3. Pauvres soulagés; Dieu
glorifié
Encore tout un chapitre consacré au
sujet de la collecte; trois pensées principales en font la
matière.
L'apôtre s'est en quelque mesure
engagé pour les chrétiens de Corinthe et de toute
l'Achaïe. Il a promis en leur nom des contributions
abondantes. Si la collecte échoue, il en résultera
une grande honte pour l'Eglise et pour son pasteur. En
présence d'une pareille éventualité, les
lecteurs de Paul ne sauraient faire de médiocres efforts;
ils donneront largement.
Qu'ils ne s'inquiètent point
d'être dépouillés, s'ils répondent aux
engagements pris pour eux. Non seulement ils ne manqueront pas du
nécessaire, mais il leur restera toujours assez pour
répondre à de nouvelles demandes. Car Dieu
lui-même se charge des ressources à fournir; or,
quand il donne, c'est toujours au delà des besoins
immédiats. Les Corinthiens devraient le savoir et ne pas se
le faire répéter.
Enfin le résultat de ses
libéralités sera double. D'une part, elles
procureront aux indigents de Jérusalem un soulagement
immédiat, d'où sortiront des concerts d'actions de
grâce. De l'autre, cette reconnaissance
s'élèvera bien au-dessus des donateurs humains pour
monter jusqu'au bienfaiteur suprême. En définitive,
donc, Dieu sera glorifié par la
générosité des Corinthiens. Et c'est toujours
la gloire de Dieu que Paul poursuit dans son ministère. Il
prêche, il écrit, il collecte « pour la louange
de la gloire » de son Père céleste. Ces trois
considérations aboutissent à un court verset, hymne
véritable d'adoration et de gratitude, comme notre
apôtre aime à en chanter à travers sa
correspondance : « Grâces à Dieu pour son don
ineffable ! »
Reprenons ces pensées, et n'oublions
pas de nous arrêter sur le cantique final.
.
I. Donner beaucoup.
Quel avocat aimable et habile que saint
Paul! A la barre d'un de nos tribunaux on ne commencerait pas
mieux: « Au sujet du service à rendre aux saints (donc
: au sujet de la collecte), il est superflu que je vous
écrive ».... Comment superflu? Et il n'a pas fait
autre chose au chapitre huit ; et le chapitre neuf continue le
même plaidoyer. Parfaitement. Et c'est quand nous croyons
une recommandation superflue, que nous y insistons le plus.
N'est-ce pas, pères et mères? Par un bonheur
malheureusement trop rare, vous êtes sûrs de vos
enfants. Ils ne sauraient contrevenir à vos ordres. Et vous
les leur répétez avec soin; vous les mettez en garde
; vous les encouragez... et puis vous terminez en ajoutant: au
fond, je n'avais pas besoin de te dire tout cela.... Sur quoi,
vous continuez. C'est précisément ce que fait saint
Paul. je n'ai' pas besoin de vous écrire je connais de
longue date votre empressement mais je vous écris tout de
même.... Quel avocat Quel père !
Père surtout. Vous connaissez bien
certainement de ces familles où les parents se servent de
l'exemple des aînés pour diriger les cadets.
L'apôtre procède comme eux. Quand il est
arrivé en Macédoine, il s'est hâté de
peindre aux Macédoniens un brillant tableau des sacrifices
déjà réalisés par les Corinthiens.
Maintenant qu'il va partir pour Corinthe, il excite le zèle
de l'Eglise corinthienne et des troupeaux d'Achaïe en
déployant devant eux l'ardeur de leurs frères du
nord. Car nous l'observions plus haut, si Corinthe avait bravement
commencé, la suite ne répondait plus aux
débuts; l'activité se ralentissait ; ou donnait
moins ; on calculait plus. Pendant un temps, on put dire aux
Macédoniens: Faites comme les Corinthiens! Aujourd'hui, il
faut écrire à ceux du midi : Faites donc comme ceux
du nord. - Que tout cela est vrai! n'est-ce pas ? Que tout cela
est simple, naturel, familial, et qu'on se sent pressé de
répéter le mot de Jean-Jacques Rousseau: « Ce
n'est pas ainsi qu'on invente. »
Au surplus, laissons maintenant les
comparaisons. Donner plus, donner moins que ceux de Philippes, en
somme, c'est très secondaire. L'essentiel c'est de donner,
même de donner beaucoup. Pourquoi? Mais pour une raison
très simple. Les Corinthiens sont personnellement
intéressés à la réussite de la
collecte - Admettons un instant que nul autre motif ne les pousse,
encore seraient-ils compromis dans leur réputation, s'ils
abandonnaient le travail. A semer chichement on s'expose à
moissonner chichement: avarice dans les semailles, pauvreté
dans la récolte, vous ne sauriez échapper à
cette loi. Voyons, Corinthiens du premier siècle ou du
vingtième, ne vous faites pas prier, ne comptez pas les
grains que vous jetez en terre : Dieu compterait alors les
épis qu'il vous accorderait; ne gémissez pas sur les
sacrifices auxquels vous consentez. Disons mieux : ne parlons pas
tant de sacrifices. Donnons avec entrain ; mettons-y de la bonne
humeur.... vous savez : c'est une grâce. Et entre tous ceux
qu'il aime, Dieu désigne d'une façon très
spéciale « celui qui donne gaîment.
»
.
2. Dieu fournit les dons.
Fort bien! répondra-t-on. Vos
arguments, infatigable quêteur, nous ont à peu
près convaincus. Une question, pourtant, ou une
réserve. Pour donner, il faut avoir. Toutes les
gaîtés du monde ne remplissent pas une caisse vide.
Quand nous aurons fourni largement des contributions - à
supposer que cela nous soit possible - il ne nous restera plus
rien. Nous ne pourrons plus du tout donner ; nous resterons les
bras croisés, en présence des demandes les plus
justifiées.
L'apôtre a prévu le cas. Sa
réponse, solidement appuyée sur ses
expériences et sur sa foi, peut se résumer en deux
mots : ne vous tourmentez pas Dieu y pourvoira.
Vous craignez de manquer bientôt de
tout? Allons donc! Mais vous ne connaissez pas votre Père
céleste. Vous le mesurez à votre niveau. Ou bien
vous le confondez avec ce maître injuste de la parabole qui
veut prendre où il n'a rien mis. Quelle erreur, pour ne pas
dire quelle ingratitude! Réfléchissez. Avant de vous
inviter à donner, n'a-t-il pas commencé par vous
combler ? oui, combler. je ne crois pas, en écrivant ce
mot, blesser même les déshérités parmi
vous. J'ose dire à tous: regardez, examinez, comptez. Je
n'ai pas besoin de revenir aux exemples cités plus haut.
Votre détresse même, si vous y avez passé,
vous a révélé l'amour et les dons de Dieu.
N'eussiez-vous reçu qu'un talent, ne le gardez pas
égoïstement pour vous seul, mon bien cher ami. Ne le
cachez pas dans un linge pour l'enfouir ensuite sous la terre. Si
Dieu a semé chez vous un seul grain (et de qui cela
pourrait-il se dire ?), encore est-ce pour vous apprendre à
semer. « Il est puissant pour faire surabonder toute
grâce envers vous, afin qu'ayant en toute chose, en tout
temps, toute suffisance (y a-t-il assez de tout ?), vous
surabondiez en toute bonne chose. »
Si vous en doutez, relisez, mais avec les
yeux de saint Paul, le livre des Psaumes. Arrêtez-vous au
cent douzième : « Il a fait des largesses; il a
donné aux pauvres, sa justice dure éternellement.
» L'exemple du juste de l'ancienne alliance, devenu pour Paul
l'exemple de l'Eternel, renferme un ordre et une promesse. Le
Seigneur a donné : donnez, car il vous donnera. Et jamais,
à notre connaissance, aucun de ceux qui ont
tâché d'obéir à cet ordre en s'appuyant
sur cette promesse, n'a compris ce Psaume autrement que
l'apôtre.
.
3. Pauvres soulagés; Dieu
glorifié.
Sachant maintenant à quelle source
votre charité s'alimente, contemplez-en les effets.
D'abord, cela va sans dire, soulagement de
vos frères malheureux. Non pas délivrance
immédiate de toutes leurs peines et guérison
radicale de leurs maladies ou de leurs angoisses. Non : mais
soulagement, ce qui est déjà considérable.
Des plaies pansées et rendues moins douloureuses; des
tristesses consolées ; des désespoirs
évités; des lueurs de joie se glissant dans les
ténèbres et les repoussant peu à peu. Sans
parler de l'effet en retour produit en vous-mêmes par
chacune de ces victoires; rien ne dilate notre coeur comme de
restaurer celui des autres.
Ensuite, en dépendance étroite
avec ce résultat, le précédant
peut-être, l'accompagnant en tout cas et le suivant, la
gloire de Dieu augmentée. Comment cela ? Rien de plus
simple. Les frères et les soeurs que vous aurez
soulagés, sachant de qui leur vient le secours, ne se
contenteront pas de vous remercier. Ils feront monter plus haut
leur reconnaissance. Elle s'élèvera jusqu'au ciel;
elle ira chercher Dieu sur son trône et prendra sa part dans
les concerts des séraphins. Il parait difficile d'ennoblir
davantage les devoirs de la charité. Une offrande, -
tirée de l'indigence ou du superflu, - joyeusement
apportée au Seigneur dans la personne d'un de ses enfants,
et voilà plus d'éclat dans la gloire
éternelle du Père qui est aux cieux! Plus de
prières montent jusqu'à lui, et il en est
honoré. Merveilleux privilège de l'amour
chrétien: il ne rafraîchit pas seulement ceux qui
peinent; il ne réjouit pas seulement ceux qui donnent; il
glorifie le Dieu qui nous a aimés et qui nous a
donné son Fils.
Aussi, dans une sorte de vision,
l'apôtre réunit aux chrétiens d'Achaïe
ceux de Macédoine; à ces généreux
donateurs les chrétiens pauvres de Jérusalem;
à eux tous les organisateurs et les continuateurs de cette
oeuvre, lui-même par conséquent avec ses convertis ;
et cette foule d'âmes emportées dans un unique
élan de charité, montent de l'Europe et de l'Asie
jusque dans les sanctuaires invisibles pour glorifier
l'Eternel.
Comprenez-vous maintenant l'hymne triomphal
par lequel Paul termine son traité sur la collecte?
Pouvait-il ne pas chanter ? Arrivé sur ces sommets sublimes
où l'a conduit le sujet en apparence le plus
terre-à-terre, sa conclusion devait être un cantique.
Quoi de plus rebattu que des appels à notre bourse? Quoi de
plus neuf, de plus original, que la façon dont
l'apôtre nous les adresse? Pascal n'a-t-il pas dit quelque
part: « Quand on joue à la paume, c'est une même
balle dont on joue l'un et l'autre, mais l'un la place mieux
(2). » Qui donc a placé la
sienne mieux que Paul?
Une courte moitié de verset lui
suffit maintenant pour donner l'essor à son exaltation.
« Grâces à Dieu pour son don ineffable! » A
quel don pensait-il, en le déclarant de la sorte
inexplicable, et même inexprimable par la parole humaine
?
Malgré l'autorité de Calvin,
je doute qu'il s'agisse de la collecte. Certes, elle constituera
un très beau don. Il semble pourtant difficile de l'appeler
ineffable après que l'apôtre l'a
caractérisée longuement en deux chapitres. Cherchons
plus haut. Le don par excellence, n'est-ce pas celui que la
Samaritaine ne connaissait point, mais que Jésus
révélait à Nicodème, savoir la
personne et l'oeuvre du Fils de Dieu (3)
? La rédemption, considérée
dans son origine, examinée dans son essence,
envisagée dans ses effets, n'est-elle pas ineffable ? Qui
l'expliquera ? « Ce sont des choses que l'oeil n'avait point
vues, que l'oreille n'avait point entendues, et qui ne seraient
point montées au coeur de l'homme. »
Ajoutons-le, cependant. Notre texte nous y
autorise; l'anniversaire fêté aujourd'hui même
dans le monde chrétien nous y encourage (4). Le don ineffable de la
rédemption nous est parvenu par le moyen d'un autre don,
auquel la même qualité pourrait être
appliquée : la parole de Dieu. Comment eussions - nous
connu le salut et le Sauveur si l'histoire n'en eût pas
été écrite par les hommes de Dieu? Comment
eussions-nous lu cette histoire, si elle n'était pas
arrivée jusqu'à nous par une série
ininterrompue de directions divines ? Peu d'écrivains me
semblent plus que saint Paul persuadés de cette
pensée. Aussi pour justifier ses avertissements, pour
affermir ses leçons et les faire pénétrer
dans les esprits encore indécis, constamment il a recours
à ce don de Dieu. Non pas uniquement lorsqu'il expose les
plus graves mystères de la foi, mais aussi quand il demeure
sur le terrain de la morale et des oeuvres. Vous vous rappelez les
trois citations de son chapitre septième, où il se
sert de la loi et des prophètes pour démontrer aux
croyants la folie de s'atteler au joug des incrédules. Vous
l'avez vu, au chapitre huitième, baser sa règle de
l'égalité sur les ordres donnés aux
Israélites dans le désert, à propos de la
manne. Et maintenant, outre une citation textuelle du Psaume cent douzième, il vient de faire deux allusions au livre des
Proverbes (chapitres XI et XII), une au
prophète Esaïe LV, 10, et
une plus lointaine à Osée X, 12. Cinq
recours à l'Ancien Testament pour y trouver des
prescriptions sur une collecte!
Il me paraît difficile de trop
insister sur la portée de cette habitude paulinienne. Elle
lui est commune, du reste, avec ses collègues. Mais comme
nous possédons de lui beaucoup plus d'écrits que des
autres apôtres, c'est bien chez lui qu'elle nous frappe le
plus. je me trompe. Elle étonne encore bien davantage chez
le maître d'eux tous, chez notre Seigneur
Jésus-Christ. Car, lui aussi, avant de créer les
textes du Nouveau Testament, en prend en foule dans l'Ancien. Des
conclusions d'une actualité manifeste s'imposent, une fois
ces faits reconnus. Réservons-les pour un chapitre
prochain, où nous verrons l'apôtre transformer le don
ineffable en armes toutes puissantes battant en brèche les
forteresses ennemies.