2. Tristesse salutaire
La première partie de notre lettre,
jusque vers la fin du chapitre Il, raconte, il vous en souvient,
une histoire. Elle dépeint les angoisses de Paul dans
Ephèse, où il attendait vainement des nouvelles des
Corinthiens. Elle relate son départ pour Troas, où
sa prédication ne tarde guère à gagner un
grand nombre d'âmes; puis l'impatience qui l'a bientôt
repris dans ce beau champ de travail, la continuation de son
voyage, enfin son arrivée en Macédoine, où il
devait rencontrer Tite.
Ce récit, brusquement, s'était
arrêté et fondu dans une prière d'actions de
grâces. L'apôtre avait remercié Dieu, avant
toute autre chose, pour sa marche triomphale à travers le
monde. Puis, emporté par cette pensée, oubliant en
apparence les nouvelles que Tite lui devait, l'apôtre
s'était lancé dans une description enthousiaste du
ministère évangélique. Il en a successivement
exposé les privilèges et les épreuves,
exceptionnels les uns et les autres ; le principe, la nature,
l'objet suprême, savoir la réconciliation de l'homme
avec Dieu. Enfin, appuyé de son expérience, il a
insisté sur la nécessité absolue de choisir
entre Christ et Bélial, et terminé par une touchante
supplication adressée aux Corinthiens: faites-moi place
dans vos coeurs !
Précisément cette
pensée le ramène au récit tout d'un coup
suspendu. Car il sait bien pourquoi l'Eglise de Corinthe semblait,
un temps, lui fermer ses portes. Il lui avait écrit une
lettre dont certaines phrases avaient dû paraître
virulentes. Ignorant encore l'effet produit, il tremblait
d'être allé trop loin. Cette âme
extraordinairement sensitive ne se possédait plus ;
l'inquiétude la rongeait.... Enfin, enfin Tite était
arrivé. Et de longs entretiens, des nouvelles vingt fois
répétées, parce qu'on ne se lasse ni de les
raconter, ni de les entendre quand elles sont bonnes, ont
rassuré complètement l'apôtre.
Le voilà maintenant transporté
en esprit à cette bienheureuse rencontre. Il y veut
introduire les Corinthiens. Il la décrit dans un style que
les puristes appelleront peut-être ampoulé, mais qui
vibre de la plus saine émotion. N'est-ce pas ? Plus un
père a tremblé pour son enfant, pour la santé
de son corps et surtout pour celle de son âme, plus il
tressaille d'allégresse quand il constate les signes de la
guérison. S'il écrit alors à un ami, il n'ira
pas chercher tous ses mots dans le dictionnaire de
l'Académie, et ses épanchements n'en resteront pas
moins touchants. C'est ainsi que Paul écrit
maintenant.
.
I. Joie d'un apôtre.
Les renseignements apportés par Tite
sont, en effet, satisfaisants ; beaucoup plus que l'apôtre
ne l'avait pensé. Le parti du désordre, si fort
pendant plusieurs semaines, n'a plus la haute main et ne terrorise
plus les honnêtes gens. Les vrais chrétiens, un
moment ahuris devant l'intensité du mal, se sont ressaisis.
Honte de leur faiblesse, répulsion décidée
pour le scandale, crainte de châtiments très
mérités, peur de voir leur Eglise disloquée
et détruite, tout cela réuni triomphe de leurs
atermoiements. Faisant front contre les calomniateurs de
l'apôtre, ils ne voient plus dans les termes les plus vifs
de sa première épître que le zèle pour
la maison de Dieu. Ils comprennent, ils acceptent, ils
cèdent - et c'est cela même que Tite vient dire
à son maître. Heures bénies! N'entendez-vous
pas Paul répéter: Est-ce bien vrai? Se peut-il? Tu
n'exagères pas ? Puis il aboutit à sa conclusion
ordinaire : Grâces à Dieu pour son don ineffable
!
Du fond de cette Macédoine où
les deux amis se sont rencontrés, l'un, le plus
âgé et le plus éprouvé, le plus
extraordinaire aussi par la puissance de son esprit, nous
transporte en pleine Achaïe. Nous entrons avec lui dans
Corinthe. Nous voilà au sein du troupeau. Nous partageons
ses agitations. A l'éloignement qu'il éprouvait
naguère pour son pasteur, succède un ardent
désir de le revoir. Il ne pourra venir assez tôt, ni
rester trop longtemps. Relisez les versets 7e et 11e. Tite raconte:
à Corinthe, c'est une attente, un soupir, un zèle
extraordinaire. Paul dépeint, comme présent
lui-même à ces manifestations: c'est un
dévouement, Une apologie, une indignation (contre le
coupable), une crainte (des punitions de Dieu), un besoin (de
revoir le pasteur), un zèle (pour le retour de la
discipline), un jugement (contre celui qui l'a
mérité). Oui, l'on gémit dans Corinthe en
comparant l'état présent de la communauté
à celui que Paul avait rêvé pour elle. On
n'admet plus les taches morales comme des infirmités
chroniques dont il est inutile de chercher à se
débarrasser. On se rend compte du danger et de la folie de
s'atteler à un même joug avec les infidèles.
Les mesures trop longtemps retardées se prennent enfin, et
la réputation compromise de ces convertis redevient celle
de vrais enfants de Dieu.
Au reste, avec cette finesse de sentiments
dont l'apôtre nous a déjà fourni tant de
preuves, il fait éclater la joie de Tite plus haut encore
que la sienne. Car Tite, élevé à son
école, savait aussi pleurer sur le péché et
se réjouir de la sainteté. Son allégresse
donc, au retour de Corinthe, fut complète. « Le Dieu
qui console les abattus nous a consolés en la
présence de Tite ; et non seulement en sa présence
mais aussi en la consolation dont il a été
consolé à votre sujet (v. 6). Paul s'effaçant
derrière son messager ; lui qui se mettait jadis en
tête des persécuteurs. La transformation
opérée en lui par l'Esprit de Dieu ne s'est pas
arrêtée à la surface. Son moi ne joue certes
plus le premier rôle. Cela l'empêche si peu de se
réjouir, qu'il se sent plus heureux que jamais. Et c'est
une si bonne chose que la joie ! la vraie, celle du
chrétien, celle qui n'est pas empoisonnée par le
remords, ni déflorée par l'appréhension. Paul
s'y abandonne en cet instant. Sa conscience peut lui rendre le
témoignage d'avoir, par sa fidélité,
sauvé une Eglise où Satan faisait déjà
brèche. Nous le répétons encore: heureux le
pasteur fidèle !
Gardez-vous cependant de réserver au
pasteur seul des joies pareilles. Elles sont l'apanage de tout
chrétien. Disons mieux: elles sont la marque d'une foi
sincère. Autant le dieu de ce siècle et ses
adorateurs se réjouissent de la chute d'une âme ou du
déclin d'une Eglise, autant et bien plus les enfants du
Dieu vivant, imitant leur Père, laissent paraître
leur joie « pour un seul pécheur qui s'amende
(3). » Mes jeunes amis, j'ai
connu les rires mauvais d'étudiants ou d'apprentis faisant
des gorges chaudes (c'est leur mot) de l'inconduite d'un camarade.
Membres de nos Unions chrétiennes, j'ai entendu vos
prières d'actions de grâces et vos chants de
louanges, lorsqu'un des vôtres, un moment pris dans quelque
piège, en était enfin délivré. Ici,
laissez-moi le dire avec la franchise d'un frère
aîné, - ici un écho de l'allégresse des
anges, là le ricanement de Satan. je ne sais rien de pire
que s'amuser du mal, si ce n'est peut-être ne pas savoir se
réjouir du bien. Voulez-vous donner pour modèle
à vos entretiens celui de Paul et de Tite en
Macédoine?
.
2. Tristesse salutaire.
Elle fut, au reste , achetée
chèrement la joie dont le coeur de l'apôtre
déborde maintenant. Il y a bien peu de temps encore, tout
était sombre dans ses pensées, et dans Corinthe tout
était trouble et anxiété. Une tristesse
extraordinaire avait envahi l'Eglise. Ces hommes et ces femmes,
volontiers si gais, plus habituellement insouciants que
préoccupés, ne se reconnaissaient plus
eux-mêmes. Les fêtes, les plaisirs se taisaient. On
pleurait. Sans doute, avec la mobilité ordinaire aux Grecs,
on passait vite d'un extrême à l'autre. On
exagérait peut-être les signes extérieurs.
N'importe : le fond même était changé.
Maintenant, la joie pouvait revenir; elle revenait.
Aurait-elle donc pour condition la tristesse
? Assurément, dans une foule de cas. Cela parait
très bizarre au monde. C'est exact, cependant, et Alfred de
Musset se trouvait plus près de la vérité
qu'il ne le croyait, quand il écrivait:
Le seul bien qui me reste au monde C'est
d'avoir quelquefois pleuré.
Hâtons-nous, d'ailleurs, de l'ajouter
- il y a plus d'une sorte de tristesse; toutes ne conduisent pas
nécessairement au bonheur. Et Paul nous donne à ce
propos une leçon digne d'être méditée.
Il y a, nous dit-il, une tristesse selon Dieu. Celle-là
porte comme premier fruit le repentir, et de ce repentir-là
on ne se repent jamais, parce qu'il a pour terme le salut. Mais il
y a une tristesse du monde, issue de lui, inspirée par lui,
ne sortant pas de lui, n'aboutissant à rien qui ne soit du
monde et faisant en dernier ressort tomber dans la mort. La
première a pour cause le sentiment très profond, non
pas du péché universel de la race humaine, mais du
péché personnel entraînant la condamnation du
pécheur. Elle se manifeste par une transformation plus ou
moins rapide, mais nécessaire, des dispositions et de la
vie. C'est un déplacement du centre de gravité; un
changement d'axe, si vous aimez mieux; disons plus simplement :
une conversion. Non plus quelques ruisseaux dérivés
de leur course primitive; mais le remplacement d'une source par
une autre; comme le dit saint Augustin : l'amour pour Dieu
succédant à l'amour du moi, et créant la
cité céleste. - L'autre tristesse demeure
étrangère à l'idée même du
péché. Elle ne connaît ni les remords, ni les
humiliations. Elle est faite de dépit, de vexations,
d'ennuis; quelquefois uniquement de ses larmes mêmes dans
lesquelles elle se complaît, refusant d'être
consolée. Fâchée d'un insuccès, elle
peut se mettre en colère; elle ne sait pas se repentir. Ou
bien encore elle crie, elle se désespère; mais elle
ne conduit pas au salut.
Voulez-vous quelques exemples ?
Dans une superbe salle de bal, non loin d'un
grand lac de l'Orient, toute une cour royale est en fête. On
s'amuse beaucoup. Une jeune fille, en particulier, vient d'obtenir
un succès énorme, elle danse à ravir. Le roi
la distingue entre tous ses invités. Il lui fait une offre
très princière et très folle. Et la danseuse,
naturellement en profite. Fille insouciante d'une mère
cruelle, dont elle sert aveuglément la vengeance, elle
demande au monarque une tête; rien que cela.... Oh! vous
savez, Hérode en est très attristé. Cette
manière de répondre à sa proposition le
gêne et le trouble. Il se repent, mais il cède. Et
voyez : dans les rangs de ces beaux jeunes gens, de ces femmes
rieuses, circule, sur un plat, la tête de Jean-Baptiste. La
tristesse du monde produit la mort. Elle tue le Précurseur,
elle tue petit à petit son meurtrier par la hantise du
remords; entendant parler de Jésus, Hérode disait :
« Ce Jean que j'ai décapité, c'est lui qui est
ressuscité (4). »
Dans les rues d'une grande capitale, aux
premières lueurs du matin, un homme erre comme au hasard.
Sa figure sombre, ses regards fiévreux, ses paroles
entrecoupées inspirent l'épouvante. A l'entendre,
vous devinez qu'il vient de commettre un crime infâme. Il le
dit, il en convient tout haut, il se repent. Il va chercher le
salut? Non, il cherche le suicide. Après s'être
maudit lui-même, il s'étrangle.... C'est Judas
Iscariot. La tristesse du monde produit la mort.
Elle la produit même sans passer par
ces drames sanglants. Le poète Henri Heine pleure un jour
de vraies larmes devant la statue d'une divinité
païenne. Profondément malheureux, à peine
cherche-t-il encore une consolation. Il a cultivé les
jouissances de l'esprit, les raffinements de l'art.... et
l'incurable tristesse qui l'accompagnait ne le quitte point
aujourd'hui dans ses élans poétiques, ni dans ses
lamentations. Nous y sentons déjà une marque de
mort.
Des tristesses plus touchantes peuvent ne
pas aboutir à la vie. Il y a, - vous en connaissez, - des
deuils dont on ne sait pas, dont on ne veut pas sortir. On cultive
sa douleur comme une plante de choix. On se croirait impie d'y
laisser pénétrer le moindre sourire. Et je ne puis
parler de ces âmes qu'avec une profonde sympathie. je le
leur demande toutefois : sont-elles bien sûres d'être
dans le vrai? Croient-elles qu'en les affligeant Dieu se soit
proposé uniquement de les terrasser, et de les jeter
vivantes dans le tombeau de leurs bien-aimés ? A leur insu,
je n'en doute pas, sans aucune préméditation, elles
se laissent envahir par une tristesse du monde, et notre devoir
est de leur répéter, avant qu'il soit trop tard, que
cette tristesse-là produit la mort.
Mais contemplez-en d'autres, mes amis; non
moins amères, je vous assure, même peut-être
plus aiguës, et voyez, parce qu'elles étaient selon
Dieu, où elles ont conduit.
Arrêtez-vous au commencement du
seizième siècle, dans une petite ville allemande,
à la porte d'un couvent. Entrez. Parcourez les corridors
déserts. Faites halte devant une cellule où vous
surprenez un bruit de sanglots. Vous discernez quelques paroles :
Mes péchés! mes pêchés! et la voix qui
soupire ainsi paraît tout près de se briser. Depuis
des jours, des semaines, elle a fait entendre les mêmes
accents, et rien ne l'a soulagée.... Soudain, cette
même voix, devenue aussi retentissante que les vagues de la
mer, annonce à l'Europe réveillée d'un long
sommeil que le juste vivra par la foi. Luther a levé le
drapeau de la Réformation. Les chaînes de la
superstition tombent. La tristesse selon Dieu produit une
repentance à salut, dont on ne se repent jamais.
Multipliez les exemples. Ajoutez au nom de
Luther ceux de Calvin, de Spener, de Wesley, de Félix Neff,
d'Adolphe Monod.... Certes, il nous faudra couper court ici, et
dire avec l'auteur de l'épître aux Hébreux
« Le temps me manquerait si je voulais parler....
(5) » Mais ne vous bornez pas
seulement aux noms les plus connus. Il y a des héros
obscurs dont l'exemple, pour ne pas paraître au livre de
l'histoire, n'en est pas moins inscrit devant Dieu. Il y a des
mères dont le foyer a été ravagé,
dépouillé, et qui de leur détresse ont
tiré, pour consoler d'autres mères, des chants d'une
ineffable douceur. Il y a d'humbles croyants qui, ayant tout perdu
: famille, santé, position, trouvent moyen d'enrichir de
leur pauvreté, - et même de leurs larmes, - des
centaines de frères ignorés. Tel Livingstone mourant
à genoux au centre de l'Afrique, dans sa cabane de
branchages, sans un compagnon, sans un témoin, et
léguant au monde ses nègres, ses chers
nègres, au coeur desquels il avait fait luire
l'espérance de l'immortalité.
Autant de prédicateurs de la justice.
Familiers avec la tristesse selon Dieu, ils ne l'ont point
repoussée comme un mal; ils l'ont acceptée comme une
grâce. Et ils ont appris à la transformer en une
joie, non pas égoïstement couvée pour eux
seuls, mais partagée avec d'autres, augmentée par ce
partage même, recherchant sur la route les coeurs abattus,
les relevant par une sympathie qui sait souffrir, mais qui sait
chanter aussi.... Dites, tout cela n'est-il pas la vie?
Mes chers lecteurs, des deux tristesses
énoncées par saint Paul, laquelle fut, laquelle
aujourd'hui est la vôtre ? Que vous n'en traversiez jamais
aucune, cela ne se peut; je n'ose pas vous le souhaiter. Mais
votre choix est fait, n'est-ce pas ? La tristesse qui vivifie !
à aucun prix la tristesse qui tue! Non le repentir de
judas, mais le repentir de Luther!