2. La loyauté
Un écrivain moderne recommandant une
collecte en faveur des pauvres se serait probablement
arrêté après les considérations
précédentes. Préoccupé de
ménager son public, sachant le peu d'attrait fourni par un
tel sujet, il aurait le plus vite possible passé à
un autre. Mais Paul, nous l'avons assez constaté, n'est pas
un écrivain moderne. A son point de vue, la question n'est
encore qu'abordée.
Il veut, d'abord, que la charité ne
s'exerce point à l'avantage exclusif des uns et au
détriment des autres. Pour lui, c'est un principe; il
l'appelle l'égalité. il exige ensuite, pour
l'administration des aumônes, la plus scrupuleuse rectitude,
une surveillance Ôtant toute prise aux soupçons.
Second principe; nous pouvons le nommer: la loyauté. Nous
les voyons appliqués l'un et l'autre dans la pratique de la
primitive Eglise ; ils sont pour le moins aussi recommandables
aujourd'hui.
.
I. L'égalité.
Une question, ici, s'impose :
l'égalité est-elle réalisable ?
Elle est inscrite, nous le savons tous, en
compagnie de la liberté et de la fraternité sur le
fronton de monuments magnifiques, sur nos pièces de
monnaie, sur les plis des drapeaux, dans les entêtes des
documents officiels. Des discours enflammés la vantent - et
croient même la communiquer - dans des réunions
publiques, à des milliers d'auditeurs. Les journaux lui
consacrent des dissertations et les poètes des dithyrambes.
Avec tout cela, a-t-elle avancé d'un pas dans notre monde?
Est-elle même possible?
Rassurons-nous. Si elle était
impossible, l'apôtre ne l'eût pas ordonnée. Il
s'agit seulement de savoir quelle égalité il avait
en vue.
En aucune façon cette
égalité forcée qui prétend passer sur
tous les hommes un niveau tyrannique, autant dire les courber sous
un même joug. Ne tenir aucun compte de différences
inévitables provenant de la nature des hommes et des
choses, c'est de l'oppression, ce n'est pas de
l'égalité. Prendre à celui-ci le fruit
légitime de son travail pour encourager chez
celui-là les sottises de sa paresse, c'est de l'injustice,
ce n'est pas de l'égalité.
Appauvrir brutalement le patron pour
enrichir aveuglément l'ouvrier, c'est de la violence ; ce
n'est pas de l'égalité. Et ce n'est pas non plus
l'ère sociale que Paul ouvre devant les Corinthiens. Son
égalité à lui est celle de la charité,
- de l'amour. - Vous rappelez-vous ce presbytre d'une Eglise
d'Asie traduit, à l'époque de Trajan, devant un
proconsul et accusé de menées
révolutionnaires: « On t'a trompé,
répond fermement le pasteur. Ceux qui veulent ruiner les
autres disent : ce qui est à toi est à moi.... je
prends. - Pour moi je prêche autre chose à mon
troupeau: ce qui est à moi est à toi.... je donne.
» C'est précisément l'égalité
voulue par saint Paul.
Que chacun donne à son frère
malheureux selon ce qu'il peut; quitte à recevoir un jour
de ce même frère, passé à des
conditions meilleures, ce que celui-ci pourri donner. Vous
êtes aujourd'hui en mesure de soulager vos coreligionnaires
de Jérusalem; soulagez-les ! Les rapports seront
peut-être bientôt renversés. Rien n'est plus
instable que la fortune. Alors vous recevrez à votre tour.
Ainsi se réalisera l'égalité. Pas d'orgueil
chez celui qui donne ; pas d'humiliation pour celui qui
reçoit ; charité chez l'un, charité chez
l'autre ; amour mutuel entre les enfants d'une même
famille.... Relisez bien nos versets 12 à 14; vous n'y
trouverez pas autre chose.
Au verset quinzième, l'apôtre
appuie son exhortation par un exemple pris dans l'Ancien
Testament, celui de la récolte de la manne au
désert. Permettez-moi de ne pas m'y arrêter à
présent. Nous y reviendrons au chapitre neuvième
à propos d'autres citations, et nous aurons alors à
chercher comment Paul en usait vis-à-vis de ses souvenirs
des Livres Saints. *Pour le moment, faisons un peu d'histoire
ecclésiastique. Franchissons quelque cent ans, et voyons
comment l'Eglise des premiers siècles a compris ces
conseils pauliniens au sujet de l'égalité.
Un sermon qu'on ne lit plus guère
aujourd'hui, mais qui fit en son temps un bruit
considérable et bienfaisant, nous présente un
tableau singulièrement éloquent de la charité
des chrétiens à l'époque des empereurs
romains. C'est le sermon de Saurin sur l'aumône. Il nous
montre l'Eglise organisant entre ses membres un service de secours
mutuels tellement général et tellement efficace
qu'il arrache des témoignages d'admiration à des
païens tels que Lucien le Satirique et Julien l'apostat.
Etendant ces secours bien au delà de ses limites
naturelles, l'Eglise en fait bénéficier les
étrangers, juifs ou païens, sans distinction. Elle
dépense des sommes considérables, énormes
pour le temps, en faveur de la propagation de sa foi, devenant
ainsi la mère de ces missions évangéliques
dont le premier élan devait trop vite s'arrêter pour
renaître aux jours de la Réformation avec Calvin et
Coligny, et s'établir définitivement dans les
communautés moraves. Elle s'occupe avec un
dévouement inlassable des malades, des infirmes, des
abandonnés auxquels le paganisme n'estimait pas utile de
s'intéresser. Elle amasse de grosses contributions pour
aider au rachat des captifs et à la délivrance des
prisonniers faits par les pirates. Elle nourrit, à la
lettre, des milliers de pauvres, trouvant sa gloire à ce
travail si humble, tellement qu'à la question de
Décius lui demandant un jour de produire ses titres, elle
répond noblement en lui amenant toute une légion
d'infortunés assistés par elle (1).
Ainsi avait-elle compris l'injonction de
l'apôtre: Qu'il y ait égalité! L'Eglise
moderne a-t-elle suivi cet exemple ? je ne me sens aucun droit de
lui faire son procès. Je reconnais bien plutôt, avec
action de grâce envers Dieu l'abondance de ses oeuvres de
charité. Je note, sans parvenir à tout compter, ses
missions au dehors et au dedans, ses infirmeries, ses refuges, ses
asiles, ses écoles, ses sociétés de secours
et d'apprentissage, ses collectes dont nous voyons le montant
s'élever d'année en année. je note aussi les
progrès de l'alliance évangélique, cette
autre forme, et non la moins bénie, de
l'égalité. je sais, pour les avoir vus, des exemples
émouvants de sacrifices joyeux chez les uns, de
résignation admirable chez les autres ; des dépenses
superflues résolument supprimées et
transformées en bienfaits, un luxe tapageur ou même
tranquille condamné non pas en paroles, mais en actes, des
spéculations louches hardiment refusées, des gains
douteux refusés, des commerces fermés parce qu'ils
mettaient la morale en danger..:. Oui, je sais ; je suis heureux
de savoir. Et en face de l'immensité sans bornes de la
tâche qui reste à accomplir, en présence de la
ligue formidable des intérêts et des
lâchetés, des égoïsmes et de la paresse,
je me sens pressé de redire encore une fois le voeu de
l'apôtre: Qu'il y ait égalité
.
2. La loyauté.
Paul était en voie d'obtenir cette
égalité. Le ministère de Tite venait de
réaliser dans Corinthe de beaux progrès. Et dans la
manière dont le pasteur écrit : Qu'il y ait!... il
semble presque sous-entendre: Il y a déjà.
Mais si les coeurs et les bourses
s'étaient largement ouverts, tout n'était point fini
pour cela. Il s'en fallait même de beaucoup. L'argent une
fois récolté, en Macédoine d'abord, puis
à Corinthe et dans toute l'Achaïe, il fallait le
conduire à destination, ce qui signifie jusqu'à
Jérusalem. Long et difficile voyage. Le transport d'une
telle somme représentait une véritable entreprise.
Alors que les billets de banque et les lettres de crédit ne
facilitaient point comme de nos jours les transactions
commerciales; on chargeait la lourde monnaie sur des mulets et ce
n'était point petite affaire de conduire la caravane
à bon port. Luc me paraît faire allusion à ce
transport, quand il écrit, racontant la dernière
arrivée de Paul à Jérusalem: «
Après ces jours, ayant chargé [« nos
bêtes » ou « nos porteurs »], nous
montâmes à Jérusalem (2). »
A côté de ces soucis
matériels, la responsabilité était fort
lourde. Qui s'occupera de convoyer la collecte ? Paul,
probablement. Pourtant, n'y aura-t-il aucun inconvénient
à ce qu'il s'acquitte seul d'une pareille tâche ?
N'entendez-vous pas les insinuations dont, immédiatement,
il sera l'objet? On lui reprochera à mots couverts, pour
commencer, - mais ces mots-là se découvrent si vite
- on le soupçonnera, tantôt d'avoir exigé des
souscriptions trop fortes, tantôt de s'être
contenté à trop bon marché, puis,
soupçon bien plus grave, de n'avoir pas été
rigoureusement fidèle dans la conservation et dans
l'administration de ces dons, en d'autres termes d'avoir
malversé ; qui sait ? d'avoir retenu, sous prétexte
de juste salaire à toucher, une portion quelconque des
offrandes. Eh oui! ces choses-là se disent. Ce qui est
pire, elles se font. Cela se pratiquait déjà sur une
large échelle au temps de notre missionnaire. L'historien
Josèphe, dans ses Antiquités, nous parle d'un
certain Juif coupable de pareils détournements. Sous le
règne de Tibère, il aurait persuadé à
une femme nommée Fulvie d'envoyer au temple de
Jérusalem un présent de pourpre et d'or. Puis il
s'en serait emparé pour son propre usage et pour celui de
trois acolytes auxquels ils s'était associé pour
cette duperie pieuse (3).
Paul n'ignore pas ces faits. Il faut
à tout prix que ces nuages soient écartés de
son ciel; autrement son ministère entier en pâtirait.
Plus encore que la femme de César, un apôtre de
Jésus-Christ ne doit pas être
soupçonné. Il se gardera donc bien de
procéder seul à l'achèvement de la collecte;
il évitera soigneusement d'en conserver seul la
surveillance jusqu'en Judée. Il confiera cette
responsabilité à trois collègues d'une
fidélité éprouvée.
Lesquels? Tite d'abord; rien de plus juste,
et nous l'aurions pommé d'emblée sans
hésiter. Il possède la confiance de l'apôtre,
celle des Corinthiens, celle aussi des chrétiens de
Jérusalem depuis la fameuse conférence où
Paul le leur présenta (4). Avec lui, deux compagnons dont
l'excellente réputation nous fait beaucoup regretter de ne
pas savoir leurs noms. Paul les appelle tous deux des
frères. Il écrit, du premier (v. 18) que « sa
louange dans l'Evangile (c'est-à-dire dans la
prédication de l'Evangile) a passé par toutes les
Eglises. » Il dit du second (v. 22) qu'à
l'épreuve, en plusieurs circonstances, il l'a trouvé
zélé, et ne doute pas de le voir plus
zélé encore dans les présentes
circonstances.... Quel dommage de ne pas savoir les noms de si
braves gens! C'est, du reste, l'habitude de l'Ecriture sainte. Un
nom, un seul, demeure par-dessus tous les autres: celui du
Père céleste révélé en
Jésus-Christ.
Cela n'a pas empêché, vous le
comprenez, les imaginations de chercher. Les commentaires passent
volontiers en revue les noms de tous les collaborateurs de Paul,
et s'arrêtent, suivant leur fantaisie, tantôt sur
celui-ci, tantôt sur celui-là. Autant
d'hypothèses, pas de certitude. Une certaine vraisemblance
S'attache au nom de Luc, mis en avant par quelques
interprètes. Luc, en effet, parait s'être
séparé de Paul à Philippes, au cours du
second voyage missionnaire; ils se sont rejoints dans cette
même ville au terme du troisième (5).
Or, l'apôtre se trouve actuellement en
Macédoine; peut-être à Philippe même ou
dans les environs. Dans ce milieu, Luc, le médecin, est
très certainement connu et apprécié. A lui
s'appliquerait bien cette désignation: « Frère
dont l'éloge en l'Evangile a passé par toutes les
Eglises. » Que cet homme ait reçu le mandat de
surveiller et d'accompagner la collecte, cela semble en tout cas
naturel.
D'autant plus que ce surveillant ne fut
nullement imposé, à peine peut-être
indiqué par Paul. Il a été « élu
à mains levées par les Eglises, » - c'est le
sens du verset 19, - « pour
être notre compagnon de route dans cette grâce. »
Cette annotation nous est précieuse à plusieurs
points de vue. Elle combat singulièrement les
prétentions et les coutumes de la hiérarchie. Comme
Pierre avait laissé l'Eglise entièrement libre pour
le choix d'un apôtre en remplacement de judas, Paul de
même respecte absolument l'indépendance des
communautés macédoniennes, dans l'élection
d'un mandataire pour convoyer une forte somme d'argent. Il
n'impose point son choix. L'apôtre, le missionnaire s'efface
derrière le voeu des troupeaux. Ainsi, nul ne l'accusera de
reprendre d'une main ce qu'il a donné de l'autre. Il use de
son autorité pour développer l'autonomie des
congrégations. Et l'on n'aura pas le droit de dire: Si Paul
ne conduit pas l'affaire, il l'a pourtant remise à une de
ses créatures. Ne le voyez-vous pas inspirateur de la
parole de Pascal: « Bel état de l'Eglise, lorsqu'elle
n'est plus soutenue que de Dieu! »
Le second des deux commissaires fut-il
choisi de la même manière ? Nous ne savons. Nous ne
perdrons pas non plus notre temps à chercher son nom.
Laissons pour le moment ces trois mandataires préparer
l'accomplissement de leur mission. Essayez, si vous voulez, de
vous représenter leur voyage, leur arrivée dans
Corinthe, leur empressement à stimuler les Corinthiens. Ils
prêchent, sans doute, en attendant l'arrivée du grand
prédicateur. Puis ils s'en vont de maison en maison. -
Donnez! disent-ils. C'est une grâce. Vous avez
déjà donné; merci! L'apôtre nous suit
de près; comme il sera content! Nous voilà tous ses
collaborateurs. On pourra dire des chrétiens:
Voyez comme ils s'aiment!
Et savez-vous, lecteurs, ce qu'ils sont
devenus ces trois mandataires, en agissant de la sorte? Ils sont
devenus apôtres des Eglises ? Oui, le texte le dit; tout
apôtre est un envoyé, et les Eglises les ont
envoyés chargés d'un message. Mais bien plus encore:
ils sont devenus « gloire de Christ. » Le texte le dit
aussi. A bien accomplir sa tâche, fût-ce celle d'un
collecteur, on en vient à glorifier Christ. On ajoute
à sa couronne immortelle un petit fleuron. Oh! mes amis,
devenons « gloire de Christ! »