2. Un parallèle
Que manque-t-il à la description du
ministère évangélique en
général et de l'apostolat de Paul en particulier ?
Les épreuves, les joies, l'objet, le principe de son
ambassade, il nous a raconté tout cela avec une
émotion communicative. Ne pourrait-il pas en venir
maintenant au récit de sa rencontre avec Tite? Nous
l'attendons depuis longtemps; pourquoi cette digression si
étendue ?
Franchement, le voudrais que dans notre
correspondance ou dans nos écrits toutes nos digressions
fussent aussi intéressantes. Car enfin celle-ci, en nous
ouvrant, comme nulle autre page de ses épîtres, le
coeur de notre apôtre, pénètre dans les
entrailles mêmes de son sujet. Il faut qu'en lavant ses
collègues de maintes imputations malveillantes, il
achève de se justifier personnellement avant de
reparaître dans Corinthe. Les attaques, d'abord sournoises,
puis ouvertes et décidément méchantes, ne
sont pas réduites au silence. Paul sait bien comme Pascal
que: « le moi est haïssable. » Il parlera pourtant
encore de lui; il s'y voit contraint; mais il le fera sous une
impression particulièrement solennelle, se rappelant et
rappelant à ses lecteurs une leçon trop vite
oubliée: « C'est aujourd'hui le temps favorable.
» Comme il possède l'art de revenir sans se
répéter sur les mêmes pensées (les
hommes de Dieu ne sont pas nécessairement des maladroits),
il se contentera maintenant de quelques mots hardis, placés
les uns vis-à-vis des autres dans une frappante opposition;
quelques phrases hachées dont l'éloquence la mieux
apprêtée n'égalerait pas la vigueur.
Essayons de le suivre dans cette course
haletante.
.
I. Aujourd'hui.
« Mais, commence l'apôtre,
travaillant ensemble (ou: étant collaborateurs), nous vous
exhortons aussi à ne pas avoir reçu en vain la
grâce de Dieu. »
Quelle bienveillance et quelle
habileté! Paul imagine de faire de tous les Corinthiens ses
collaborateurs, ses émules peut-être. Et non
seulement cela; mais, se joignant à eux, il les unit
à lui pour faire du pasteur et du troupeau les
collaborateurs de Dieu. Pensée très simple et
très grande, parce qu'elle est très vraie. Osons le
dire comme lui: pour. qu'une Eglise reçoive la grâce
divine, pour qu'elle la conserve une fois reçue, la
coopération de trois ouvriers est nécessaire.
Travail du pasteur: il laboure, il sème, il arrose;
fidèlement, dans la mesure où l'Esprit-Saint
l'anime, il publie, il présente le salut par sa parole et
par son exemple.
Travail du troupeau; de chaque membre du
troupeau pour saisir individuellement ce salut, et de l'ensemble
pour fortifier chacun par la puissance de l'amour fraternel.
Travail de Dieu, surtout; sans lui, aucun des deux
précédents n'aboutirait; lui seul donne
l'accroissement (2);
et quand il le donne, une oeuvre se fait, les
Eglises se fondent, les réveils éclatent.
Voilà pourquoi le missionnaire des Corinthiens commence son
apologie par ces mots: « Etant votre collaborateur.
»
Au nom de ce travail en commun, il les
supplie de ne pas avoir reçu en vain la grâce de
Dieu. Donc, ils l'ont reçue ; Paul ne le met pas en doute.
Un changement capital s'est produit dans leur vie; les eaux du
pardon de Dieu ont coulé dans leur désert et l'ont
transformé en un jardin. Mais il y a quelque chose de pire
que de n'avoir point reçu la grâce: c'est de la
perdre après l'avoir possédée, par
conséquent de l'avoir reçue en vain. Il est dur de
vivre dans la pauvreté; il est amer d'y retomber
après avoir connu la richesse. Le dépouillement
succédant tout d'un coup à l'opulence amène,
par comparaison, des privations plus cuisantes. Spirituellement il
en va de même. Tomber des hauteurs sublimes de la
grâce dans les fondrières de la propre justice et de
l'indifférence, c'est un effondrement. Paul voudrait en
préserver les Corinthiens.
Il faut donc saisir aujourd'hui la
grâce présentée. Il faut la garder
aujourd'hui, pour la retenir encore demain. C'est aujourd'hui le
jour du salut. Ainsi l'annonçait Esaïe, s'adressant au
serviteur de l'Eternel: « Au temps de la grâce, je
t'exaucerai, au jour du salut, je te secourrai. (3)» Au nom de l'histoire,
l'apôtre transforme en passés les futurs du
prophète; je t'ai exaucé, dit-il; je t'ai secouru.
Car il se trouve que le temps favorable, c'est
précisément le temps actuel, l'occasion
présente. Le secours n'est plus à espérer: il
est là; il a été envoyé; Dieu ne l'a
pas retiré; ceux-là seuls s'en privent qui ne
veulent pas le recevoir. Or, nous le savons tous, les anciens
déjà nous l'enseignaient dans une de leurs fables:
l'occasion se montre et ne revient pas. Qui ne la saisit pas au
passage, en la retenant, en la forçant à demeurer,
ne la retrouvera peut-être jamais. Ou, comme on l'a dit dans
un langage chrétien, aujourd'hui, c'est le mot de Dieu;
demain, c'est le mot du diable. Aujourd'hui l'offre, dès
lors la possibilité du salut; demain le remords terrible de
l'avoir négligé. Après le jour favorable, le
jour des portes fermées et des cris inutiles. Ne vous
laissez pas prendre aux conseils perfides du temporisateur,
à ses continuels renvois dont chacun équivaut pour
vous à une défaite. Un instant de délai peut
suffire pour perdre une âme; une minute de résolution
pour la sauver. Vous qui avez hésité et
renvoyé jusqu'à présent, à
présent écoutez la voix de l'apôtre,
répondez à son appel, car c'est aujourd'hui une
occasion favorable.
Paul l'a saisie, cette occasion, et chaque
fois qu'il en rencontre une nouvelle, il la saisit avec le
même empressement. Sachant que le temps est court, il n'en
veut pas perdre une parcelle pour exercer son ministère de
réconciliation. Il entend ne fournir à personne
aucun sujet légitime de le blâmer comme s'il
négligeait ses fonctions. Hélas! il ne faut qu'un
seul scandale, encore même plus apparent que réel
pour détruire une série de prédications ou de
bons écrits, pour abîmer un pastorat tout entier. Et
assez d'yeux malins sont ouverts autour de l'apôtre, assez
de regards mauvais épient le moindre de ses actes, pour
tenir sa vigilance constamment en éveil. jour après
jour il doit se recommander à tous, païens, juifs ou
chrétiens, comme un serviteur de Dieu.
Cela vous semble facile? Il tient au
contraire cette tâche pour fort ardue. Il a reconnu et
presque compté une multitude de pièges tendus sous
ses pas; épreuves dans la main de Dieu, embûches dans
les desseins de ses adversaires ; essais de le faire tomber par le
moyen des grâces reçues aussi bien que des
périls encourus; faiblesses avidement remarquées,
bruyamment publiées et transformées en chutes graves
compromettant l'apostolat. Pour la seconde fois, il va reprendre
ces dires calomnieux; opposer au cliquetis des mots la
réalité des faits et tirer de nouveau des
imperfections de l'instrument la gloire de l'ouvrier divin.
.
2. Un parallèle.
Le chapitre quatrième nous
présentait déjà, versets 8 à 10, une
série de contrastes entre les souffrances et les
délivrances dont la carrière de Paul était
remplie. Il reprend maintenant ce parallèle pour lui donner
un plus ample développement; l'esquisse devient tableau.
Trente-huit expressions, adjectifs et substantifs se suivant
presque sans verbes, décochés comme des
flèches sorties d'un carquois inépuisable, et dont
pas une ne manque le but. Cascades écumantes d'un torrent
où l'eau ne tarit jamais. Chants de victoire faisant taire
les gémissements d'un blessé. Autant d'images
imparfaites de ce discours, où l'orateur semble se moquer
des règles de l'éloquence. Marche un peu
déconcertante, peut-être, mais singulièrement
entraînante.
D'abord, avec une vivacité qui laisse
entrevoir des blessures toutes fraîches, et les tourments
que lui causent avec l'envie des ennemis les exigences de
l'apostolat : support considérable, afflictions, angoisses,
extrémités, coups, prisons, soulèvements,
fatigues, veilles, jeûnes.... Vous ne trouvez pas beaucoup
d'ordre dans ce catalogue? Y en a-t-il dans les calomnies; en
rencontrez-vous dans les soubresauts de la douleur ?... Ensuite
les faveurs excellentes qui lui ont été
départies, afin de les employer, malgré tout, au
service des Eglises : pureté, connaissance,
longanimité, bonté, Esprit saint, amour sans
hypocrisie, parole de vérité, puissance de Dieu ....
Peu de suite encore; mais quels élans du coeur! ... En tout
cela, combats sans trêves, dans lesquels cet indomptable
soldat apprit à manier tour à tour les armes
défensives et les armes offensives (4).
Passage continuel, très déprimant
pour la nature humaine, d'une gloire méritée, mais
peut-être exagérée par des amis maladroits,
à un déshonneur injuste machiné par les
faux-frères ; d'une mauvaise réputation,
fomentée par les légistes et les scribes, à
la renommée équitable due à son
dévouement.... Enfin, opposition saillante entre les griefs
ramassés contre lui, les caricatures de sa personne et de
sa mission, et l'état vrai des choses, qui dément
jusque dans les détails ces inventions de la
lâcheté. Sept fois il donne à entendre pour
qui on ose le tenir dans certains milieux et jusque dans Corinthe
: pour un séducteur, un inconnu, un homme en train de
mourir, un mécréant châtié de Dieu, un
malheureux plongé dans le chagrin, pauvre jusqu'à la
mendicité, ne possédant pas un fétu. Sept
fois il met en regard de ces peintures de fantaisie des traits
dessinés par la vérité, et derrière
lesquels il se reconnaît : nous sommes véridiques,
fort bien connus, très vivants, en aucune façon
vaincus par la mort, toujours joyeux, en mesure d'enrichir un
grand nombre de nos frères, en possession de toutes
choses.
Il est donc aisé de s'en rendre
compte: au cours de ces sept versets deux
énumérations se poursuivent parallèles et
opposées. Enumération d'épreuves:
persécutions plus ou moins violentes, jugements sans
pitié, fatigues sans relâches ; c'est la part des
hommes dans la formation de Paul à l'apostolat.
Enumération de grâces particulières, depuis
les armes pour le combat jusqu'aux richesses à distribuer
aux autres, c'est la part de Dieu dans cette même
éducation.
Or, vous ne l'ignorez pas : cette double
énumération se rencontre dans toute vie d'homme. Les
termes en varient d'un individu à l'autre, c'est
inévitable ; pour le fond, elles se ressemblent
étonnamment. Ici les souffrances, les privations, les
défaites, les pleurs : là les bonheurs successifs,
les joies, l'abondance. De la manière dont ce
parallèle s'agencera ressortiront des existences
diamétralement contraires.
Beaucoup de chrétiens, - je ne me
sais aucun droit de leur contester ce titre, - beaucoup de
frères et de soeurs condensent leur histoire comme suit :
J'ai des sujets de joie, oui, je ne puis en disconvenir.... mais,
combien de motifs de tristesse et de peines toujours sensibles.
D'autres renversent les termes. Ils disent: J'ai des sujets de
douleur, de véritables échardes dans ma chair et
dans mon âme.... mais combien de causes de bonheur et de
raisons d'actions de grâces. Les premiers passent un moment,
un court moment à faire l'énumération
lumineuse, et puis des heures, des jours, des semaines dans celle
où tout est obscur. Ils font et refont sans cesse la
description et le compte de leurs misères ; à les
entendre, ils seraient presque déçus d'y trouver une
éclaircie. Les seconds n'oublient pas leurs larmes et ne
songent point à nier leurs sanglots ; toutefois, loin de
s'interdire la reconnaissance, ils cherchent et ils notent avec
empressement tout ce qui peut l'entretenir. Chez les uns l'aurore
n'apparaît que pour appeler le soir. Chez les autres, les
nuages masquent le soleil pour un instant seulement; ils
s'évanouissent bientôt à la chaleur de ses
rayons. Ici l'énumération qui abat et
décourage ; là celle qui relève et fortifie.
Cette dernière est celle de saint Paul.
Vous désirez, je le pense, un secret
'pour faire comme lui.- Placez-vous avec lui en face de cette
déclaration toujours vraie: c'est aujourd'hui un temps
favorable ! Favorable pour vous consoler, si le deuil vous
enveloppe. Favorable pour sanctifier vos joies, si vous en
êtes inondés. Surtout favorable à votre salut,
pour vous le communiquer ou pour le maintenir, suivant le
degré de votre foi. Une extraordinaire angoisse vous serre
le coeur; des remords la rendent plus aiguë ; des
appréhensions de tout genre vous rongent.
Défilé terrible où vous devez vous engager,
mais pour votre salut, peut-être pour celui des autres. Tout
votre être, au contraire, s'épanouit et se dilate :
encore pour votre salut ce temps de la faveur de Dieu, et, puisque
le bonheur franchit votre porte, laissez-la grande ouverte, afin
que votre frère se puisse réjouir avec vous. Quand
l'énumération des jours mauvais viendra se
présenter à votre esprit, vous vous rappellerez ces
instants et vous redirez avec votre apôtre : « Comme
affligés, mais toujours joyeux; comme pauvres, mais
enrichissant plusieurs. »
Je ne sais pas si Adolphe Monod, au temps
où l'oratoire Saint-Honoré était trop
étroit pour la foule des auditeurs, a plus enrichi l'Eglise
qu'il ne l'a fait par ce petit livre intitulé : Les adieux,
dicté de son lit de mort, à travers des souffrances
rebelles à tous les remèdes. Et sur les bords du
Zambèze, François Coillard, dépouillé
de tout, nous a laissé un legs d'une incomparable
valeur.