2. Promesses
Vous êtes-vous aperçus que,
jusqu'à présent, au cours d'une lettre si
personnelle, l'apôtre n'a encore jamais nomme ceux auxquels
il l'adressait ? Leur nom parait ici pour la première fois
sous la plume de Paul : « 0 Corinthiens ! »
s'écrie-t-il. Et ce nom, aussitôt, s'accompagne d'une
explosion d'affection : « Notre bouche s'est ouverte à
propos de vous, notre coeur s'est élargi ! » Comme
s'il leur disait : nous n'avons rien dissimulé de ce que
nous devions vous faire connaître; rien diminué, ni
des bonnes nouvelles, ni des avertissements; rien perdu de l'amour
dont nous étions animés pour vous....
Soudain, une ombre traverse cette
lumière. Il y a un fait que Paul ne parvient pas à
oublier. Le voici dans toute sa nudité : aimant les
Corinthiens avec les ardeurs d'une âme de missionnaire, il
n'est point payé d'un égal amour. Son coeur, pour
eux, s'est élargi presque à l'infini. Le leur,
hélas! ne s'élargit guère pour lui; il s'y
sent à l'étroit;. on le traite en étranger.
Que si vous avez quelque doute sur la douleur qu'en peut ressentir
l'apôtre, questionnez une mère découvrant un
jour que son enfant l'aime moins, l'aime peu, ne sait plus
l'aimer. Au lieu des baisers de la confiance et de la tendresse,
les glaçons de l'indifférence. La mère,
peut-être, se fera violence pour ne pas laisser voir sa
torture. Le père composera son visage, quand il
découvrira les froideurs de son fils à son
égard. L'ami se taira pour laisser ignorer à
d'autres que son ami se détourne de lui. Mais, soyez-en
sûrs : ils sont comme marqués au fer rouge. Et ces
brûlures s'enfonçaient dans l'être entier du
pasteur, parce que son troupeau se refusait à
l'aimer.
Il ne peut tolérer la prolongation de
pareilles relations. Les Corinthiens, d'ailleurs, n'y pourraient
pas tenir mieux que lui-même. Avec cette délicatesse
féminine dont ce théologien donne tant d'exemples,
il leur écrit : « Vous n'êtes pas mis a
l'étroit en nous ; mais vous êtes mis à
l'étroit dans vos propres entrailles » (VI, 12). Que cela est
vrai! Ne pas aimer, ce n'est pas seulement serrer le coeur
d'autrui, c'est racornir son propre coeur, en diminuer l'espace.
Eh bien, cela ne doit pas durer. L'apôtre, pour faire cesser
cette situation déplorable, ne récriminera point. Ni
menaces, ni lamentations; ce serait temps perdu. Reprenant ses
fonctions d'ambassadeur, il continuera sa prière. Il disait
tout à l'heure : Soyez réconciliés avec Dieu.
Il écrit maintenant : Réconciliez-vous avec moi.
Rendez-moi la pareille de mon affection pour vous. je vous parle
comme à mes enfants. Elargissez ce coeur en train de se
refermer.... joint-il les mains pour une invocation ? Ouvre-t-il
les bras pour une accolade? L'un et l'autre, je pense; il est
difficile de se montrer plus séduisant, et, si le mot
n'était pas trop mondain, je parlerais de caresses.
Seulement, Paul n'oublie jamais sa mission. Vous allez
voir.
.
I Jamais deux maîtres.
Que viennent faire, en effet, après
de telles effusions, ces avertissements presque
sévères ? Pourquoi maintenant cette défense
de s'atteler au joug des infidèles, et toutes ces questions
pressées, comme celles d'un catéchisme
supérieur enseigné à des
catéchumènes : Quel partage peut-on établir
entre la justice et l'iniquité ? Quelle communauté y
a-t-il entre Christ et Béliar ? Quelle association entre le
fidèle et l'infidèle, etc. ?
Ce brusque changement de ton a paru si
étrange à quelques commentateurs qu'ils ont
proposé, les uns de supprimer tout simplement le fragment
commençant à notre verset 14 et s'étendant
jusqu'à VII, 2, les autres, de le
transporter ailleurs, ou d'y voir le débris d'une autre
épître dont tout le reste se serait perdu.
Malgré les autorités qui appuient ces mesures ou ces
hypothèses, je ne saurais les adopter (1).
De bonnes raisons, si je ne fais erreur,
justifient à la fois ce texte et la place que nos
éditions ordinaires lui donnent. La pensée de
l'apôtre me parait se développer comme suit :
Je m'aperçois que les Corinthiens ne
me rendent pas l'attachement que j'ai pour eux. Leur coeur se
ferme à mon approche. Notre revoir en ce moment serait une
gêne pour eux et pour moi. je sais pourquoi. Ils ont voulu
traiter avec l'idolâtrie, au lieu de la bannir
irrévocablement. Partagés dans leur conduite et
jusque dans leur foi, ils ne peuvent pas ne pas l'être aussi
dans leurs affections. La justice, la lumière,
Jésus-Christ trouvent chez eux bon accueil. Oui; et
l'iniquité, les ténèbres, Béliar sont
reçus de même façon. Ils ouvrent une porte
à Jésus pour le laisser entrer ou le chasser
aussitôt après. Comment me verraient-ils avec
plaisir? Avant de les prier de m'aimer, je dois leur commander de
choisir entre le vrai et le faux. Il faut en venir là; le
plus tôt sera le mieux.... Elargissez-vous, Corinthiens!
Mais, avant tout, prenez parti. N'imposez pas aux infidèles
un joug dont vous ne voulez pas, et n'essayez pas davantage de
vous atteler avec eux pour porter le leur. Ce serait tout ensemble
impossibilité et folie, en vous exposant à sentir
durement cet aiguillon contre lequel j'essayai un jour de
regimber.
Y a-t-il, dans cette façon de
raisonner, un défaut réel de logique, un
décousu indigne de notre écrivain ? J'ai peine
à le croire, et je reprends son questionnaire en vous
priant, mon cher lecteur, de vouloir bien vous placer pour un
moment dans la compagnie des Corinthiens.
Voyons : connaissez-vous un moyen
honnête d'établir un partage à l'amiable entre
la justice et l'iniquité? Beaucoup de philosophes et de
gens du monde s'attellent (pour conserver l'image de
l'apôtre) à cette tâche-là. Les uns
après les autres ils y usent leurs forces et leur temps.
Tantôt ils font triompher la justice, et l'iniquité
se retire en grimaçant, attendant l'heure de la revanche.
Tantôt, ils se laissent vaincre à la première
rencontre avec l'injustice, lui ouvrant le champ libre,
reléguant la loyauté, le droit, la loi, au rang de
ces chimères dont notre siècle ne veut plus.
Connaissez-vous une parenté
quelconque entre la lumière et les ténèbres,
un procédé scientifique capable de les fondre en un
phénomène unique? Les voyez-vous s'associer
fraternellement, en telle sorte qu'ils se confondent, et que le
microscope le plus exact ne distingue plus entre l'ombre et le
rayon ?
Connaissez-vous une harmonie, réelle
ou simplement apparente, entre Christ et Béliar
(2), c'est-à-dire entre
Jésus, votre Sauveur, et son ennemi acharné, qui
essaya de le faire tomber au désert et en
Gethsémané? Avez-vous découvert un secret
pour les faire habiter ensemble, de bonne amitié, dans une
âme d'homme? Ici, n'est-ce pas? le chemin, la
vérité et la vie ; là, le mensonge, la
perdition, la mort; mais entre eux pas la moindre opposition ? Non
pas tour à tour, mais au même instant, le pauvre
coeur habité de la sorte obéit à l'un et
à l'autre, mentant et disant vrai; aimant et haïssant
? Que vous ayez essayé de cette existence, je le crois. Que
d'autres en essaient encore, j'en suis sûr. Et je vous
laisse le soin de nous dire si vous avez réussi : où
vous avez échoué, ils échoueront à
leur tour, car la parole du Christ demeure : « Nul ne peut
servir deux maîtres (3).
»
Continuons. Dites-moi, je vous prie, comment
vous allez vous y prendre pour partager un même
héritage, d'origine céleste, entre le croyant et
l'incrédule; comment vous fonderez, comment vous
maintiendrez une Eglise en donnant exactement la même part,
donc les mêmes droits, à l'un et à l'autre?
Depuis dix-neuf siècles, le langage chrétien entend
par le mot Eglise l'assemblée des croyants. Y faire entrer
les non-croyants, c'est donc y introduire ce qui, par
définition, n'en fait pas partie. Paul dénonce cette
erreur. Or, en pareille matière, une erreur est un danger.
On ne fonde pas une société sur deux bases
diamétralement opposées, ce serait la dissoudre
dès son origine. De même on ne fusionne pas en Eglise
les adorateurs de deux divinités contraires; ceux dont le
dieu ressemble à celui d'Ernest Renan : « Un bon vieux
mot, un peu lourd peut-être, » ou encore « Notre
père l'abîme, » et ceux qui saluent le Dieu de
l'Evangile comme leur Créateur et leur Père
céleste.
Enfin, - car l'apôtre a le tact de ne
pas prolonger indéfiniment cet interrogatoire, - enfin,
dites-moi donc quelle place vous prétendez réserver
aux idoles dans le temple de Dieu? Dans un Panthéon,
à la bonne heure. Là où tout est dieu, rien
n'est un vrai Dieu; cela va de soi. Mais dans le temple du Dieu
vivant; dans ce sanctuaire appelé ailleurs par Paul «
la colonne et l'appui de la vérité, » quelle
statue et quel autel voulez-vous dresser? Y mettrez-vous Apollon,
qui envoyait tour à tour aux anciens Grecs les
bienfaisantes clartés du soleil et les ravages de la peste?
ou Jupiter avec ses foudroyantes colères et ses abominables
débauches? ou Junon avec ses jalousies sanglantes, et Mars
déchaînant sur le monde les fureurs de la guerre ?
Plus moderne et plus dégagé de superstitions, y
couronnerez-vous les bustes de Danton, de Marat, de Voltaire?...
je n'allonge pas. J'aurais l'air de railler et je proteste que je
suis fort sérieux. je conclus plutôt par une
réponse négative à toutes ces questions. Il
n'y a pas, il ne peut pas y avoir d'accord entre le temple de Dieu
et les idoles, entre la sainteté et l'impureté,
entre Christ et Satan. Il faut choisir. « Arrangez-vous comme
vous pourrez, dirons-nous avec Vinet, on obéit toujours, et
c'est au démon si ce n'est à Dieu (4).
»
Les Corinthiens, au moins dans leur
majorité, ont fini par bien choisir. Pour enlever leur
décision, l'apôtre leur a dit: Nous sommes un temple
du Dieu vivant. « Nous sommes, » vous et moi,
missionnaire et convertis, pasteur et paroissiens. « Nous
sommes, » non pas nous avons été dans le
passé ou nous serons dans l'avenir. Nous sommes à
présent un temple de Dieu. Aux idoles de pierre ou d'or,
à celles mille fois redoutables de l'imagination et de la
pensée, nous répondrons, quand elles se
présenteront à la porte: je ne vous connais
pas!
.
2. Promesses.
Arrivé à ce point de son
appel, Paul l'appuie par quelques citations de l'Ancien Testament.
Les lecteurs familiarisés avec sa correspondance n'en
seront pas surpris. Quand son enseignement dépasse les
opinions moyennes, touche même au paradoxe, il s'empresse de
recourir à l'Ecriture sainte. Nous aurons plus tard
l'occasion d'examiner l'usage qu'il en fait et d'en tirer,
j'espère, une leçon utile. Bornons-nous à
constater maintenant que pour lui la Bible est, manifestement, une
autorité.
Ici trois citations. Elles serviront
à établir cet axiome: l'homme ne peut pas ne pas
obéir à un maître. D'où l'importance
hors ligne de bien choisir ce maître. Le premier passage est
tiré de Lévitique XXVI, 12: « Je marcherai au milieu de vous, je serai
votre Dieu et vous serez mon peuple. » Le second
d'Esaïe LII, 11 :
« Partez, partez, sortez de là! Ne touchez rien
d'impur! Sortez du milieu d'elle! » Le troisième de
2 Sam. VII, 14: « Je
serai pour lui un père et il sera pour moi un fils, »
peut-être avec réminiscence de Jér. XXXI, 9 :
« je suis un père pour Israël. » Il y a dans
chaque verset reproduit par l'apôtre quelque modification du
texte, mais sans altération du sens. Le troisième
surtout mérite d'être signalé comme un exemple
de la liberté respectueuse avec laquelle Paul explique et
applique certaines déclarations de l'ancienne alliance.
Celle de 2 Sam. VII s'adresse
à David; annonçant le règne de Salomon,
l'Eternel promet (par la bouche de Nathan) d'être pour lui
un père. L'apôtre étend cette promesse aux
descendants de David, tant selon l'esprit que selon la chair,
puisque le troupeau chrétien de Corinthe n'était
point composé uniquement d'Israélites. Dans sa large
compréhension des écrits sacrés, le
missionnaire invoque à l'appui de sa thèse la loi,
la prophétie et un livre historique, imitant en cela son
Maître, qui trouvait dans Moïse et dans tous les
prophètes les garants de sa mort et de sa
résurrection (5).
Moïse aussi et les prophètes ont
inscrit à toutes leurs pages le devoir catégorique
pour le peuple de Dieu de rompre avec les idolâtres et les
pratiques du paganisme. En retour de quoi, l'Eternel s'engageait,
comme par un contrat, à demeurer toujours chez les fils
d'Abraham, comme un père à son foyer au milieu de
ses enfants.
Servilement copiées, avec la plume
correcte mais ignare d'un scribe, ces trois citations auraient
déjà pu atteindre leur but. Comme elles y touchent
plus sûrement par l'interprétation
élevée et fidèle de l'apôtre! En
même temps, quel habile retour à son point. de
départ! Il veut, lui aussi, habiter à Corinthe au
milieu de son peuple. Rêve irréalisable si les
Corinthiens entendent associer son ministère à celui
des prêtres d'Aphrodite. « Faites-nous place, »
leur écrit-il. Mais cela signifie: toute la place, je ne
consens pas à partager.
Une crainte resterait-elle encore dans
l'esprit de ces Grecs ombrageux et inquiets? Ont-ils établi
la balance entre les profits de l'idolâtrie et les gains
réalisables dans le christianisme? Il se pourrait. Mais
Paul aussi a fait ce calcul. Il en connaît très bien
le résultat, et il le présente à ses lecteurs
avec une tranquillité qui ne redoute aucun contrôle :
« Ayant donc ces promesses-là, mes bien-aimés,
purifions-nous nous-mêmes de toute souillure. »
Car nous avons des promesses,
chrétiens de Corinthe ou de Genève, du premier
siècle ou du vingtième, nous en avons un grand
nombre et de magnifiques. Et l'une de nos fautes, c'est de n'y
point penser assez. Nous ne nous réveillons pas le matin,
nous ne nous couchons pas le soir en nous disant : j'ai des
promesses. Le souvenir de nos malheurs nous hante bien plus
aisément. Pourtant dès la naissance de l'Eglise, au
jour de la Pentecôte, Pierre prêchait bien haut
à la foule : « La promesse est à vous et
à vos enfants (6)
» Pourquoi restreindre ce privilège
et appauvrir ce trésor en n'y puisant pas? Plus nous
deviendrons conscients de ce que nous possédons (et
promesse de Dieu équivaut à possession), plus
l'esprit timide ou morose s'enfuira loin de nous. Nous reprendrons
courage pour la lutte. Si, dans un mauvais moment, nous avons
laissé tomber le travail de la sanctification, nous le
reprendrons avec un zèle redoublé! Nous cesserons de
mettre obstacle à l'action du Saint-Esprit; nous ne
consentirons plus à nous endormir dans nos souillures,...
car nous avons des promesses.
Ainsi l'entendait Paul. Que les Corinthiens
fassent tous les calculs qu'il leur plaira. Que ces
commerçants émérites mettent au net leurs
comptes de doit et avoir. Ils trouveront au service du Christ ce
que le culte des idoles ne leur pourra jamais procurer: la
sainteté; et la sainteté vaut plus que beaucoup
d'or. Ils retrouveront en même temps leur apôtre. Il
viendra et ils le recevront. Ils reconnaîtront la
vanité des accusations lancées contre lui. Ils
auront beau chercher, fouiller, ils ne découvriront, dans
sa conduite vis-à-vis d'eux, rien qui ressemble à de
la duplicité, point de mesquin désir de
s'élever au-dessus des autres; aucune trace d'injustice,
pas le moindre tort fait à qui que ce soit.... Et puis,
comme si ce coeur de père se reprochait tout d'un coup d'en
dire trop, et de susciter de nouvelles défiances en les
voulant dissiper: - Comprenez-moi, reprend-il. je ne vous condamne
point. je me réfugie dans vos coeurs pour mourir et pour
vivre avec vous. Quand je pense à vous, je suis plein
d'assurance. Mieux que cela, je me glorifie! Je suis rempli de
consolation. Ma joie surabonde en toutes mes afflictions.
Voilà comment on sent et comment on
parle quand on croit aux promesses de Dieu. Voilà comment
ces promesses calment les ressentiments les plus naturels. Si les
Corinthiens résistent à un tel langage, si les
barricades amoncelées par quelques faux frères entre
le troupeau et son pasteur ne sont pas démolies, c'est
à désespérer de ramener jamais cette Eglise
à l'obéissance.... Mais ne désespérez
point. Déjà quand il écrivait ces lignes,
Paul savait que la victoire était remportée. Et nous
allons l'entendre entonner un hymne triomphal.