2. Fausse gloire et vraie
gloire
Les adversaires du christianisme reprochent
volontiers aux chrétiens de ne pas mettre leurs actions en
accord avec leur profession de foi. Vous parlez bien, leur
disent-ils, vous énoncez des principes fort beaux;
malheureusement, vos vies ne s'en ressentent guère. Pour
croire à votre Evangile, il faudrait pouvoir se borner
à vous entendre, et même d'un peu loin. Il vaudrait
mieux ne pas vous voir. Or, nous ne vous entendons que de temps
à autre ; nous vous voyons tous les jours , voilà
pourquoi nous ne croyons pas.
Le reproche n'est pas nouveau; nous le
rencontrons, en fait, dès les origines de l'Eglise. Il est
dur; est-il immérité ? Pour quelques-uns, oui,
grâce à Dieu. Et certainement, un de ceux qui le
méritaient le moins était celui sur lequel il
s'acharnait le plus: l'apôtre Paul. Il s'en défend
à maintes reprises, et avec assez de vigueur pour nous
faire sentir combien il en était blessé, moins dans
sa personne, du reste, que dans son apostolat. Les douze versets
qui terminent le chapitre dixième de notre lettre
contiennent encore une apologie et en préparent une
dernière. Vous y surprenez, à simple lecture, une
abondance d'indignation, comme nous en rencontrions
déjà dans les pages précédentes. Le
style en devient presque confus; les mots s'entassent les uns sur
les autres, lie pouvant pour ainsi dire plus suivre la
pensée. Raison de plus pour étudier celle-ci avec
attention.
.
I. Calomniateurs.
Il convient d'abord de le
répéter, parce que le fait est très rare.
Paul ne nomme aucun des ennemis qui le poursuivent. De cette
habitude prise dans sa correspondance, il ne s'est presque jamais
départi, sauf, par exemple, quand il écrit à
Timothée, pour le préserver d'une
société dangereuse: « Alexandre le fondeur m'a
fait beaucoup de mal.... Garde-toi aussi de lui (2). » Repousser des attaques,
réfuter des arguments, sans doute ; c'est pour
l'apôtre un devoir. Mais à quoi bon livrer des noms
à la postérité? Il semble plutôt se
hâter de les oublier lui-même. S'il éprouve
pour les procédés une très vive indignation,
il ne conserve pas de rancune contre les personnes. Cette
leçon n'est pas une des moindres que nous devions à
cet homme extraordinaire.
Dans leur guerre sans pitié, ces
inconnus concentraient depuis quelque temps leurs assauts sur un
seul point: les titres de Paul à l'apostolat. A les
entendre, ces titres étaient faux ou nuls. Soutenir
pareille accusation dans l'Eglise de Corinthe pouvait passer pour
une entreprise singulièrement téméraire. Tout
ne révélait-il pas, dans cette ville enfin ouverte
à l'Evangile, la puissance apostolique de notre Paul? Des
diplômes et des parchemins valent-ils donc les fruits
nombreux et visibles à tous les yeux d'un ministère
de dix-huit mois? Non, certes. Mais demandez aux pharisiens
contemporains de Jésus. Ils ont vu les vendeurs du temple
chassés du parvis à sa voix. Et les solennels
gardiens de la tradition viennent aussitôt questionner le
Christ: En quelle autorité oses-tu bien faire ces choses ?
Un docteur patenté, n'est-ce pas, en aurait seul le droit!
Même procédé à l'égard de Paul.
Un troupeau chrétien s'est formé dans Corinthe: On
dit que c'est par tes soins. D'abord, ce n'est pas tellement
sûr que cela. Ensuite ce troupeau ne doit pas valoir
grand'chose, puisque tu ne possédais pas de licence
académique.... Incurable sottise humaine! Toujours la
fameuse sentence des médecins de Molière: Il vaut
mieux mourir suivant les règles que de réchapper
contre les règles.
Pour démasquer leurs batteries, les
adversaires avaient lâchement attendu l'heure où la
mission appelait ailleurs le missionnaire. Pendant que Paul, au
cours de son troisième voyage, s'arrêtait dans
Ephèse, des émissaires, venus probablement de
Jérusalem, répandaient chez ses disciples ces
semences de mort. Peut-être connaissaient-ils avant Basile
le mot de la haine: « Calomniez, calomniez, il en restera
toujours quelque chose. » L'apôtre n'est plus là
pour nous répondre face à face; profitons-en pour le
décrier. Ainsi fait-on de nos jours dans maintes campagnes
électorales; des proclamations, des affiches signées
de noms que l'on croyait honorables, mordent à pleines
dents une réputation; on ment outrageusement, on invente,
on tord, on fausse, tout cela pour empêcher un rival
d'être nommé. Et tout cela en l'an 57 de notre
ère, pour ruiner, si possible, le crédit d'un
apôtre.
Les faits, au premier abord, semblaient se
prêter assez bien à ce plan de campagne. Paul,
décidément, ne tenait pas ce qu'il avait promis. Il
avait dit : je reviendrai, et, depuis tantôt trois ans, il
ne revenait point. Il se bornait à écrire. Or, ses
lettres (3) étaient fortes, il fallait
bien en convenir. Mais sa présence ne répondait pas
le moins du monde à l'impression produite par ses
écrits. La tenue, la taille, le visage, les dehors, en un
mot, de l'apôtre n'imposaient point l'attention. On ne se
sentait pas du tout conquis en le voyant ; ni grâce, ni
majesté, rien de ce qui gagne la sympathie ou
prévient les hostilités. D'où la conclusion
facile: cet homme-là se tient volontairement à
distance, il n'ose pas se montrer. Il tremble qu'on ne se moque de
lui. S'il n'est puissant que de loin, ce n'est pas seulement parce
que son apparence est méprisable, c'est aussi parce qu'il
ne se sent pas véritablement apôtre.
Pour le dire en passant, et pour
compléter nos remarques précédentes, il ne
faudrait pas prendre trop à la lettre ce portrait de
l'apôtre tracé par des railleurs. Les païens de
Lystre, un jour, l'ont appelé Mercure (4),
et ce dieu-là ne manquait point de
beauté, bien au contraire. Tant il est vrai que les
jugements changeants de la foule et des partis ne tracent presque
jamais le portrait exact d'un homme, ni au moral ni même au
physique.
Mais ce dernier point n'importe guère
à l'apôtre; il ne s'y arrête pas. Son
caractère moral, en revanche, ne peut pas, ne doit pas
être soupçonné. « Vous regardez au
visage, » écrivait-il en commençant (v.
7); pas moi: je regarde
à l'âme. Tel d'entre vous se persuade qu'il
appartient à Christ, moi je lui appartiens aussi, et,
dès lors, la duplicité dont vous m'accusez ne se
rencontre pas chez moi. Etre à Christ entraîne
forcément et nécessairement l'absolue droiture de la
conduite. Vous admettez que le Seigneur m'a confié sur vous
un certain pouvoir. je le sais comme vous et je me sers de ce
pouvoir pour votre édification, non pour vous
détruire.
Vous m'attribuez le calcul de vous
épouvanter par mes lettres afin, sans doute, que cette
frayeur salutaire vous empêche, quand vous me reverrez, de
mépriser ma pauvre apparence.... Eh bien écoutez.
assez d'insinuations, prouvez maintenant. S'il y a quelqu'un de
faux dans cette affaire, assurément ce n'est pas moi. Tous
ceux qui me connaissent, ceux du moins qui ne ferment pas les yeux
pour ne pas voir, savent qu'il n'y a pas deux Paul, un par les
épîtres, un par les actes; un de loin, un de
près, mais un seul Paul, unique, depuis que le Seigneur l'a
pris à lui.
Oui, un seul. Il n'a pas été
dépassé ni égalé. Qu'il écrive,
qu'il parle ou qu'il agisse, il reste toujours le même,
parce que toujours et partout il obéit à son
Maître. On ose répandre le bruit qu'il se constitue
de son chef ministre du Christ pour se rendre en missionnaire
là où le Christ ne l'a point envoyé; qu'on le
prouve ! Car enfin la conférence de Jérusalem
(Act. XV), à
laquelle même les émissaires judaïsants ne
cessent de se référer, avait très nettement
établi le partage des champs
-d'évangélisation entre Paul et Pierre. A ce dernier
la mission parmi les juifs; à Paul, celle parmi les
païens. Corinthe, fait-elle, oui ou non, partie du «
territoire des Gentils? » Oui? Alors de quelle usurpation
l'ardent apôtre s'est-il rendu coupable ? Seule la mauvaise
foi peut soutenir l'accusation. En s'établissant dans cette
ville où tant de voyageurs se rendaient pour souiller leur
corps et leur âme, Paul, prédicateur du salut, n'a
outrepassé aucun de ses droits. Il ne les dépasse
pas non plus en espérant pousser plus loin ses
conquêtes et porter son Evangile bien au-delà des
frontières de l'Achaïe (v. 15 et 16). «
Souviens-toi, disait le vénéré doyen Curtat
en consacrant son fils au saint ministère, souviens-toi
qu'il n'y a désormais de repos pour toi que sur un lit de
maladie ou dans la tombe. » De cette vérité,
Paul s'est constamment souvenu. N'est-ce pas, mieux que les
diplômes les mieux libellés, la marque authentique de
l'apostolat ? Celui qui écrivait dans une de ses lettres:
« Malheur à moi si je n'évangélise !
» a évangélisé partout, jusques et y
compris son cachot. Nulle opposition entre sa correspondance et sa
vie. Il n'est ni un homme double, ni un homme timide.
.
2. Fausse gloire et vraie
gloire.
Au surplus, Paul n'a pas grand'peine
à discerner le mobile des attaques dont il est l'objet. Le
même, ou peu s'en faut, ameutait contre Jésus les
Pharisiens et les Sadducéens; c'est la jalousie. Les
successeurs de ces envieux couraient de lieu en lieu sur les pas
du missionnaire, comme une meute furieuse dont les aboiements ne
se taisaient jamais. Il leur était venu à l'esprit
de crier bien haut qu'ils avaient travaillé et
travaillaient encore beaucoup plus que lui. Et pour prouver cette
assertion étrange, ainsi que notre auteur l'observe, - non
sans une pointe d'ironie, - ils avaient imaginé de se
comparer eux-mêmes avec eux-mêmes. Habile
parallèle, car la comparaison directe de leurs travaux avec
ceux de Paul les eût pris de court; ils ne s'en seraient pas
tirés sans y perdre beaucoup de leur jactance; mais se
comparer à soi: quelle trouvaille! Comme on doit se trouver
grandi, et comme les autres vont être
rapetissés.
La langue ne fournira pas assez de termes
pour exprimer combien on sera content du résultat. Ainsi
faisait le Pharisien de la parabole. Il s'examinait à la
lumière qui jaillissait de lui, et il ne pouvait
s'empêcher de s'admirer beaucoup. Mieux que cela : dans sa
prière qui ne demandait rien, il invitait Dieu à
l'admirer, après avoir eu la bonne fortune de
découvrir un péager qui servira de repoussoir : 0
Dieu! je te rends grâce (et il aurait dit : je me rends
grâce que le sens eût été le même)
de ce que je ne suis pas comme le reste des hommes.... ou comme ce
péager-là (5).
Prière nullement ignorée
à notre époque, bien que s'exprimant peut-être
avec moins de naïveté. Qui donc, au lieu de se juger
d'après la loi de Dieu, n'a pas été
tenté de se comparer à quelque péager,
toujours facile à trouver, et de conclure après
tout, je vaux mieux que lui? Les détracteurs de Paul ne se
donnaient pas même cette peine. Ils se jugeaient
d'après eux-mêmes, se comparaient à leur
propre image, et se trouvaient bien, très bien vraiment.
Aussi l'apôtre des Gentils, malgré sa grandeur,
n'apparaissait plus guère, au-dessous d'eux, que comme un
nain. Et je suppose qu'ils ne prenaient plus la peine de murmurer
: 0 Dieu! nous te rendons grâce ! ...
Paul connaît et emploie un autre point
de comparaison. Il se met en face de l'ordre reçu du
Seigneur. Dieu lui commanda, un jour, de se rendre à
Corinthe. Il n'a pas discuté; il est venu. Comme autrefois
Abraham, « étant appelé il partit (6).
» De lui-même, il n'aurait point fait
ce voyage. Il l'accomplit, - nous le savons par son propre aveu, -
« avec beaucoup de crainte et de tremblement (7).
» Car enfin, ce héros que nous nous
représentons quelquefois comme taillé à coups
de cognée, savait trembler comme un enfant. Toujours est-il
qu'il a obéi, ni plus, ni moins. Et vraiment mieux que
César il aurait le droit de dire à présent :
je suis venu, j'ai vu, J'ai vaincu (8) !
Seulement sa tâche n'est point
terminée. Après Corinthe, d'autres villes. De
nouveaux horizons succéderont à ceux de
l'Achaïe. Et s'il ne les désigne pas ici d'une
façon plus précise, nous savons qu'il entrevoyait
déjà l'Italie. Rome ! il faut aller à Rome!
Pourtant pas avant que le Seigneur m'y envoie. Dès que
l'ordre du départ sera donné, l'apôtre
partira. A toute heure au service du Maître ! il ne veut pas
d'autre gloire. Sur quoi, revenant à ses chers
prophètes, il trouve dans une parole de
Jérémie, rappelée de mémoire
plutôt que citée, la confirmation divine de son point
de vue. « Que celui qui veut se glorifier, disait le texte,
se glorifie d'avoir de l'intelligence et de me connaître, de
savoir que je suis l'Eternel (9),»
ce que Paul condense en un bref molto, devise
dès lors de tout humble chrétien : « Que celui
qui se glorifie, se glorifie dans le Seigneur. »
Jésus, au reste, n'en suivait pas une autre durant son
ministère terrestre; rappelez-vous son apostrophe aux juifs
vaniteux : « je ne prends pas de gloire de la part des
hommes.... Vous, comment pouvez-vous croire en prenant votre
gloire les uns de la part des autres ? Et vous ne cherchez pas la
gloire qui vient du Dieu unique (10).
»
Ce n'est pas la première fois dans
notre étude que nous rencontrons des applications
très directes des paroles de l'apôtre aux
circonstances et au besoin d'aujourd'hui. Plus nous
avançons, par exemple, plus nous découvrons autour
de nous de gens possédés de ce besoin maladif,
signalé et stigmatisé par Paul : le besoin de se
recommander soi-même. En général, ceux qui
cèdent à cette tentation commencent par protester
qu'ils ne parlent point d'eux.... oh non! Ils ne sont pas comme
celui-ci qui.... ni comme celui-là que.... Ils usent
plutôt d'une modestie touchante. Et là-dessus une
belle description de cette vertu, la leur, par conséquent
de leurs mérites. Une humble glorification du moi ! ! si
nous osons accoupler ces termes. La simple bienséance,
pensons-nous, devrait interdire pareille façon d'agir.
D'accord. Mais les bienséances, voyez-vous, sont à
elles seules des barrières très fragiles. On s'en
entoure un certain temps; on se croit à l'abri. Un beau
jour, tout s'écroule, parce que l'orgueil qui avait tout
bâti avait en même temps tout miné.
L'homme cherche la gloire. Non seulement
Dieu le lui permet, mais il l'y encourage; il veut autour de lui
une famille glorieuse. Or, il y a une gloire qui se fane comme la
fleur de l'herbe; gloire d'apparat et de clinquant, vraie
verroterie de l'esprit, dont on peut dire avec le
poète
- Et comme elle a l'éclat du verre,
- Elle en a la fragilité.
Il y en a une autre, préparée
et donnée à ses enfants par le Père
céleste. Gloire faite d'amour et de travail, d'oubli de soi
et de consécration au Seigneur. Gloire commençant
à la conversion pour se développer, la vie durant,
par la sanctification et pour aboutir au suprême « cela
va bien! » adressé par le Maître au
fidèle serviteur. Ici donc, ici comme toujours, il faut
choisir. L'une ou l'autre de ces gloires, mais jamais toutes les
deux réunies. L'une immole l'autre sur son autel.
A celui qui choisit la seconde, savez-vous
ce que Dieu promet? Pas moins que sa recommandation personnelle.
Je n'invente pas. Relisez notre dernier verset : « Ce n'est
pas celui qui se recommande soi-même qui est au titre, mais
celui que le Seigneur recommande.... » Quand vous
séjournez dans une ville étrangère, vous
tenez, n'est-ce pas, à pouvoir présenter quelques
recommandations de poids. Si vous en possédez de la part
d'un personnage de marque, vous vous sentez forts, voire
même glorieux. Pour achever votre carrière à
travers le monde et pour vous présenter à la porte
du ciel, Dieu vous offre sa propre recommandation.... Mes amis,
vous en faudrait-il une plus haute?