse et de désintéressement qu'elle est
plus bassement contestée. Or, - je vous en prends à
témoins, - pour penser, pour parler et pour agir ainsi,
étant donné la situation si particulièrement
grave où se trouvait l'apôtre, il faut bien avoir
passé quelques instants dans le ciel. Ce n'est pas de la
terre que pouvaient lui venir ni une pareille fermeté ni
une telle douceur. Nous n'entendrons pas ici-bas les paroles qui
lui furent adressées dans le paradis. Mais nous en voyons
les effets; c'étaient assurément des paroles de
paix; il nous est bien permis d'en trouver un écho dans
celles qui vont terminer notre épître.
Contraint malgré lui de se
défendre, Paul a dû faire porter son apologie et sur
ses privilèges dont on se servait pour l'entourer d'une
sorte de morgue aristocratique, et sur ses humiliations où
l'on voyait la preuve que Dieu le rejetait. Cette apologie,
maintenant, est close; et Paul confesse, en y mettant un point
final, qu'il s'est donné de la sorte les apparences d'un
imprudent, presque d'un insensé. « Vous m'y avez
obligé, » ne cesse-t-il de répéter.
Etes-vous enfin convaincus que je mérite le titre
d'apôtre, que je ne suis pas inférieur à ces
ministres « quintessenciés » auxquels allaient
jusqu'ici tous vos hommages et toute votre confiance? Vous faut-il
encore quelque preuve? Voyons; je puis vous en donner trois, dont
l'ensemble porterait la conviction chez tout esprit non
prévenu.
D'abord les signes et les miracles qui ont
accompagné mon ministère. Ensuite l'amour constant
que je n'ai cessé d'opposer à toutes les
médisances dont on m'abreuvait.
Enfin, grâce à la vue que Dieu
m'a donnée du véritable état des esprits, ma
résolution bien arrêtée de punir là
où la repentance n'interviendra pas.
Reprenons ces trois points.
.
I. Miracles.
Les miracles d'abord. Nous le savons tous,
ce genre de preuves est aujourd'hui discrédité. On
n'en veut plus entendre parler, et quiconque prétend
à quelques notions scientifiques, même
élémentaires, admet aujourd'hui sans discussion
qu'il n'y a plus de miracles. C'est ce qu'on va
répétant jusque dans des cercles
chrétiens.
Or, il faut très franchement en
convenir: on a fait de certains côtés tout ce qu'il
fallait pour mettre le miracle en suspicion ou pour le rendre
ridicule. Tantôt, le définissant faussement, on
voulait à tout prix y voir une violation des lois de la
nature, et ces lois, criait-on, sont immuables par
définition. Tantôt, par une accumulation enfantine ou
profane de merveilleux et de tours d'adresse,
présentés comme miracles aux naïfs et aux
badauds, on détruisait chez les esprits sérieux une
foi encore mal assurée au surnaturel. Tantôt enfin,
par de véritables tromperies, à peine
dissimulées sous un manteau religieux, on soulevait chez
les disciples de la science un vrai dégoût ou
d'interminables risées au seul mot de miraculeux.
Nous avons déjà tenu compte de
ces objections. Nous ne voulons donc pas nous
répéter. Ajoutons seulement quelques
observations.
A moins de tordre ce texte, ou le faire
disparaître, - procédés antiscientifiques, -
il reste constant que l'apôtre Paul croit à la
réalité du miracle et à sa valeur
démonstrative. Dans ce milieu de Corinthe où les
jongleurs, les bateleurs, les escamoteurs de l'époque
avaient leurs franches coudées et, très
certainement, leurs admirateurs convaincus, Paul ne craint point
de faire appel aux « signes, prodiges et puissances »
qui établissent la divinité de sa mission. Il ne
faut donc pas dire que les intelligences arriérées
ou obtuses peuvent seules recourir à de pareils arguments.
Car, en vérité, à moins d'avoir
soi-même un cerveau bien mal fait, il ne parait pas possible
de placer au nombre des faibles d'esprit celui qui vient
d'établir des distinctions si rigoureuses entre ses visions
et ses épreuves, entre ses privilèges et ses
humiliations, entre les ordres qu'il exécute de la part de
son Maître et les paroles qu'il écrit de sa propre
inspiration.
Nous devons d'ailleurs à la science
elle-même une précieuse mise en garde contre les
décrets autoritaires qu'elle lançait autrefois. Le
domaine de l'impossible, déjà restreint de beaucoup,
est en voie de se restreindre encore. Les lois de la nature
perdent petit-à-petit ce caractère d'immobilisme
absolu qu'on leur attribuait jadis. Ou plutôt le nombre des
vraies lois, sans lesquelles nous ne saurions expliquer le monde,
a bien diminué depuis un siècle. Peut-être
diminuera-t-il encore ; peut-être s'augmentera-t-il de lois
nouvelles.... Mais je voudrais vous le faire dire par une voix
plus autorisée que la mienne. Permettez une courte citation
d'une conférence faite par M. Wilfred Monod.
« En 1901, devant l'Institut
psychologique international, le directeur de l'Institut Pasteur
disait: « Le monde dans lequel nous vivons nous
apparaît de plus en plus compliqué; les forces qui y
circulent sont en nombre immense, celles que nous ignorons sont en
nombre bien plus considérable que celles que nous
connaissons. »
Aujourd'hui, l'opinion publique s'est
emparée de ces assertions : les rayons X, les rayons N, la
télégraphie sans fil, les faits d'hypnotisme et de
télépathie ont ruiné la conception
mécanique du monde, où les lois siégeaient
immuables, sourdes-muettes, froides comme des sphynx. Aujourd'hui,
la tendance n'est plus au mécanisme universel, mais, si
l'on peut s'exprimer ainsi, au biologisme universel ; or, le
domaine de la vie est le domaine de la spontanéité,
de l'imprévu, de l'évolution progressive ou
régressive.
» La science devient donc de moins en
moins matérialiste; la matière elle-même se
spiritualise de plus en plus. Le fameux axiome: « je crois ce
» que je vois » ne provoque plus qu'un haussement
d'épaules (1).
»
Revenons à saint Paul. Comment
envisage-t-il le miracle? Toujours comme un signe. Mais signe de
quoi? Signe de la volonté et de l'amour de Dieu
intervenant, nullement pour détruire sa loi, mais pour
l'accomplir, et cette loi se résume dans son amour et dans
sa volonté. Paul, comme nombre des plus grands savants de
nos jours, croit au fait de la création. Il ne lui
apparaît dès lors point impossible, ni même
étrange, que le créateur manie à son
gré l'oeuvre de sa puissance. Le merveilleux, la magie,
n'ont rien à faire dans ces manifestations. A nos yeux
seulement, à nos pauvres yeux mortels et souvent
absorbés dans la contemplation du « tout petit, »
cette soudaine apparition du « tout grand » semble une
merveille incompréhensible. Paul ne cherche pas
l'application des causes secondes ; un bachelier de nos
universités les exposerait probablement mieux que lui. Mais
ce que le bachelier n'entrevoit pas toujours, ce que Paul a
clairement saisi et ce qu'il prêche énergiquement,
c'est la relation entre les faits extraordinaires dont sa mission
fut remplie et l'action directe de Dieu amenant ces faits au
moment voulu. Il les appelle des signes, et nous des miracles.
Ainsi compris, les deux mots se recouvrent à peu
près l'un l'autre.
Dans le fragment que nous étudions,
l'apôtre ne fait pas l'énumération de ces
signes. Il n'aurait eu qu'à reproduire, avec un peu plus de
détails, l'étonnante auto-biographie du chapitre
onzième. Luc, son ami, nous a raconté dans le livre
des Actes quelques-uns au moins des miracles en question. Miracle,
par exemple, et dès lors signe de son apostolat, cette
cécité qui frappe tout d'un coup le magicien Elymas,
lorsqu'il veut détourner de la foi le proconsul. Miracle,
et par conséquent encore signe de son apostolat, cette
guérison de l'impotent de Lystre, suivie à si courte
distance d'une lapidation dont Paul ne sortit vivant que par
l'intervention de Dieu. Miracle toujours et nouveau signe de son
apostolat, ce tremblement de terre ouvrant, au milieu de la nuit,
les portes du cachot de Philippes et faisant tomber les
chaînes des prisonniers.... Vous voyez :
l'énumération est facile; et combien de faits de ce
genre que Paul ou Luc auraient pu nous raconter, mais que nous ne
connaissons pas ! Nous tromperons-nous après cela si,
d'accord avec notre apôtre, nous attribuons une valeur
considérable à la preuve tirée des miracles
?
.
2. Amour pastoral.
Paul nous réservait, d'ailleurs, une
autre preuve de l'excellence de son ministère, et cette
preuve-là ne se heurte pas à des
considérations théologiques, ni scientifiques. Elle
se résume en deux mots : l'amour des âmes.
Dans notre siècle, on se dispute et
même on se bat beaucoup. On n'en vante pas moins haut, -
dans des articles redondants de plusieurs journaux, dans des
discours à grand effet, dans de retentissantes
conférences, - on n'en vante pas moins, disons-nous,
l'amour universel. On répète volontiers, tout en se
lançant des anathèmes à la tête :
« Aimez-vous les uns les autres. » Abstraction faite de
ces inconséquences, aussi anciennes peut-être que
l'humanité, il reste vrai que l'amour renverse, mieux que
le raisonnement, les plus fortes objections et finit par gagner
les sympathies. Pour prouver la divinité de son apostolat,
Paul tenait encore un argument en réserve : son amour pour
les Corinthiens.
Cela vous paraît naturel? Pourtant,
cela n'est pas tellement conforme à la nature, car les
Corinthiens n'étaient pas aimables. Légers comme la
plupart des Grecs, versatiles autant qu'impressionnables, ils
faisaient assez grand accueil à leur pasteur pendant ses
visites chez eux. Lui parti, plusieurs se hâtaient de
l'oublier et de le faire oublier. Ils accordaient leur confiance
à des docteurs nouveaux venus. Loin de s'inquiéter
d'un enseignement en parfaite opposition avec celui de Paul, ils
en étaient plutôt charmés. Cela sonnait
à leurs oreilles comme une puissante note
d'indépendance. On leur disait : Paul vous a pris par ruse.
Cela commençait par leur paraître étrange,
puis ils disaient : Qui sait? Un peu plus tard : C'est
évident!
L'apôtre connaissait ce mouvement des
esprits. Il comprenait bien que l'amour des Corinthiens pour lui
diminuait. Le sien augmentait pour eux en proportion. Et il le dit
dans cette phrase si touchante, mais si douloureuse : « Vous
aimant avec un redoublement d'affection, je suis moins aimé
de vous. » Sa conscience, il est vrai, le laisse tranquille.
Son désintéressement ne s'est jamais démenti.
Il n'a pas une seule fois consenti, quels que fussent ses besoins,
à les leur exposer pour en réclamer de leur part le
soulagement. Il ne voulait .pas leur être à charge;
il ne l'a pas été. Il consentait au contraire, et
cela très volontiers, à se dépouiller
lui-même pour eux. Quand il leur envoyait des messagers, -
Tite par exemple, - il prescrivait à ceux-ci de ne pas se
départir de cette règle. Car enfin le père
n'attend pas que ses enfants amassent des ressources pour lui;
c'est lui qui en amasse pour eux; ce qu'il désire, ce n'est
point l'argent de ses fils et de ses filles, c'est
eux-mêmes, leurs coeurs, leurs âmes. Ainsi agit Paul
à l'égard des Corinthiens; ainsi agissent en son nom
tous ses mandataires. Au fond, pas un membre du troupeau ne
l'ignore ; chacun le confesserait bien haut, s'il n'avait pas peur
des intrus. Mais voilà : plusieurs ont peur. Ils n'aiment
pas encore leur pasteur comme des enfants aiment leur
père.
C'est dur, sans doute; très dur. Le
père, cependant, ne se laisse pas ébranler dans son
amour. Ne sait-il pas que l'amour est plus fort que la mort? donc,
plus fort aussi que les soupçons, l'indifférence ou
l'ingratitude. Et si notre apôtre maintient, malgré
tout, sa supériorité sur les faux docteurs, c'est
beaucoup moins à cause de son savoir et de son
intelligence, que par le fait de son amour pour des
ingrats.
.
3. Médisance.
Il faudra pourtant les revoir, ces ingrats.
Voici la troisième fois que Paul se prépare à
une nouvelle visite dans Corinthe; selon toute apparence,
celle-là se fera. En arrivant, il trouvera encore nombre de
dispositions peu favorables; des préventions, des rancunes
aussi, ce dépit tenace de gens qui ont eu tort, qui
l'avouent, mais qui se fâchent contre tout le monde et de ce
tort et de cet aveu. D'ailleurs, bien des Corinthiens
persévèrent dans le péché et ne
confessent rien du tout. Le paganisme et ses souillures les ont
repris, à supposer qu'ils y eussent un jour renoncé.
La débauche, la gourmandise, ces vers rongeurs de la
jeunesse et de l'âge mûr, continuent leur oeuvre de
destruction. Le missionnaire sait tout cela. Des lettres, des
visites, le tiennent au courant; peut-être dans le silence
de ses nuits, tandis qu'il continue hâtivement à
coudre des peaux de tentes Dieu lui envoie-t-il quelque vision qui
lui montre une Eglise de Corinthe bien éloignée de
l'idéal. Il a, d'ailleurs, surpris au vol quelques-uns de
ces oiseaux de malheur que nous appelons les médisances.
Récits légèrement soufflés à
l'oreille, sans y mettre peut-être beaucoup de
méchanceté; bruits colportés et grossis, de
maison en maison; paroles en l'air, dit-on, mais il y a aussi des
flèches tirées en l'air qui retombent sur le coeur,
pour y creuser de profondes blessures ; médisances encore,
il se peut, mais qui dira l'instant précis où elles
deviennent calomnies ?
Nous les avons déjà
rencontrées sur le chemin de l'apôtre. S'il y
revient, c'est apparemment qu'elles avaient la vie dure et que,
pour lui, il en souffrait cruellement. On le traitait, nous le
disions tout à l'heure, d'homme fourbe, de Janus à
double face: cette image païenne devait réussir
à Corinthe. Prêchant le
désintéressement, il chargeait les autres de faire
des exactions à sa place ! Et tout doucement on lui
prêtait un caractère odieux.
N'y revenons pas; nous avons répondu.
Ne nous arrêtons plus, mes chers amis, que pour vous
supplier de prendre garde aux médisances. En avez-vous
quelquefois mesuré les conséquences possibles,
probables même? Vous en entendez une; vous la faites
vôtre en la répétant. Etes-vous sûrs de
ne pas contribuer de la sorte à tuer une réputation
? Devinez-vous ce que vous amassez de tristesse, - peut-être
de fureur, - au fond de l'âme de votre prochain ? Car il
n'est pas un saint Paul, et il n'a pas, pour résister
à des attaques aussi lâches, la force extraordinaire
de cet apôtre. je ne veux pas savoir si ce
péché de la médisance existe chez nous plus
ou moins qu'ailleurs. Qu'importe, après tout ? Il existe,
cela suffit. Cette officine de poisons ne se rencontre pas
seulement à l'étranger; elle est établie
à nos portes et dans nos murs. Mes amis, ne voulez-vous pas
unir vos efforts pour la détruire ? Victimes, si vous
l'êtes, d'une médisance, vous la haïssez d'une
haine légitime. Ne rendez personne, parmi vos
frères, victime de vos médisances. « Toutes les
choses que vous voulez que les hommes vous fassent, faites-les
leur aussi de même. »
Vous m'objecterez, peut-être, que je
confonds trop la médisance avec la calomnie. Pardonnez-moi,
je ne les confonds pas; mais je vois que la première
mène presque fatalement à la seconde. Si, à
proprement parler, la calomnie seule pèche contre la
vérité, la médisance, à coup
sûr, pèche contre la charité, par
conséquent contre la loi, ainsi que Jacques le
déclare expressément (2).
Car la loi tout entière se résume
dans ce précepte unique« Tu aimeras ton prochain comme
toi-même. »