2. Echarde
Vous vous étonnez
peut-être de
voir l'apôtre passer immédiatement, sans chercher une
transition, de sa fuite hors de Damas à une vision
extatique dont l'Ecriture ne nous offre que bien peu d'analogies.
Dans le premier cas, rien absolument de glorieux; dans le second,
un honneur si grand que bien des prophètes et des
patriarches n'en connurent pas un pareil.
Ce contraste
s'explique par la pensée
maîtresse de l'écrivain. Paul sait que des
grâces extraordinaires ont abondé dans sa vie. Mais
il n'oublie jamais que ce sont des grâces et non des
récompenses. A-t-il réussi à tromper la
vigilance haineuse des Juifs de Damas ? Tandis que ceux-ci et
leurs pareils se moquent de sa fuite ou poussent des cris de rage,
il célèbre, lui, la miséricorde de son Dieu
qui lui a sauvé la vie. A-t-il, un jour,
pénétré au delà des voiles qui nous
cachent l'invisible ? A-t-il jeté un coup d'oeil dans les
scènes du Paradis ? Pendant que ses ennemis n'y
découvrent autre chose que la marque d'un cerveau
dérangé, ou d'une exaltation maladive, ou encore
d'un orgueil sans limites, il se hâte, lui, de ne rappeler
cette gloire extraordinaire que pour insister longuement sur
l'humiliation dont elle fut suivie. Tout se tient, donc, dans le
récit qu'il nous fait de son passé. Et le lien qui
rattache entre eux ces épisodes, si différents les
uns des autres, c'est la devise, à laquelle Paul rattache
toute sa vie, depuis sa conversion: Non pas moi, mais le Seigneur!
Lorsqu'il sortit de la corbeille où il avait fui les
gendarmes d'Arétas, Dieu l'envoya pour une vingtaine
d'années évangéliser le monde. Lorsqu'il
revint de l'extase dans laquelle il avait traversé les
cieux, une écharde douloureuse s'implanta dans sa chair et,
dès lors, ne le quitta plus.
Suivons les
indications qu'il nous donne;
accompagnons-le dans son ravissement.
.
I. Paradis.
« Il y a quatorze
ans, » dit-il.
Cette donnée est importante. Elle nous empêche de
confondre l'extase maintenant racontée avec la conversion
de Paul. La seconde épître aux Corinthiens,
répétons-le, fut écrite au plus tard en l'an
58. Quatorze ans auparavant, c'était en l'an 44,
peut-être à la fin de 43 ; or, la conversion de Paul
est de l'an 37, au moins selon les plus grandes
probabilités. En l'an 43, il devait se trouver encore
à Tarse, auprès de sa famille, après son
séjour en Arabie (Gal.
I, 17) et ses
premiers essais d'évangélisation à Damas,
puis à Jérusalem. En 44, il aidait Barnabas dans
l'édification de l'Eglise d'Antioche, après quoi il
se rendait avec cet ami jusqu'à Jérusalem,
déjà pour y porter le produit d'une collecte. Selon
toute apparence, la vision racontée maintenant se place en
cette année, peut-être au moment du départ
d'Antioche, peut-être quand il fallut y revenir. Elle aurait
donc pour but d'armer puissamment le futur missionnaire en vue des
voyages qui allaient remplir seize années de sa vie.
Envisagée de la sorte, cette extase nous apparaît
mieux, comme une grâce de Dieu accordée à son
serviteur.
En quoi a-t-elle
consisté ? Comment
s'est-elle produite ? Il est d'autant plus difficile de
répondre que notre apôtre lui-même ne semble
pas s'en rendre compte d'une manière absolument nette. Avec
une bonne foi évidente, il affirme, à deux reprises,
ne pas savoir si la vision se passa seulement dans le domaine
spirituel, sans réalité tangible et sensible, ou
bien si son être tout entier, le corps avec l'esprit, fut
admis à y participer. Déciderons-nous, là
où il se déclare, après quatorze
années, incapable de décider ? Un
élément très accentué de
mystère se mêla à cette
révélation; Dieu le voulait ainsi. L'apôtre,
pour un temps dont il ne dit pas la durée, s'est bien senti
hors de lui. Et si l'on peut rapprocher deux scènes
très dissemblables nous rappellerions volontiers ici la
parole qu'on prête à Haendel, lorsqu'il assista, -
à Londres, je crois, - à une exécution
à peu près parfaite de son oratorio le Messie :
Est-ce bien de moi ? Est-ce d'un autre? je ne sais.
Reste un fait dont
Paul ne doute pas et dont
nous n'avons pas à douter plus que lui : pour un moment il
fut enlevé au-dessus de la terre. De plus, si nous
comprenons bien les termes dont il se sert, cet enlèvement
paraît s'être opéré en deux phases
successives. Transporté d'abord dans le troisième
ciel, l'apôtre le fut, un peu après, dans le paradis.
Là-dessus, nouvelles questions. Que faut-il entendre par le
troisième ciel? Qu'est-ce à proprement parler que le
paradis ?
L'ancienne théologie
juive partageait
volontiers les cieux en sept domaines ou districts, de plus en
plus élevés et glorieux : Ciel des oiseaux, ciel des
étoiles, ciel des anges et des esprits bienheureux, etc.
Est-ce dans ce troisième domaine que l'apôtre se vit
soudain transporté, pour y rencontrer Abraham, Moïse,
Esaïe, et comprendre ces rapports entre les promesses, la loi
et la grâce, qu'il devait si magistralement exposer dans son
épître aux Galates ?... Une autre théorie,
juive aussi, et peut-être adoptée dans l'école
de Gamaliel, voulait voir dans les cieux la reproduction du
tabernacle du désert ou du temple de Salomon. Le premier
ciel serait le parvis, le second le lieu saint, et le
troisième le lieu très saint avec l'arche de
l'alliance, c'est-à-dire avec le trône de l'Eternel
entouré des séraphins. je ne sais. Il me semblerait
plutôt, cependant, que ce lieu très saint soit
désigné dans notre brève description par le
paradis ; auquel cas le troisième ciel
représenterait bien, comme nous l'indiquions, le
séjour des bienheureux.
Quoi qu'il en soit,
voilà Paul
arrivé dans le paradis. Avec ou sans son corps, il
n'importe pas beaucoup. Son esprit y est entré. Il est
parvenu jusqu'aux abords du trône de Dieu. Il voit, il
entend des mystères.... Eh bien! qu'a-t-il vu ? Qu'a-t-il
entendu ? Que va-t-il nous rapporter de ces entretiens avec les
puissances célestes ? Quels chants ou quels discours ont
retenti à ses oreilles? Car il a certainement perçu
des paroles; il nous le dit de façon fort précise.
Enfin, nous allons posséder au moins une
révélation de ce qui se dit et de ce qui se passe
dans les lieux célestes. Ce domaine toujours fermé
va nous être ouvert. Nous verrons à notre tour; nous
entendrons; nous saurons....
Non, mes chers
lecteurs, nous ne saurons et
nous n'entendrons rien de nouveau. L'apôtre affirme que les
paroles parvenues à ses oreilles dans ces minutes uniques
ne peuvent pas être reproduites par une bouche d'homme. Ce
sont paroles ineffables. Essayer de les prononcer, c'est pure
impossibilité. Il faut en prendre notre parti ; nous ne les
entendrons pas avant d'être ravis nous-mêmes dans les
lieux célestes. Notre Curiosité se trouve
déçue, n'est-ce pas ? Mais voyez, les
écrivains du Nouveau Testament n'ont jamais pris la plume
pour satisfaire notre curiosité. Et ceux qui, après
eux, ont essayé de combler les lacunes volontairement
laissées par eux, ceux qui ont voulu découvrir et
répéter à tout prix des paroles qu'il n'est
pas permis à l'homme de dire, sont tombés dans de
tristes écarts d'imagination. Si vous voulez vous en
convaincre, lisez ce pauvre fatras qu'on a publié sous le
nom de « Vision de Paul, » extrait d'un ouvrage
apocryphe. Adressez-vous même à un savant de bonne
marque, saint Jérôme, celui dont un contemporain
osait dire : ce que Jérôme ne sait pas, personne ne
l'a jamais su. Cet érudit du quatrième siècle
a découvert que Paul, pendant son extase, aurait
reçu des enseignements divins sur le dogme de la
Trinité! Qu'en pensez-vous ? J'aime beaucoup la dogmatique.
je crois que ce serait un tort énorme fait à nos
Eglises que d'en supprimer l'enseignement. Et pourtant j'ai
grand'peine à croire que notre apôtre, pendant les
minutes, - ou les heures, - qu'il passa dans le paradis, y ait
entendu un cours, même abrégé, de
dogmatique.
Jaloux de nourrir
non pas notre
curiosité, mais nos âmes, l'apôtre se
hâte maintenant de nous présenter le récit non
plus de ses gloires, mais de ses humiliations. Suivons-le
encore.
.
2. Echarde.
L'apôtre, peut-être,
ne
craignait pas particulièrement de se «
surélever » par l'excellence de ses
révélations. Le Seigneur le craignait pour lui, et
il l'aimait assez pour ne pas reculer même devant une
très vive souffrance à lui infliger, afin que
l'orgueil ne s'emparât point de lui.
Comme il l'a fait
tout à l'heure en
parlant de sa gloire, Paul exprime maintenant sa douleur dans des
termes qui ne sont pas faciles à interpréter. Nombre
de commentateurs l'ont essayé; je ne garantirais pas qu'ils
y soient parvenus. Mais s'il y a du mystère, le texte,
cependant, renferme plusieurs points précis ; nous pourrons
nous rendre compte de l'essentiel.
Une première
remarque s'impose : ce
moyen douloureux dont Dieu se servit pour retenir son missionnaire
sur la pente de l'orgueil, Paul ne l'appelle ni un
châtiment, ni une épreuve ; il le nomme « un
don. » « Il me fût donné, écrit-il,
une écharde dans la chair », - il n'est pas possible
de traduire autrement. Quel étrange langage! Un don, cet
instrument de souffrances, parfois peut-être de tortures? Un
don, cet ange de Satan qui a pour mandat de souffleter
l'apôtre? Oui, un don ; c'est Paul qui le dit et nous
pouvons l'en croire. Car ce n'est pas un don, c'est un malheur
pour une âme que d'être abandonnée sur une voie
où elle se perdra petit à petit par la contemplation
de ses privilèges. Mais ce n'est pas un malheur, c'est un
don pour cette âme que d'être arrachée à
ce piège, même au prix de grandes douleurs, et de
garder ainsi sa communion avec Dieu. J'en suis fâché
pour les théoriciens qui confondent une santé
inaltérable avec une foi parfaite, et prétendent
qu'un vrai chrétien ne doit pas se permettre d'être
malade. Ce petit mot « il me fut donné » renverse
heureusement leur système abrupt et cruel. Dieu donna
l'écharde à saint Paul pour assurer sa
sanctification, et il ne la lui ôta jamais.
Vous savez. sur nos
très hautes
montagnes, quand le sommeil saisit au milieu du froid
l'ascensionniste épuisé, il arrive que le guide
violente et blesse son voyageur, pour le contraindre à
veiller. Le Seigneur a fait cela pour son apôtre. Une
blessure vaut mieux que la mort, et vous représentez-vous
ce qu'eût été la mort spirituelle de Paul,
endormi sous les grâces dont il était orné?
Voilà surtout, me semble-t-il, ce que nous avons à
retenir de ces versets. Aller plus loin, définir,
expliquer, c'est entrer sur le terrain mouvant des
hypothèses. En quoi consistait l'écharde dans la
chair ? L'ange de Satan désigne-t-il au fond le même
mal sous une forme différente ? ou bien l'écharde
marque-t-elle une souffrance exclusivement corporelle, l'ange de
Satan une humiliation spirituelle? je ne sais pas; je crois que
personne ne sait. Ce qui me semble le plus probable, c'est qu'une
maladie chronique avait atteint notre apôtre, que cette
maladie était sujette à des crises plus ou moins
périodiques, et que ces accès, en même temps
que très pénibles pour la chair, l'étaient
aussi pour l'esprit par les conséquences de tout genre
qu'ils entraînaient: c'est ainsi que Satan souffletait son
adversaire.
De toutes les
tentatives faites pour
dénommer cette maladie, je n'en retiens que deux. L'une,
pour la combattre. On a dit: ce devait être
l'épilepsie, ou des accès épileptiformes. Je
ne le pense pas. L'épilepsie chronique a
généralement pour effet d'affaiblir les
facultés du malheureux qui en est atteint; on observe
parfois chez lui un retour à l'enfance. Epileptique depuis
quatorze ans, Paul n'aurait écrit ni l'épître
qui nous occupe, ni celle aux Romains qui devait suivre peu
après, ni aucune des autres. L'opinion, en revanche, qui
suppose notre apôtre frappé d'ophtalmie me
paraît beaucoup plus probable. Déjà sur la
route de Damas, lors de l'apparition du Seigneur, sa vue fut
gravement compromise; il la perdit pendant trois jours.
Peut-être, restée
faible
dès lors, devint-elle définitivement malade
après la vision du paradis. L'ophtalmie, plus ou moins
latente, se serait complètement déclarée en
prenant la forme purulente, si commune en Orient,
réunissant à de cuisantes douleurs bien des causes
d'humiliation. Hypothèse, je me hâte d'en convenir;
mais je ne la sais combattue par aucun texte précis. Au
contraire (2).
Un fait reste acquis
: c'est que Paul
souffrit beaucoup de cette écharde et de ces soufflets
infligés par l'ange de Satan. A trois reprises il a
supplié Dieu de l'en délivrer, probablement au cours
de ses voyages, où ces attaques à la fois physiques
et morales se faisaient plus cruellement sentir. Ses
prières, alors, durent être bien intenses.
Furent-elles exaucées ? Non. Furent-elles entendues ?
Assurément, car elles reçurent une réponse.
Pas celle qu'elles attendaient, mais enfin une réponse dont
la grandeur ne vous aura point échappé. Et sans
doute aussi vous y aurez pris garde : l'apôtre qui n'a rien
pu vous redire de tout ce qu'il avait entendu dans le
troisième ciel ou dans le paradis, est en mesure de
reproduire très exactement le contenu de cette
réponse de Dieu. La voici: « Ma grâce te suffit;
car la puissance se parachève (ou : arrive à son
but) dans la faiblesse. » Sentence générale,
qui s'applique tout d'abord au cas particulier de Paul, pour
s'étendre aussitôt après à toute
circonstance analogue, qu'il s'agisse d'un missionnaire ou d'un
artisan au service de Jésus-Christ.
Il faudrait pouvoir
rendre en notre langue
la force singulière du verbe employé par Paul pour
introduire cette déclaration du Seigneur. Nous traduisons
d'ordinaire: « Il m'a dit. » Littéralement nous
devrions écrire « Il m'a dit et il me dit encore
». Le verbe est à ce temps, bien connu du grec, qu'on
peut appeler le passé continu; il marque un état qui
dure encore et peut durer toujours. Ce n'est pas seulement dans
les trois occasions exceptionnelles où l'apôtre
adressait à Dieu sa requête, c'est à
présent encore, au moment où il termine sa lettre,
c'est dans les heures de l'angoisse et de l'abattement, c'est dans
les troubles du présent et dans les incertitudes de
l'avenir, c'est vraiment à chaque instant que Dieu lui
répète: Ma grâce te suffit. Depuis quatorze
années, tantôt comme le murmure de la brise,
tantôt comme le souffle de la tempête, cette parole de
triomphe n'a pas cessé de descendre dans son coeur.
Et c'est qu'elle lui
suffit, en effet, cette
grâce de Dieu. Voyez: il a cessé de se
défendre. Il ne voit plus les adversaires; il ne
perçoit plus leurs clameurs. Il se plonge dans cette
grâce qui l'entoure de ses ondes bienfaisantes, restaurant
tout ensemble son âme et son corps. Ses avantages nationaux
? Ses travaux héroïques? Ses souffrances
extraordinaires ? Tous ces privilèges et tous ces combats,
assez illustres pour lui tresser une couronne ? En cet instant il
n'y pense même plus. Il pense à la grâce de
Dieu, à la faiblesse de Paul; et il conclut: « Lorsque
je suis faible, alors je suis puissant. »
Paradoxe, si vous
voulez. Aux yeux d'un
monde léger et vaniteux, ce ne sera jamais autre chose.
Mais il y a des paradoxes qui sont devenus des
vérités inattaquables. Celui-là en est un.
Dites-le plutôt, vous qui avez expérimenté
parfois l'affirmation contraire et qui pourriez écrire:
Quand je suis fort, c'est alors que je suis faible. Entendons-nous
bien. Certainement une armée sera plus près de
vaincre, quand sa confiance dans ses chefs et l'expérience
de succès nombreux l'amène à se croire
invincible. Ainsi Napoléon conduisait ses régiments
à travers l'Europe entière en leur rappelant qu'ils
n'avaient nulle part été vaincus. A certains
égards, il en va de même pour le chrétien. Son
général, en l'envoyant au combat, prend soin de lui
dire: «.Aie bon courage, j'ai vaincu le monde (3). » Mais à
quelles
conditions, mes amis, pouvons-nous devenir des soldats de ce
triomphateur ? A une seule: Sentir notre faiblesse, la confesser,
en gémir, la déposer entre les bras du Christ ou la
jeter à ses pieds. Pierre allait s'engloutir dans les eaux
à l'instant où il comptait sur lui-même - et
il enfonça, en effet, dans les flots du reniement tout de
suite après avoir crié : je t'accompagnerai
jusqu'à la mort. La femme cananéenne l'emporta
même sur le Christ, après avoir accepté
d'être mise par lui au rang des petits chiens qui ramassent
des miettes sous la table.
Cherchez dans
l'histoire contemporaine
l'origine de toutes les missions qui ont vécu. Vous la
trouverez dans la faiblesse des missionnaires, faiblesse
confessée, transformée en supplications permanentes,
et par là même, peu à peu, en puissance de
Dieu. Vous voulez être forts, mes amis, moi aussi; nous le
voulons tous. Consentons à passer par la faiblesse. Il n'y
a pas d'autre chemin. Et Dieu vous fasse arriver tous au
même but auquel Dieu conduisit son apôtre !