2. Ambassadeurs
L'apôtre a passé en revue
successivement la gloire et les épreuves du
ministère évangélique. Il n'en a pas encore
exposé d'une façon précise l'objet. Il y
vient maintenant, montrant cet objet dans une oeuvre aussi ardue
que nécessaire: c'est, dit-il, un ministère de
réconciliation. Ce dernier mot exprimera l'idée
centrale dans la fin du chapitre cinquième.
Pour arriver plus nettement à cette
conclusion, Paul va rappeler aux Corinthiens le principe moteur de
son apostolat, c'est l'amour du Christ; puis le vrai
caractère qu'il révèle dans l'exercice de ses
fonctions, c'est celui d'un ambassadeur. Comme
précédemment, il saura bien unir au flot toujours
bondissant de ses expériences personnelles, le
témoignage intérieur de la conscience des
convertis.
.
I. Amour du Christ.
« Connaissant, dit tout d'abord le
texte, la crainte du Seigneur.... » Mais alors nous nous
sommes trompés; Paul ne s'appuie pas sur l'amour; il se
base sur la crainte. Non pas. La crainte que le Seigneur inspire
n'est point l'effroi! elle n'a rien de commun avec le tremblement
de l'esclave. Faite de reconnaissance autant que de respect, elle
s'associe dans le coeur de l'enfant à la tendresse pour son
père; à beaucoup d'égards elle la produit.
Telle est la crainte du Seigneur. Animé de ce sentiment, le
missionnaire ne prétend point soumettre les hommes par des
coups d'autorité ; il demande seulement à les
persuader ; ainsi procède l'amour. A découvert
devant Dieu, il entend l'être aussi devant chaque conscience
; il l'a déjà dit, il le répète; il ne
pourra jamais l'affirmer trop haut. Sa lettre de recommandation,
la voilà; il n'en veut pas d'autre. Cela deviendra
même, en cas de besoin, un sujet de gloire pour les
Corinthiens; ils opposeront cette lettre avec avantage aux
chercheurs de gloire mondaine et tout extérieure. Il
pourrait, lui, en revendiquer d'autres; car il lui est
arrivé d'être ravi en extase. Mais quoi?
Les Corinthiens gagneraient-ils quelque
chose à connaître ces ravissements de leur pasteur ?
Il est persuadé du contraire. Il réserve donc pour
l'intimité avec Dieu seul ces moments de transports
extra-naturels. Son état ordinaire est celui d'un homme de
sens rassis, de simple bon sens, si vous voulez. Les Corinthiens
en bénéficiaient cent fois plus. Et nous aussi,
n'est-ce pas? De toutes les extases dont il a pu jouir, il ne
raconte qu'une seule à la fin de notre épître,
et encore a-t-il l'air de s'en excuser. Perdre l'usage de ses
facultés, même pour un court moment et pour
être brusquement emporté dans les sphères des
cieux, ne dirait-on pas que cela lui coûterait trop cher
(2) ? Ni ces visions ni ces
états extatiques ne sont le principe de son
ministère. Il dépend d'une source bien autrement
abondante et à laquelle le simple fidèle peut puiser
aussi bien qu'un apôtre. On la nomme. l'amour de Christ.
Amour de Jésus pour nous, demanderez-vous, ou de nous pour
Jésus ? L'un et l'autre, répondrons-nous volontiers.
Le premier pourtant se rencontre seul à l'origine. Nous
l'aimons parce qu'il nous a aimés le premier (3),
et non l'inverse. Paul, sur ce point, pense
certainement comme Jean. Il se dit possédé,
enveloppé de l'amour de son Sauveur. Or il l'a
été dans le moment même où il le
persécutait, à cette heure qu'il n'a jamais pu
oublier et dans laquelle il ne respirait « que menace et
carnage (4). » Lorsqu'il voulait
absolument vivre par la justice qui vient de la loi, et que cette
loi le précipitait dans la mort, Jésus l'a
aimé. De cet amour tout gratuit, il a tiré, lui,
l'ancien blasphémateur, une conséquence inexorable:
« Un seul est mort pour tous; tous donc sont morts. Et il est
mort pour tous, afin que les vivants ne vivent plus pour
eux-mêmes, mais pour celui qui est mort et ressuscité
à cause d'eux. »
Un pareil amour, allant jusqu'au sacrifice
volontaire de soi-même, ne saurait être pour notre
apôtre l'objet d'une contemplation rêveuse, ni d'une
dissertation théologique. Cet amour l'a transformé
entièrement, radicalement. Devenu dès lors une
nouvelle créature, il consacre son ministère
à la formation de créatures nouvelles. Le
passé s'efface et laisse dans le souvenir du missionnaire
une gratitude sans bornes pour celui qui l'en a
délivré. Les choses vieilles sont
métamorphosées. Les connaissances : le
chrétien ne connaît plus personne, surtout pas son
Sauveur selon la chair, c'est-à-dire selon
l'expérience fragile et douteuse de nos sens, insuffisants
dans le domaine de l'esprit (5). Les affections : le coeur ne
s'attache plus à des mirages décevants; l'amour
cesse de se confondre avec l'égoïsme; chacun se
réjouit de donner plus que de recevoir. Les
espérances: déjà maîtresses de leur
objet, elles ne flottent plus dans le vide, elles sont la
possession anticipée; au lieu des feux-follets de
désirs toujours changeants, la flamme brillante
éclairant le regard et lui montrant le but.... En
vérité, partout où nous pouvons signaler la
présence de Jésus, c'est une création
nouvelle, plus féconde et plus permanente que celle dont la
Genèse nous fait le récit.
.
2. Ambassadeurs.
« Tout cela, » conclut
l'apôtre, résumant en très peu de mots son
exposé du principe, de la nature et des effets du
ministère, « tout cela provient de Dieu qui nous a
réconciliés avec lui par Christ, et qui nous a
donné le ministère de la réconciliation.
»
Deux affirmations donc, inséparables
l'une de l'autre: Dieu a réconcilié avec lui l'homme
rebelle; Dieu, cette oeuvre une fois réalisée, en a
confié l'application à d'autres hommes, serviteurs
de ses desseins; exécuteurs de ses plans. Et l'oeuvre de
Dieu ainsi comprise se décompose en trois actes essentiels:
il était en Christ réconciliant le monde avec soi;
il n'imputait point aux pécheurs leurs transgressions; il
plaçait dans le coeur et sur les lèvres de ses
ministres la parole de réconciliation.
Si nous faisions maintenant de la
dogmatique, j'insisterais sur la preuve fournie par le verset
dix-neuvième en faveur de la divinité de
Jésus-Christ. En face d'un texte aussi précis, je ne
conçois pas bien qu'on lui fasse dire autre chose que de
qui est écrit: « Dieu était en Christ. »
Et si cela n'implique pas la divinité de Jésus,
c'est alors que les mots ont perdu leur sens naturel. je ne
saurais me plier à ces arrangements.
Laissons donc cette controverse et restons
à l'idée de la réconciliation. Elle
appartient, ainsi que les termes qui l'expriment, essentiellement
à Paul (6).
Il l'a faite sienne, sans doute pour avoir
éprouvé avec une intensité unique l'action
intérieure dont il parle si bien. Au surplus, l'idée
elle-même n'a rien de compliqué. Elle suppose un
accord rompu entre deux alliés, deux amis, deux parents.
Par les efforts d'un ou de plusieurs survenants, l'accord se
rétablit. Entre Dieu et l'homme, une alliance était
conclue; l'homme l'a brisée par sa
désobéissance. Dieu restait libre de la laisser
tomber pour toujours. Au lieu de cela, sans y être
sollicité, ni par les hommes, ni par les anges, de son
propre mouvement et ne cédant qu'à son amour, Dieu a
offert la réconciliation. Pour l'opérer, il a
envoyé son Fils dans le monde et l'a livré à
la mort. Aucun mérite donc du côté de l'homme,
seulement l'effrayante liberté d'accepter ou de repousser
cette main tendue jusqu'à lui. Tel est l'enseignement de
notre apôtre.
Mais il va plus loin. En même temps
que Dieu offrait la réconciliation, il créait une
institution humaine destinée à en répandre la
connaissance dans le monde, à en devenir
l'intermédiaire dans l'humanité: c'était le
ministère évangélique. Dès lors, ne
voyons-nous pas ce ministère élevé à
une dignité sans rivale? Paul se sait honoré de ces
nobles fonctions. Elles lui donnent le titre et la qualité
d'un ambassadeur. « Pour Christ donc, écrit-il, nous
exerçons une ambassade, comme si Dieu exhortait par notre
moyen. » (v. 20.)
Vous savez ce que sont les ambassadeurs,
quelle tâche on leur confie, de quels respects on les
entoure chez les nations civilisées, quelles
responsabilités ils portent avec eux.... Eh bien, regardez,
écoutez. Dans le temps où nous sommes
assemblés, - peut-être dans la chambre d'où
vous ne pouvez vous joindre au culte qu'en pensée, - voici
venir un étranger. Ses traits, fortement accentués,
font ressortir un type juif; son apparence n'a rien de
distingué, elle est ordinaire, très ordinaire
même. Seul, son regard lance des éclairs, et son
front semble cacher des pensées qui ne doivent pas
être banales. Il vous voit mal; il a quelque peine à
venir jusqu'à vous.... Ne raillez pas; ne méprisez
pas. C'est un ambassadeur. Vous ne pouvez pas refuser de le
recevoir et de l'entendre; son message est pour vous, et du reste
il est envoyé par la plus haute autorité qui se
puisse concevoir....
Vient-il vous proposer une alliance avec
quelque république plus ou moins connue de la vôtre ?
Veut-il vous demander compte d'une offense commise contre son
Souverain ? Est-ce la paix qu'il vous apporte ? Est-ce la guerre ?
A-t-il les mains pleines de promesses, ou de menaces ? ...
Regardez, écoutez encore ! Il y a
dans son attitude, à côté des signes d'une
autorité supérieure, je ne sais quelles marques de
tendresse et d'humilité auxquelles les ambassades ne nous
ont point habitués. Il ne commande pas; il n'impose aucune
condition; il n'adresse point de reproches.... Que fait-il donc
alors ? Il prie. Et qui prie-t-il ? Vous mêmes. Oui, cet
étrange ambassadeur arrive avec une prière.
Probablement, il vaut la peine de. l'entendre « Nous vous
prions, dit-il, au nom du Christ Soyez réconciliés
avec Dieu!... »
Comment donc ? Il y avait, il y a dans cette
assemblée, il y a dans votre demeure, des hommes, des
femmes, des jeunes gens dont l'accord avec Dieu aurait
été rompu et qui, depuis des mois, peut-être
des années, vivent dans ce désaccord, sans
s'être réconciliés avec leur Père
céleste.... Evidemment ce pauvre ambassadeur s'est
trompé d'adresse. Qu'il se rende chez les adorateurs des
fétiches ou chez les disciples de Confucius. Là,
sans doute, son message est fort nécessaire. Mais ici, au
chant de nos cantiques et au murmure de nos prières, il est
facile de s'en convaincre : personne n'est brouillé avec
Dieu.
En êtes-vous bien sûrs, mes
chers lecteurs ? N'y a-t-il parmi vous pas une âme, pas une
seule dont l'alliance avec son Dieu ait été
violée, - d'autres peut-être qui n'avaient jamais
noué cet accord; d'autres encore qui ressentent à la
pensée de Dieu
.... plus de remords que d'amour?
N'y en eût-il qu'une seule, en effet,
c'est pour elle que l'ambassadeur est venu. Mon frère, ma
soeur, jeune étudiant, jeune ouvrier, sa prière est
pour vous. « Soyez réconciliés avec Dieu!
» Est-ce tellement malaisé? Les premiers pas, d'une
incomparable difficulté, ont été faits. Du
côté de Dieu, la réconciliation est
opérée pleinement. Il vous en donne pour gage ce
fait que nulle imagination n'eût jamais inventé, mais
qui n'en est pas moins un fait : « Celui qui n'avait point
connu de péché, il l'a fait péché
à cause de nous, afin que nous devinssions justice de Dieu
en lui. » Oui, sur la croix le saint et le juste a
été fait péché, et pendant un instant
équivalant à des siècles, parce que Dieu l'a
vu à travers le voile épouvantable, il l'a
abandonné (7). Que fallait-il de plus? Que
manque-t-il du côté de Dieu à la
réconciliation? De votre côté, il n'y a plus
qu'à la saisir. Ne voulez-vous pas ?
Je ne crois ni fausser, ni dépasser
la pensée de l'apôtre en l'étendant à
quelques conséquences. La réconciliation dont il
exerce le ministère, après avoir rétabli les
liens entre Dieu et l'homme, veut resserrer entre les hommes aussi
ceux qui devraient les unir et qui restent si souvent
relâchés. Connaissez-vous, même sans aller les
chercher très loin, des familles désunies? des
frères, des soeurs qui ne se parlent plus à la suite
de questions d'héritage et de partage, ou bien après
des médisances malicieusement amplifiées, sottement
accueillies et colportées ? Des amis qui ne se voient plus,
pour quelques mille francs de plus ou de moins dans leurs
coffres-forts ? Des époux dont la vie commune est en passe
de devenir intolérable, à la suite d'un absurde
malentendu que ni l'un ni l'autre n'a voulu expliquer?-
Désunis entre vous, comment seriez-vous unis à ce
Dieu qui est amour, et qui nous a laissé par
Jésus-Christ ce commandement nouveau : « Aimez-vous
les uns les autres?... » Mes amis, l'ambassadeur n'est pas
encore parti. Recevez son message; exaucez sa prière; soyez
réconciliés avec Dieu!
Allons plus loin. jetons un regard anxieux,
mais accompagné de prières, sur ces divisions
profondes, mêlées de haines, qui séparent les
classes les unes des autres, creusent entre elles des
fossés chaque jour plus nombreux et plus profonds, et
préparent, nous dit-on, une paix générale
à la suite d'une guerre universelle. Il faut le proclamer
bien haut. Ces dissensions, en train de devenir cruelles, ont pour
origine première la méconnaissance de Dieu. On ne
veut plus de lui; on affecte de l'ignorer; en
réalité on le combat, et l'on se groupe par milliers
autour du drapeau dont les plis portent la devise : Ni Dieu, ni
maître! Chrétiens, nous portons en grande partie la
responsabilité de ce malheur. Nos dissentiments d'une part,
nos jouissances égoïstes de l'autre, ont
détourné les foules de la foi. Elles ne croient
plus, parce que nous n'aimons pas. Devenons sans tarder, et dans
le meilleur sens de ces mots, des chrétiens sociaux. Avec
ceux qui nous devancent déjà sur cette voie, sans
perdre notre temps à critiquer telles de leurs fautes,
joignons-nous à l'ambassadeur et répétons sa
supplication: Soyez réconciliés avec Dieu !
Nous deviendrons de la sorte ambassadeurs
nous-mêmes. Pourquoi non ? Ne se trouvera-t-il pas parmi
vous des âmes pressées de revêtir ces fonctions
? jeunes gens, entrevoyez-vous pour vos efforts un but plus
enviable et plus noble qu'une ambassade au nom du Christ ? Vous
n'aurez pas besoin pour cela de vous familiariser avec les secrets
de la diplomatie. Etudiez seulement saint Paul. Etudiez votre
Bible. Etudiez Jésus-Christ. Puis,
réconciliés par lui avec votre Père
céleste, devenez dans nos chaires et dans vos foyers, au
milieu des païens ou dans le cercle de vos camarades, devenez
promptement, car le temps est court, ambassadeurs de Dieu!