2. Victoires
Les nécessités de la lutte ont
amené notre apôtre sur un terrain de plus en plus
glissant. Attaqué presque de toutes parts, il compte au
nombre de ses adversaires non pas seulement des gens sans foi,
mais même des croyants, des âmes pieuses, circonvenues
par l'habileté des accusations directes et surtout par la
persévérance des sous-entendus. Ne pas se
défendre, ce serait faire tomber les soupçons sur
son Evangile. Cela lie se peut pas. D'autre part, il se voit
acculé à l'obligation de parler encore de lui. Il
lui faut mettre au grand jour sa vie. Il aura l'air de se vanter.
On y trouvera certainement de nouvelles armes contre lui.
Douloureuse impasse. Se taire, c'est avouer. Parler, c'est
s'exposer. Eh bien! il s'exposera; mais il n'exposera que lui. Il
parlera. Seulement, il prendra ses précautions.
Il déclarera d'emblée qu'il
n'a aucunement cherché cette défense personnelle. Il
la tient pour une véritable imprudence, pour une folie
même : il consent à ce mot. Il y a pourtant,
quelquefois, des imprudences nécessaires ; celle qu'il va
commettre est dans ce cas. Il s'y voit contraint par l'ingratitude
d'une Eglise qui lui devait de prendre elle-même sa
défense. Les Corinthiens n'ont pas su ou pas voulu le
faire. Ils se laissaient entraîner peu à peu à
voir un insensé dans leur pasteur.... Soit ! reprend cet
accusé. Un insensé; je veux bien. je vais parler
comme un fou, et vous ne tarderez pas à connaître de
quelle nature est ma folie. Supportez-la un instant; ce sera votre
châtiment. Vous voulez savoir ce que j'ai sur le coeur? Vous
le saurez. Vous déciderez après cela s'il me faut
enfermer.
Au reste, je vous fais d'avance ma
confession. je n'obéis pas maintenant à un ordre
expressément donné par le Seigneur. je ne prends pas
sur moi de l'affirmer. je ne crois pas lui désobéir
; je n'exécute pourtant pas un mandat formel. Mais au moins
la cause du Christ ne sera pas compromise ; j'ai soin, pour une
fois, de ne pas la confondre complètement avec la
mienne.
Là-dessus, il part. Et si les
lâches méritaient jamais quelque reconnaissance, nous
exprimerions la nôtre à ces calomniateurs anonymes.
Grâce à eux, nous possédons cet admirable
fragment de notre Epître, où l'apôtre laisse
parler ses souvenirs et son coeur, sans en comprimer les
battements précipités. Une grande lacune
subsisterait dans sa biographie, si ces persévérants
insulteurs ne l'avaient contraint à sortir de son silence.
Et, sans doute, nul chrétien de Corinthe, même le
plus dévoué à son pasteur, n'aurait su le
défendre en si peu de mots avec tant de puissance.
.
I. Epreuves.
Les faux apôtres, perturbateurs du
troupeau de Corinthe, se glorifiaient d'appartenir à la
portion la plus authentique du peuple de Dieu. Paul prétend
ne leur être à cet égard inférieur en
rien. Hébreu comme eux, il est un membre de cette nation
que l'Eternel choisit entre toutes pour y faire habiter son nom.
Israélite au même titre qu'eux, il descend non
d'Esaü, mais de ce Jacob dont le nom fut changé en
celui d'Israël, parce qu'il vainquit en luttant avec Dieu.
Remontant plus haut encore, Paul se déclare de la race
d'Abraham, c'est-à-dire du père des croyants. Nul ne
peut se réclamer plus que lui du peuple théocratique
; il s'y rattache étroitement, par sa naissance et par sa
foi ; il fait partie de cette élite à qui la
justification sans les oeuvres de la loi fut
révélée avant les jours de Moïse. Si les
faux apôtres, par quelque détour que ce soit,
reviennent maintenant au joug du mosaïsme, ils se conduisent
comme des renégats (1).
En attendant, ils se recommandent aux
Eglises en tant que ministres du Christ. Fort bien : cette
qualité Paul la revendique aussi et prouve qu'il en a tous
les droits. Il la possède non pas seulement autant que ses
rivaux, mais en beaucoup plus large mesure. Et comment va-t-il
l'établir? Quel diplôme de consécration
va-t-il déployer devant eux pour les réduire au
silence, - ou, du moins, pour convaincre toute conscience
honnête ?... Un diplôme unique, en
vérité ; un diplôme incomparable, dont
l'analogue ne se retrouve guère qu'aux jours où
Calvin et Théodore de Bèze envoyaient, en France, au
martyre les jeunes étudiants préparés par eux
dans Genève. Devant ce diplôme, on est tenté
de s'incliner, car c'est un long catalogue de souffrances. Des
parchemins de ce genre, ce n'est pas entre les mains des
persécuteurs qu'il les faudra chercher; les calomniateurs
s'arrangent pour ne pas souffrir.
Comme l'apôtre les dépasse en
travaux, en fatigues, en peines, en dangers de mort, tous ces
hâbleurs qui s'acharnent à mordre sa
réputation et à semer des soupçons sur sa
route! Combien d'entre eux ont été jetés en
prison, frappés de verges, - tantôt par les Juifs
anxieux de ne pas dépasser le nombre de coups prescrits par
la loi, tantôt par les Romains qui n'y mettaient pas tant de
scrupules formalistes ? Combien ont été
lancés sur les mers pour y subir des naufrages, sur les
routes les plus diverses, pour y rencontrer un jour les fleuves
débordés, une autre fois quelque embuscade de
brigands ? Combien ont dû supporter les accusations
violentes de compatriotes et d'étrangers, de
faux-frères et de païens? Combien ont vu s'abattre sur
eux à peu près tous les maux qui peuvent accabler
l'âme et le corps d'un homme: veilles, jeûnes, faim,
soif, froid sans préservatif ; et puis tourments
intérieurs, inquiétudes incessantes, pareilles
à celles d'un père au sujet de ses enfants? Car tout
cela s'est réuni sur la personne de Paul. Il tremblait pour
les Eglises ; il tremblait pour les individus. Il ne pouvait
entendre parler d'une seule âme victime d'une tentation,
sans se sentir aussitôt brûlé du feu de la
douleur, peut-être du remords de n'avoir pas assez
lutté et prié pour cette âme.... Voyons,
inlassables détracteurs, montrez donc un peu ce que vous
avez fait, vous, pour sauver le peuple de Dieu, ou pour
l'établir là où il n'existait point
encore....
Où sont-ils les combats que vous avez
rendus?....
Pour moi, écoutez bien (nous
supposons que c'est Paul encore qui parle), je sais qui je suis :
un homme faible, très faible même. Mais de cette
faiblesse je n'éprouve aucune honte ; je m'en glorifie au
contraire. Vous avez voulu absolument me faire sortir de ma
réserve. Eh bien ! j'en suis sorti, j'en sors, je consens
à me vanter. Mais de quoi? De ce que j'ai, n'est-ce pas ?
Or je n'ai bien à moi que nia faiblesse. Il est vrai que la
grâce de mon Sauveur la transforme en puissance.... Oh! je
vous entends bien: vous me reprochez ma fuite de Damas. Vous en
faites entre vous des gorges chaudes. Vous vous montrez les uns
aux autres, avec de bruyants éclats de rire, ce Paul, ce
chétif, cet ancien disciple de Gamaliel, ce renégat
qui fit un moment courir les foules après lui dans cette
même ville, - vous vous le montrez ridiculement
enfermé dans un panier, dévalé le long des
remparts et se sauvant ensuite comme un voleur à travers
champs. - je n'ai rien, mais rien oublié de tout cela.
Seulement j'y vois tout autre chose que vous. J'y vois la bonne
main de mon Dieu, m'arrachant miraculeusement à l'un des
plus grands périls où je me sois trouvé, me
faisant échapper contre toutes les probabilités, et
me conservant la vie pour que je le serve encore quelques
années.... Voilà mes titres de gloire. Où
sont les vôtres ?
.
2. Victoires.
La page si courte et si remplie que nous
venons d'achever renferme une importante confirmation du livre des
Actes. Un complément aussi. Nous apprenons par ce fragment
d'autobiographie des détails que nous n'avions pas
rencontrés sous la plume de Luc. Un exemple seulement: Paul
déclare ici avoir fait trois fois naufrage. Or, nous n'en
connaissons qu'un seul, raconté au chapitre
vingt-septième des Actes, et postérieur de quatre
ans au moins à la date de la deuxième
épître aux Corinthiens. Notre apôtre a donc
passé quatre fois au minimum par un naufrage. Celui dont
les rivages de Malte furent le témoin est le seul qui nous
soit raconté, et notre texte, ici, n'y peut pas faire
allusion. De même nous savions par les Actes la flagellation
subie dans la ville de Philippes; nous ne savions rien des autres.
Et quant aux dangers courus au bord des fleuves, - peut-être
le long des torrents débordés dans les hauts
plateaux de l'Asie Mineure, - quant aux attaques dirigées
par des voleurs de grands chemins, nous en sommes réduits
à nous les représenter de notre mieux;
l'écrivain les indique et ne les raconte pas. Il lui suffit
d'établir que ces épreuves variées et
multiples constituent son plus vrai titre de gloire.
Comment cela? Car enfin toutes les
épreuves ne sont pas nécessairement glorieuses. Il y
en a même beaucoup qui méritent un tout autre nom. Il
en est dans lesquelles nous ne saurions découvrir qu'un
châtiment mérité de fautes commises. Il en est
d'autres que l'homme s'inflige volontairement, dans l'orgueilleuse
espérance de gagner ainsi quelque mérite,
peut-être d'acheter sa place dans le ciel. Pareilles
souffrances manquent de toute gloire véritable. Elles
aveuglent l'esprit, elles faussent ou endorment la conscience,
faisant croire au pécheur qu'il dépend de lui seul
d'effacer ses transgressions. Il y a aussi, ne l'oublions pas, des
épreuves qui endurcissent; telles les fléaux
d'Egypte, frappant sur le coeur de Pharaon salis parvenir à
l'humilier. L'être qui souffre trouve alors dans sa
souffrance une excuse pour se détourner toujours plus loin
de Dieu. Il commence par gémir, bientôt il murmure,
il finit par blasphémer. Rien de glorieux dans de telles
épreuves.
Et pourtant l'apôtre Paul se glorifie
dans ses angoisses, dans ses troubles et dans ses larmes. C'est
incontestable; mais d'où cela peut-il venir?
Un poète, peut-être, nous
répondra. Vous rappelez-vous quelques-uns des beaux vers
écrits par Victor Hugo après la mort de sa fille
:
Dans vos cieux, au delà de la
sphère des nues, Au fond de cet azur immobile et dormant,
Peut-être faites-vous des choses inconnues, Où la
douleur de l'homme entre comme élément.
Des choses inconnues, sans doute. Nous ne
savons pas tout ce que Dieu fait avec les innombrables
éléments de sa puissance, dans lesquels entrent les
douleurs comme les joies de sa créature intelligente....
Nous ne savons pas. Pourtant nous connaissons quelques-unes de ces
oeuvres. Nous savons un peu, par exemple, ce qu'il a fait avec les
douleurs de l'apôtre Paul. Nous savons qu'avec elles, par
elles, en quelque mesure, parce qu'il les tenait dans sa main et
les maniait comme un instrument docile, Dieu a fondé de
nombreuses Eglises, celle de Corinthe en particulier, où ce
missionnaire a tant souffert, mais où de si grandes
victoires lui furent accordées. Nous savons qu'à
travers ces douleurs et par leur moyen Dieu lui a fait
écrire ses merveilleuses Epîtres, celle que nous
étudions en particulier, comme, plus tard, celle aux
Philippiens, composée en prison et cependant
débordant de joie; la deuxième à
Timothée, écrite presque sous la hache du bourreau,
mais faisant resplendir la couronne de la justice. Toutes ces
souffrances, acceptées pour Christ, reçues de sa
main et nullement du hasard, souffertes avec Christ et en lui, se
transformaient en gloire pour cet apôtre, duquel le Seigneur
disait autrefois à Ananias: « je lui montrerai combien
il faudra qu'il souffre pour mon nom (2).
»
Répétons-le ici, mes chers
lecteurs, parce que nous sommes toujours disposés à
l'oublier, les souffrances ne seront épargnées ni
à vous ni à personne. Il faut sortir de ce monde
pour ne jamais souffrir; l'antique parole du livre de job demeure
vraie: « L'homme naît pour souffrir comme
l'étincelle pour voler. » Mais dans vos souffrances,
actuelles ou passées, que trouvez-vous, qu'avez-vous
trouvé? Sujets de découragements ou sujets de
gloire?
Il me souvient d'un paysan dont un orage
avait, en une courte soirée, complètement
détruit la récolte, transformant presque en
pauvreté sa richesse du matin. Le lendemain, l'homme
dépouillé se promenait le long de ses champs. Rien,
plus rien,... et il levait le poing vers le ciel, en
prononçant un blasphème. Souffrance perdue. Quelles
choses voulez-vous que Dieu fasse avec de pareils
éléments ?
Il me souvient aussi d'une mère qui
venait de perdre son enfant, le premier, une ravissante petite
créature, moins de deux ans, un visage d'ange. Et
là, à côté du berceau pas encore vide,
mais où la vie n'était plus, la pauvre femme, les
dents serrées, les yeux hagards, les traits rigides, ne
pouvait pas même pleurer. J'essayai quelques paroles.
Lesquelles? vous les devinez. Pas les miennes, assurément;
celles de l'Evangile, dites à voix basse, entre plusieurs
silences. Soudain la mère se dresse à moitié,
la bouche s'ouvre: « Monsieur, je sais pourquoi Dieu m'a pris
mon enfant: c'était mon idole. » Et c'était
vrai. Souffrance bénie: avec le remords, avec le repentir,
Dieu peut faire quelque chose.
Mes amis, lorsque vous traversez la
souffrance, disons mieux, lorsque vous y pénétrez et
qu'il vous semble toucher le fond d'un abîme, levez les
yeux, regardez à Jésus, au Maître de saint
Paul qui veut être aussi le vôtre. Par une
prière qui n'a pas besoin d'être longue, par un cri
de votre âme, faites descendre ce Sauveur dans votre
douleur. Vous savez: quand il vit que ses disciples avaient
beaucoup de peine à ramer sur le lac en tourmente, il ne se
contenta ni de regarder leur détresse, ni de commander de
loin à la tempête: il descendit au milieu des vagues
(3). Ainsi veut-il faire au milieu de
celles qui remplissent déjà votre barque.
Contraignez-le (les disciples l'osèrent) à entrer,
à habiter dans votre épreuve, à demeurer dans
votre deuil, à s'en servir pour faire « des choses
inconnues », que vous connaîtrez plus tard. Vous aurez
l'éternité pour l'en remercier. Et pour moi, je le
crois : plusieurs de vous ont déjà fait cette
expérience précieuse. A l'exemple de Paul, vous avez
appris à vous glorifier dans vos faiblesses. Apprentissage
bienfaisant, dont vous n'aurez jamais à vous repentir
!