2. Tente et Edifice
Avez - vous quelquefois, dans la semaine qui
vient de finir, laissé vos pensées traverser
l'Océan pour s'arrêter dans les rues et dans les
places de Chicago ? (1) Avez-vous suivi, par
l'imagination, ces convois funèbres qui s'y
succédaient du matin au soir, pendant plusieurs jours ?
Avez-vous pénétré dans ces cimetières
devenus soudain trop étroits pour la masse de cadavres
qu'on y apportait ? Alors, vous aurez ressenti certainement la
plus juste sympathie, et la plus profonde. Puis, vous
êtes-vous demandé comment il faut expliquer des
catastrophes pareilles, comment on les peut concilier avec nos
idées de la miséricorde suprême de Dieu,
comment la Providence permet que, pour d'impardonnables
négligences commises par des directeurs de
théâtre, des centaines d'innocents périssent
dans la plus atroce des morts ?
Je ne sais pas ce que vous avez dit. Je sais
un peu ce que disent certains poètes de la
désespérance et du doute. A la fin de l'année
qui vient de nous quitter, dans une de ces innombrables feuilles
éphémères que le jour de l'an jette sur nos
tables, je surprenais quatre vers; les voici
L'hiver avait glacé mon coeur de son
linceul, J'avais vu s'effeuiller l'arbre des espérances; je
n'attendais plus rien du monde, où j'étais seul, Et
je prenais les mains de mes soeurs, les souffrances.
Serait-ce aussi votre dernier mot ? Ne
voyez-vous plus d'autre parti à prendre ? je veux
espérer mieux. En tout cas, ce n'était pas la
conclusion de saint Paul, entouré cependant de beaucoup de
désastres, assistant, de près ou de loin, à
de nombreux sinistres, et portant toujours dans son propre corps
la mort de Jésus. Sa conclusion n'a rien d'une
résignation passive, qui plie les épaules parce
qu'elle ne peut pas faire autrement. Ecoutez plutôt : «
Nous marchons par la foi, et lion par la vue. » - Voulez-vous
essayer de cette marche ? Tâchons alors d'en bien saisir les
conditions.
.
I. Homme extérieur; homme
intérieur.
Vous vous rappelez ces quatre oppositions,
simples mais tranchées, dans lesquelles l'apôtre
résumait les épreuves de son apostolat et les
limites fixées à ces épreuves. N'aurait-il
exposé de la sorte que ses propres expériences ? Ces
contrastes ne visaient-ils que lui-même, ou n'amenaient-ils
pas aussi les Corinthiens à se rendre compte de leurs
circonstances personnelles ?
Nous commençons à
connaître assez notre écrivain pour supposer qu'il
associe de plus en plus ses lecteurs à l'expression de ses
sentiments. Son coeur s'élargit à mesure que sa
démonstration progresse. Et si le nous dont il continue
à se servir désigne d'abord les prédicateurs
de la Parole, bientôt il embrasse un cercle plus vaste et
s'étend à tous les croyants. Quoi de plus juste ?
Les inquiétudes du pasteur ont été ou sont
encore celles du troupeau. Comment l'un et l'autre ne
partageraient-ils pas maintenant les joies de la
délivrance? « Nous ne perdons pas courage, »
écrit l'apôtre; c'est l'affirmation d'un fait ; et
nous y lisons sans peine cette exhortation: ne perdez pas
courage.
A ce moment le langage de l'apôtre
atteint la plus haute éloquence dans la plus entière
simplicité. C'est le père s'adressant à ses
enfants! à force de tendresse, il touche au sublime. On se
demande si l'on entend un orateur, ou peut-être un
poète, ou encore un prophète emporté par la
vision de l'au-delà, un voyant semblable à Samuel,
devant qui les voiles de l'avenir se sont momentanément
écartés. De nouveau les contrastes se pressent sous
la plume de Paul ; rien n'arrête le flot de ses
pensées. Il descend avec ses frères aussi bas qu'ils
sont eux-mêmes descendus, afin de pouvoir les
entraîner avec lui sur les hauteurs sereines où Dieu
lui a fait la grâce de s'élever. Tâchons de le
suivre.
L'homme extérieur se détruit.
Nul de nous certes, n'y contredira. Cet aveu de l'apôtre est
celui de l'humanité tout entière, même
à l'âge des patriarches. Nous aurions beau mettre un
triple bandeau sur nos yeux pour ne pas voir cette destruction
chez les autres , nous la voyons, nous la sentons trop bien chez
nous, nous la touchons, dirais-je, et la santé la plus
intrépide, la jeunesse prolongée au delà des
limites ordinaires ne retardent peut-être pas d'un jour
cette détérioration de notre être. La science
confirme ici l'expérience. Elle nous enseigne que toutes
les molécules de notre corps s'en détachent les unes
après les autres, remplacées à la
vérité par des particules nouvelles, d'abord tous
les sept ans, et puis à plus longs intervalles, et puis
plus du tout, parce que la force vitale manque. Alors l'homme
extérieur achève sa course; il se décompose;
il retourne à la poudre d'où il a été
tiré.
Cela est vrai, parfaitement vrai. Mais ce
n'est que le revers de cette médaille immortelle qui se
nomme la vérité. La face, la voici : l'homme
intérieur se renouvelle, et, par une progression non moins
constante, « jour après jour, » écrit
l'apôtre. Or, cet homme intérieur étant d'une
nature toute spirituelle, - nous l'appelons notre âme, - il
ne saurait se renouveler en substance matérielle, mais
uniquement en esprit. Chaque force qu'il acquiert est donc
impérissable. Il ne s'abaisse pas vers la tombe; il monte
vers la vie éternelle. Au progrès incessant de la
destruction correspond, en le dominant, le progrès continu
du renouvellement, jusqu'à ce que l'homme intérieur,
entièrement transformé, entre dans « le ciel
nouveau et dans la terre nouvelle où la justice habite
(2). »
Cela ne se passera pas sans douleurs. Il y
aura des sanglots dans ce long travail, à la fois
très apparent et très caché. Chaque
étape de cette rénovation est marquée par une
angoisse. Paul, Dieu merci, n'est pas un stoïcien sans coeur,
qui croit tuer la souffrance en lui , criant bien haut qu'elle lie
fait pas mal. Non : il sait pleurer; nous avons remarqué
qu'il n'en rougit point. Pourtant, il ne connaît pas
l'accablement. Car, un poids tout à fait extraordinaire, un
poids comme il ne s'en trouve aucun dans l'univers physique, et
dont l'apôtre ne se croit pas capable d'estimer la
pesanteur, au lieu de tomber sur lui et de l'écraser, se
transforme en un piédestal qui le soulève à
des hauteurs vertigineuses. Ne m'accusez pas d'inventer; je me
borne à traduire, tout en avouant que le ne sais pas si
l'on peut parvenir à rendre, dans un français
acceptable, le langage inouï du verset dix-septième.
« En effet, écrit l'auteur, ce qui actuellement est
légèreté de notre affliction nous produit
d'hyperbole en hyperbole un poids éternel de gloire. »
Ceux-là seuls comprendront, le pense, qui auront
passé par ce chemin. Poids d'affliction, poids de gloire ;
le premier engendrant le second; le premier léger, le
second énorme et cependant ne broyant personne; arrangez
cela comme vous pourrez, c'est bien ce que saint Paul a voulu
dire. Peut-être Ad. Monod devinait-il sa pensée,
lorsqu'il se disait Vainqueur mais tout meurtri, Tout meurtri mais
vainqueur.
Au surplus, l'apôtre va vous donner
une explication, et il ne faudra pas trop vous étonner si
elle vous parait encore plus inconcevable que le problème.
Comment ces choses se peuvent-elles? dites-vous avec
Nicodème questionnant Jésus. Le voici, répond
notre missionnaire : « Nous regardons non pas aux choses
visibles, mais aux invisibles. » C'est à y perdre la
tête, n'est-ce pas ? Comment ?
Paul regarde à ce qui ne se voit pas
? Oh! pour le coup, c'est un exalté, un mystique, d'un
mysticisme même qui touche au ridicule, et vous allez lui
répéter poliment avec Festus: « Ton grand
savoir te met hors de sens (3)
.... » Vous auriez tort, mon cher lecteur.
Pour penser et pour parler de la sorte, il ne faut pas avoir perdu
le sens, il faut tout simplement avoir gagné la foi,
même la foi primaire, qui n'a pas encore un caractère
religieux. Regardait-il des choses visibles ou des
réalités invisibles, ce Christophe Colomb, qui
partait avec ses pauvres caravelles, et contre les décrets
des savants les plus écoutés, à la recherche
d'un nouveau monde? Interrogez les missionnaires d'aujourd'hui.
Les choses visibles, au début de leur carrière, ce
sont les cannibales des îles Sandwich, les mangeurs de terre
de la Nouvelle-Zélande, des Chinois figés dans leur
orgueil séculaire, des Cafres versant comme de l'eau le
sang des tribus voisines, des nègres ignorants, paresseux,
menteurs et licencieux. Mais ils regardaient, ces vaillants, aux
choses invisibles, ils saluaient des âmes rachetées
par Jésus, des familles reconstituées, une
civilisation chrétienne établie, et tout ce qu'ils
voyaient alors apparaît aujourd'hui, aux regards mêmes
qui s'attachent aux choses visibles. Retranchez de notre existence
la vue de l'invisible; vous supprimez du même coup tout
progrès jusque dans le domaine du visible, et le poids de
gloire qui allait vous soulever se transforme en un poids
d'affliction qui vous étouffe.
.
2. Tente et Edifice.
Déjà victorieux, Paul, comme
tous les bons généraux, veut rendre sa victoire
complète. Il n'a pas terrassé toutes les objections,
ni rassuré tous les coeurs.
Il va donc retourner en arrière, pour
présenter en faveur de sa thèse de nouveaux
arguments. Il abordera, à ce propos, un sujet bien
délicat ; il essaiera d'établir ce que devient
après la mort non pas seulement l'homme intérieur,
l'âme, mais aussi le corps, l'homme extérieur. Il se
gardera de flatter une curiosité puérile,
très souvent malsaine. Il ne nous promènera pas dans
un ciel aménagé suivant les hypothèses d'un
système quelconque. Son but, bien plus intéressant,
n'a pas changé. Il se propose toujours de rassurer les
âmes inquiètes, de consoler ceux qui, Malgré
tout, gémissent encore sous « le poids léger de
l'affliction présente. » Sachez donc bien d'avance
qu'il ne répondra pas à toutes vos questions sur la
vie à venir, ni sur l'intervalle qui sépare le
décès de la résurrection. Il écartera
quelques voiles seulement, peut-être pas ceux qui vous
offusquent le plus. Mais profitons au moins de cette occasion
d'entrer dans le lieu très saint. Les passages où il
se révèle sont rares ; raison de plus pour les
étudier.
L'apôtre commence par comparer notre
demeure d'ici-bas avec l'habitation qui nous attend dans le ciel.
L'une est fragile, périssable ; l'autre,
élevée sans le travail des hommes, dure à
toujours. La première est une tente; la seconde, un
bâtiment solide, un édifice. Cette image d'une tente
a-t-elle été suggérée à Paul
par son métier manuel de couseur de tentes ? Il se
pourrait. En tout cas l'image est juste, et se retrouve chez
plusieurs autres écrivains. Il ne faut pas beaucoup
d'orages, ni de très violents, pour arracher les pieux de
notre tente, c'est-à-dire pour couper les fils de notre vie
et pour l'emporter comme une toile.
Toutefois, notre auteur ne s'étend
pas sur cette comparaison ; il se borne à l'indiquer et
passe aussitôt à une autre : comparaison entre un
corps vêtu et un corps dépouillé. Qu'est-ce
à dire, et que devons-nous entendre à travers ces
paroles imprévues ?
Etonnant pour nous, cet enseignement ne
devait point l'être pour les Corinthiens. Ils avaient eu
maintes fois l'occasion de l'entendre, avec toutes les
explications nécessaires, pendant les dix mois du
séjour de Paul au milieu d'eux. Ces développements
nous manquent, et nous trouvons regrettable la
brièveté de ces quelques versets. Tâchons du
moins de saisir ce qui paraît le plus probable,
L'apôtre, croyons-nous, se
représente ici l'être humain, avec les deux
éléments qui le constituent, en telle sorte que le
corps serait le vêtement ou la couverture de l'âme. Au
jour de la mort, cette couverture, qui n'avait pas cessé de
se détruire pendant une série plus ou moins longue
d'accidents, par les maladies ou simplement par l'usure, tombe en
poussière : c'est la tente, saisie par les vents,
disloquée par maintes secousses, enlevée par une
dernière tempête. Qu'en devient-il alors de
l'âme ? Ce qu'il advient d'un corps qui a perdu ses
vêtements : elle reste là dépouillée,
dénudée.
Mais cet état honteux ne saurait
être définitif; Paul, avec toute sa foi, ne peut
l'envisager sans frayeur; il ne s'habitue pas à la
perspective d'une âme aussi pauvre, réduite en
quelque sorte à se cacher. Voilà pourquoi il soupire
dans la tente où il habite encore et dont il entrevoit la
ruine prochaine. Son gémissement, toutefois, n'est pas plus
que tout à l'heure une désespérance. C'est
une attente, par conséquent une prière. Il appelle
du ciel une habitation qu'il pourra revêtir. Et je pense
qu'il faut entendre par cette « habitation » le corps
nouveau désigné dans la première lettre aux
Corinthiens comme un corps spirituel, incorruptible, glorieux,
avec lequel le croyant s'élèvera au-devant du
Seigneur, en l'air (4).
Cette transformation, Paul ne cesse pas de
l'attendre, en l'espérant. Comment ne pas trouver dans ses
soupirs une admirable supériorité sur maintes
religions antiques. Sur celle du Bouddha, par exemple, dont
certains réformateurs, mieux intentionnés
qu'éclairés, voudraient doter notre
génération, proposant à leurs
adhérents, comme jadis Çakyamouni, la mort
complète du désir et le repos dans
l'anéantissement. Sur celle de Socrate, incapable de
laisser à ses disciples, après les plus hautes
spéculations, autre chose qu'un espoir mêlé de
doute, et ne dépeignant à ses juges les
magnificences de la vie à venir que pour interdire à
l'homme raisonnable d'en attester la certitude. Disons plus.
Même sur la religion de l'Ancien Testament la doctrine de
Paul réalise un progrès marqué. Ni David, ni
Esaïe n'ont imprimé à leurs prophéties
ce cachet de triomphe sur le sépulcre. Il a fallu le matin
de Pâques pour élever la théologie
chrétienne par un coup d'aile aussi audacieux.
Pouvons-nous sonder plus avant les secrets
de Paul ? Trouvons-nous ici quelque indication sur l'intervalle
qui sépare la mort de la résurrection ? En bonne
conscience, non. L'apôtre me paraît plutôt
n'avoir pas abordé ce sujet, à peine traité
d'ailleurs dans le reste de l'Ecriture. Une vérité
pour le moment lui suffit : nous ne paraîtrons pas
dépouillés, mais revêtus, devant le tribunal
du Christ. Notre âme aura reçu son habitation
nouvelle, au moment de rendre compte de ce qu'elle aura fait dans
l'habitation présente, c'est-à-dire dans son corps
terrestre complètement détruit à l'heure
où le jugement commencera.
D'ici-là, mes amis, pour entendre
à ce tribunal la sentence libératrice : cela va
bien, bon et fidèle serviteur ! notre tâche
quotidienne est une marche. Et Paul, d'un trait, nous en fait
connaître la nature : « Par la foi, et non par la vue
», ou encore - la traduction littérale donne souvent
tant de clartés - « à travers la foi, non
à travers l'apparence. »
Oh! vous ne pourrez éviter de
rencontrer les apparences, de vous en voir entourés. Ne
vous y laissez pas prendre. Dehors de bienveillance cachant de
cruelles animosités; aspects de plaisirs recouvrant mal des
désenchantements ; surfaces de tranquillité sous
lesquelles, sans descendre bien profond, vous rencontrez le
trouble et l'angoisse. A marcher dans ces défilés,
le courage s'émousse, la résolution s'affaisse; on
s'arrête au bord du chemin, on ne parle plus de rencontre
avec le Seigneur; on redevient bouddhiste, socratique ou quelque
chose de pire ; en tout cas on lie porte plus au front la marque
de Jésus-Christ, ni dans son coeur le zèle de ses
disciples. Mais par la foi! à travers la foi! Regardez donc
ces rayons toujours plus clairs illuminant les sommets où
vous voulez atteindre. Respirez cette atmosphère
vivifiante, dégagée des brumes et des
fièvres. Saisissez cette main tendue jusqu'à vous
dans les passages difficiles ; laissez-vous porter dans ces bras
quand vos forces défaillent.... Là-haut, voyez :
l'édifice qui n'a point été construit par la
main des hommes. Une place, un accueil vous y sont
réservés.... Venez, bénis de mon Père.
Vous avez marché par la foi (5).