2. Vie dans la mort
La peinture faite par l'apôtre du
ministère évangélique ne serait pas
complète, s'il n'en mettait en relief que les gloires. Paul
veut être complet; il en va raconter les épreuves.
Là encore, sans rien exagérer, il ne dissimulera et
n'atténuera rien. Ces épreuves ont beau se faire
sentir parfois avec une terrible intensité, il ne s'y
rattache pas la moindre honte, on peut en parler ouvertement. A
les bien prendre, elles constituent un témoignage favorable
rendu aux apôtres. Par elles, le Seigneur établit que
Paul et ses collègues ont été ses
instruments. Il agissait par' eux, parce qu'il agissait en eux. Un
ministère exempt d'épreuves donne rarement tout ce
qu'on se croyait en droit d'en attendre.
Ici toutefois, deux remarques s'imposent. En
premier lieu, Paul ne présente nullement les douleurs par
lesquelles il a passé comme des châtiments
particuliers de certains péchés. Il sait très
bien que dans un monde où le péché ne serait
pas entré, la souffrance n'aurait pas eu d'accès ;
on n'y connaîtrait point' d'angoisses, ni physiques, ni
morales. Mais il y a nombre d'épreuves, au sens le plus
exact du mot, qui n'ont pas pour but de punir. Lorsque
l'orfèvre jette son or au creuset, ce n'est point parce que
ce lingot ne vaut rien, c'est pour en connaître exactement
la valeur, en le débarrassant de tout alliage. De
même, quand Dieu fait passer au creuset de l'affliction un
de ses enfants ce n'est point parce qu'il est irrité contre
lui, et veut le frapper à cause de ses iniquités.
Non, c'est afin de faire ressortir au titre cet or infiniment
précieux qui s'appelle l'âme humaine. Le cuivre et le
plomb qui s'y trouvent mêlés ne s'en
dégageront pas sans quelque peine ; mais cette
opération, pour douloureuse qu'elle soit, est faite par la
main d'un père qui aime et non par celle d'un juge qui
condamne (1).
Ensuite, - et c'est notre seconde remarque,
- l'apôtre n'admet nulle part que la souffrance constitue un
mérite quelconque pour celui qui souffre. Il proclame que
ses épreuves lui ont fait grand bien ; il sait que, par une
sorte de réaction, elles en ont fait à son troupeau
de Corinthe. Mais il ne demande pas à Dieu de
l'éprouver encore; il ne présente ni la maladie, ni
les deuils, ni les diffamations comme des grâces
supérieures qu'un chrétien doive réclamer du
Seigneur. Cette aberration fut celle du quiétisme, et les
déplorables égarements de Mme Guyon n'ont pas
disparu partout de l'Eglise. Mais ni Paul, ni un autre
apôtre, ni aucun passage de l'Ecriture ne les soutiennent de
leur autorité.
Que Dieu se serve de la douleur pour
épurer une âme, nous venons de le dire. Que cette
âme doive supplier Dieu de la frapper pour être
épurée ou, tout simplement, pour s'élever
plus haut que d'autres, c'est un des nombreux aveuglements
opérés par le dieu de ce siècle.
Ceci posé, voyons les principaux
éléments des épreuves infligées
à saint Paul. Il les résume dans un court tableau,
une esquisse, dira-t-on, mais déjà
singulièrement burinée.
.
I. Vases de terre.
Que le ministère
évangélique, après tout ce qui vient d'en
être dit, soit appelé par notre auteur un
trésor, cela ne saurait nous étonner. Mais le
dépôt de ce trésor dans des vases de terre a
quelque droit de nous surprendre. Habituellement, n'est-ce pas ?
on fait l'écrin d'autant plus riche qu'il doit renfermer un
bijou de plus grande valeur. Comment expliquer cette exception ?
Un écrin simple, ordinaire, presque vulgaire, pour contenir
un trésor tel que la gloire même de Moïse peut
à peine lui être comparée ? Ou, pour laisser
la métaphore, un éclat digne des anges
emprisonné dans un fragile corps humain!
Eh bien, supposez un instant l'inverse.
Imaginez un peu de terre dans un vase d'or. Serez-vous moins
surpris, pour ne pas dire moins scandalisés ?
Point de valeur dans le dépôt,
et un prix énorme dans l'écrin. Ce
contraste-là vous semblerait-il plus naturel? Vous n'y
trouveriez guère qu'une ironie, tandis que l'autre, le
contraste entre la richesse du ministère et la faiblesse du
ministre vous apparaît comme une preuve de l'intervention
divine. L'or est et reste céleste ; la terre qui le
reçoit lui emprunte quelque chose de sa noblesse; ainsi
Moïse redescendant du Sinaï. Vases de terre saint Paul
et ses collègues dans l'apostolat, oui, mais de cette terre
dont l'Eternel forma le premier homme. Vases de terre David,
Esaïe, saint Jean, Polycarpe, Jean Huss, Luther et Calvin,
Lincoln et Livingstone. Mais vases infiniment honorés, car'
ils servirent de récipients à l'Esprit d'en haut, et
d'instruments bénis pour la conversion des peuples.
Après cela, que ces vases aient
toutes les fragilités de la terre, qu'ils soient
exposés à tous les accidents, Paul en convient sans
aucun embarras. Bien mieux: il énumère ces
brisements; il fait le compte de ces misères et de ces
détresses. Et dans un tableau d'une sobre vigueur,
préparant l'autobiographie que nous trouverons au chapitre
onzième, il va nous montrer à quoi sont
exposés tous les jours ces vases de terre, ces serviteurs
humbles mais héroïques, à qui Jésus a
confié la tâche de porter au monde la bonne
nouvelle.
Quatre oppositions, brèves,
étincelantes comme des coups d'épée, nous
feront saisir, en un merveilleux raccourci, cette carrière
toute remplie de luttes et de victoires.
« Oppressés, dit-il, en tout
point, mais non pas écrasés (2).
» Si étroit que soit le
défilé dans lequel nous avançons, si durs et
si rugueux qu'en soient les rocs, pourtant nous pouvons toujours
en sortir. Il nous faut, pour passer, nous courber bien bas,
dépouiller des ornements et jusqu'à des armes dont
nous attendions notre succès ; pourtant nous pouvions nous
relever; la pression de l'angoisse ne nous réduisait pas
à néant.
« Dans l'embarras » même,
dans la détresse
« jamais dans le désespoir.
» Oh! les heures désolées, les jours
d'affaissement et d'impuissance, comme l'apôtre les
connaît ! Comme il se sent enlacé,
étouffé ou peu s'en faut dans les replis de ce
serpent qui se nomme le découragement. Et pourtant,
à l'instant précis où le souffle allait lui
manquer, où l'espérance s'effondrait, un élan
de sa foi lui faisait ressaisir la main de Dieu. Non! il ne
désespérait pas.
« Persécutés, mais point
abandonnés. » C'étaient les païens qui
persécutaient l'apôtre. C'étaient aussi,
c'étaient le plus souvent les Juifs, ses propres
concitoyens, et la persécution n'en était que plus
amère. jeté en prison, battu de verges sans forme de
procès, lapidé,... oui, tout cela est vrai.
Abandonné, non! Pas par mon Dieu qui ne cesse jamais de me
faire sentir sa présence. Pas non plus par tous les hommes,
car j'ai trouvé un Tite, un Timothée, un Silas, un
Luc, tant d'autres encore qui sont devenus mes compagnons d'armes
(3).
« jetés par terre, » enfin,
mais « ne périssant point. » Deux images,
peut-être, se présentent ici à
l'écrivain. Celle d'un fuyard que des brigands poursuivent,
qu'ils viennent d'atteindre, qu'ils jettent sur le sol et qu'ils
vont égorger,- lorsque soudain un sauveur accourt ou qu'un
remords les saisit. Celle aussi d'un athlète vaincu dans le
cirque; étendu sur le sable, il sera massacré ou
délivré selon le caprice des spectateurs
applaudissant sur les gradins. Seulement, ce qui dépendait
en ce dernier cas d'une fantaisie de cruauté ou de
pitié, dépend pour le missionnaire de l'immuable
volonté de son Maître qui lui avait dit plus de vingt
ans auparavant: «Je t'ai choisi pour être mon serviteur
et mon témoin (4).
»
.
2. Vie dans la mort.
Ces quatre contrastes sont
résumés maintenant dans un cinquième auquel
ils tendaient tous, le contraste entre la mort et la vie. Relisez
le texte; l'énergie des termes vous frappera: «
Toujours, dit Paul, nous portons çà et là
dans notre corps la mort (littéralement: la nécrose)
de Jésus, afin qu'aussi la vie de Jésus soit
manifestée dans notre corps. »
Langage bizarre, direz-vous.
Assurément, et en même temps bienfaisantes
réalités. Saul de Tarse converti pouvait dire de
lui: « je vis, non plus moi-même, mais Christ vit en
moi (5). » Parce que
Jésus-Christ est mort à cause de nos
péchés, tout vrai croyant porte en lui nu germe de
mort, d'autant plus actif que l'union avec le Sauveur est plus
intime. Ce germe grandit, se développe, tue, absolument
comme cette maladie que les médecins appellent
nécrose et qui détruit, au bout d'un temps plus ou
moins long, le membre dont elle s'est emparée. Mais voici
la différence capitale, presque stupéfiante: la
nécrose physique fait mourir; la nécrose de
Jésus-Christ, par où il faut entendre celle dont
Jésus est l'auteur, celle que produit sa présence
dans une âme, cette nécrose-là fait
vivre.
Pourquoi? Parce qu'elle tue l'ennemi de la
vie, le péché. De là, ne le comprenez-vous
pas, l'accent triomphal de l'apôtre : Nous portons partout
la nécrose du Seigneur! Et même quand elle a pour
effet d'attaquer les forces de notre corps, quand nous saignons
sous les coups de verges des licteurs, dans les ceps et les
chaînes des cachots, nous la portons encore, cette
nécrose; nous n'en demandons point la guérison, car
c'est elle qui nous guérit. Elle fait éclater
jusqu'en notre chair mortelle la vie de Jésus. Nous, les
vivants, constamment nous sommes livrés à la mort
à cause de notre Sauveur, afin que la vie de ce Seigneur
apparaisse en notre faiblesse.
Mort de Jésus; vie de Jésus!
Avez-vous observé que dans tout ce fragment l'apôtre
cesse d'employer le nom du Christ? Il se sert six fois en six
versets de celui de Jésus. N'est-ce pas pour insister plus
fortement sur l'oeuvre de salut accomplie par le Fils de Dieu ?
jamais, semble-t-il vouloir dire, le Messie n'a été
plus complètement Sauveur qu'en mourant et en faisant
mourir. A la nécrose qu'il opère, nous reconnaissons
Jésus, « celui qui sauvera son peuple de leurs
péchés (6).
» Nous retrouvons ainsi cette grande loi,
ignorée des plus profonds philosophes d'autrefois,
méconnue par tant de théologiens modernes, mise en
une évidence éblouissante par le Sauveur,
prêchée par ses apôtres, savoir: que la mort
produit la vie. Elle se manifeste déjà, cette loi,
dans le domaine de la nature. Si nous ouvrons les yeux, si nous
cherchons, même en ces sombres jours d'hiver, nous voyons se
former sous la terre durcie et morte les germes radieux du
printemps. Et combien plus remarquable apparaît ce
développement dans le domaine spirituel! Là encore,
là surtout, « si le grain tombé en terre meurt,
il porte beaucoup de fruit (7). » Dans tous les coeurs
où le Christ habite, même sous les apparences ou dans
les approches réelles de la mort corporelle, c'est la vie
qui palpite, n'attendant que son heure pour éclore. Oui, la
mort peut agir dans l'apôtre; en fait, elle agit
déjà, préparant son martyre. Mais la vie agit
beaucoup plus en lui et dans toutes ces Eglises que son
ministère a fondées.
Lui demanderez-vous comment il trouve le
courage de s'exprimer ainsi au travers de ses épreuves ? Il
vous répondra sans hésiter: c'est qu'il
possède l'esprit même de la foi (v. 13). Or la foi transporte
les montagnes du découragement. Et puis, il se rappelle un
homme de Dieu, non moins éprouvé que lui, non moins
confiant, un poète inspire, auteur du Psaume
cent-seizième, et il lui emprunte, pour se l'approprier, ce
mot d'ordre des réformateurs: « J'ai cru, c'est
pourquoi l'ai parlé (8).» Laissons ici les
réclamations pointilleuses de l'exégèse, ou
bien, au contraire, cédons-lui la parole et admettons sa
traduction littérale du passage en question: « J'avais
confiance lorsque je disais : je suis bien malheureux; » nous
ne perdrions rien à prendre cette interprétation. En
général, celui qui vient nous raconter qu'il est
très malheureux n'est pas animé au même
instant d'une confiance bien' vigoureuse. Le Psalmiste inconnu
tire au contraire la sienne de l'évidence même de son
malheur. Et l'apôtre fait comme lui. Parce qu'il est
éprouvé, il a confiance, et parce qu'il a confiance,
il parle, et il parle pour raconter son épreuve.
Voilà tout son raisonnement; je remercie
l'exégèse de me l'avoir expliqué.
Non, non! Celui qui croit, celui qui a
confiance ne saurait se taire. Il ne prendra pas la parole pour
nous fatiguer de ses plaintes. Il ne nous démontrera pas en
gémissant qu'un infortuné tel que lui ne se
rencontre nulle part. Il parlera pour proclamer sa foi. Paul
saisit l'occasion ; il ne s'est attardé un moment à
peindre sa nécrose que pour arriver à prêcher
la résurrection: « Nous savons que celui qui a
ressuscité Jésus nous ressuscitera aussi avec
Jésus » (v. 14). Puis, quand il nous
aura rappelés à la vie, il nous présentera
tous ensemble, pasteur et troupeau, à Dieu, son
Père. Cette expression : « il nous présentera
» est empruntée à la langue juridique; elle
désigne l'acte de produire des témoins ou celui
d'amener un prévenu à la barre. Paul se voit en
esprit réuni à son troupeau et
présenté avec lui, - par les anges peut-être,
- devant le tribunal de Dieu. Ils n'auront rien à redouter
du jugement à intervenir ; car, rachetés de
Jésus, ils sont ressuscités avec lui pour la vie
éternelle.
Ici, de nouveau, l'apôtre ne peut plus
se contenir. L'hymne de victoire l'emporte sur la description des
souffrances et l'interrompt pour un instant. Tout cela,
s'écrie-t-il, toutes ces angoisses et toutes ces
délivrances; toutes ces humiliations et toutes ces
couronnes, tout cela se produit à cause de vous. Il faut
que, non pas la colère, mais la grâce divine abonde
en vous, et qu'à son tour l'action de grâce, sinon de
vous tous, hélas! au moins du plus grand nombre, surabonde
à la gloire de Dieu.
Un orateur italien disait un jour dans une
assemblée religieuse : « je ne vous apporte qu'un mot:
Grazia! Il signifie, dans notre langue, la grâce de
Dieu. Il signifie aussi: Merci! Je n'ai pas
autre chose à vous dire. » Paul non plus dans ces
versets. Grâces de Dieu; actions de grâces des
Corinthiens. Les dons du Père excitant la reconnaissance de
ses enfants; leur reconnaissance appelant de nouveaux dons. C'est
le secret de la richesse et de la joie.