2. Confiance permise
Nous venons de le voir : l'apôtre
Paul, oubliant momentanément, ou du moins laissant de
côté le récit de l'arrivée de Tite en
Macédoine, a rendu grâce tout d'abord, non pour cette
rencontre, mais pour les victoires que Dieu remportait sur lui.
Après quoi il a passé promptement à des vues
sur la nature du ministère évangélique. La
fin du chapitre second introduisait ce grandiose exposé en
montrant le double effet de la Parole divine et de la
prédication chrétienne : odeur de mort, odeur de
vie. L'auteur entre maintenant en plein dans son sujet.
Digression, semble-t-il au premier aspect; hors-d'oeuvre, diront
même quelques fanatiques des plans rigoureusement
conçus et impeccablement suivis. En fait, remarquable
préparation aux reproches et aux conseils qui rempliront la
suite de l'épître, comme aussi à l'apologie
personnelle à laquelle Paul devra revenir.
Les chapitres III à VI, avec les
premiers versets du Vlle, forment en quelque sorte un discours.
Etudiez-le avec attention ; vous le trouverez très
fortement ordonné, d'après les règles de
l'art oratoire, commençant par gagner, non sans
habileté, la confiance des Corinthiens, usant d'une
bienveillance exquise pour arriver jusqu'à leur coeur,
puis, une fois sûr de leur sympathie, déployant toute
l'autorité d'un ministre de Jésus-Christ pour
obtenir d'eux des décisions plus franches.
.
1. Lettres de recommandation.
« Commencerons-nous, écrit
l'apôtre, à nous recommander nous-mêmes ?
»
Sans doute, on l'en blâmait
ouvertement ou par sous-entendus.' Ses adversaires, pour qui tous
les moyens étaient bons, interprétaient tels
passages de sa correspondance, par exemple de la première
lettre aux Corinthiens, comme une manière de se mettre en
avant, par conséquent de se recommander; et ils s'en
faisaient une arme contre lui. Ils l'accusaient de suffisance, de
vantardise; ils lui reprochaient d'exercer une pression injuste
sur autrui. Que savons-nous encore ? Paul ne poursuivra pas son
épître sans repousser énergiquement, et
d'emblée, ces imputations. Comment les soutenir sans
fausser intentionnellement ses paroles et ses actes? Non, il ne se
recommande point lui-même. Il ne réclamera pas
davantage des lettres de recommandation, ni de ses amis quand il
partira pour Corinthe, ni des Corinthiens quand il les quittera.
Ce n'est point qu'il condamne ces lettres ni ceux qui en font
usage. L'antiquité s'en servait volontiers; nous faisons
comme elle, sans y mettre peut-être beaucoup plus de
discernement. Paul en emportait à Damas, signées du
souverain Sacrificateur, quand il se rendait dans cette ville pour
y persécuter l'Eglise. Actuellement il n'en veut point.
Pourquoi donc?
Mais parce qu'il en possède une
déjà, et qu'il n'en pourrait obtenir de meilleure.
Elle ne se trouve écrite ni sur un papyrus, ni sur du
parchemin, pas davantage sur des tablettes de cire. Cette lettre,
c'est l'Eglise même de Corinthe, ce troupeau qui
naguère déchirait l'âme de son pasteur et
faisait couler ses larmes, ces chrétiens qui
toléraient encore tout dernièrement dans leur sein
un pécheur scandaleux et n'osaient pas le contraindre
à s'amender. Ah! l'apôtre la connaît bien cette
épître-là. Il là lit, gravée en
caractères étranges, mais ineffaçables, au
fond de son coeur. Mieux que cela. Cette lettre qui parait si
intime, elle est devenue publique, et d'une publicité
tellement étendue que l'apôtre la déclare
« connue et lue par tous les hommes (1). » Ainsi, non pas seulement
connue d'une façon sommaire, mais lue dans le détail
et dans le mot à mot, par les chrétiens, par les
juifs et par les païens. Comment cela se peut-il?
Nouvelle révélation, je le
crois, des sentiments de Paul. Cette lettre où les
témoignages de repentir suivaient de si près des
marques d'endurcissement, où les résistances
audacieuses du début se fondaient sous les assauts
réunis de la Justice et de la charité, cette lettre
Paul n'avait pas pu la garder pour lui seul. Il la trouvait trop
belle. Il s'était mis à en parler partout; sa joie,
sa reconnaissance étaient de celles qui étouffent
quand on ne les communique pas.... Ainsi, faisons-nous, lorsque de
l'étranger, d'où nous arrivaient hier de mauvaises
nouvelles d'un enfant ou d'un ami, nous en recevons de rassurantes
aujourd'hui. Il faut qu'on le sache autour de nous. Il fallait
qu'on sût dans l'Asie Mineure, dans la Macédoine, et
sans doute aussi jusqu'à Jérusalem, que l'Eglise de
Corinthe ne perdait pas sa couronne de fiancée du Christ.
Aussi, notez-le bien; cette lettre qu'il appelait tout à
l'heure une épître des Corinthiens, il pousse
maintenant la hardiesse jusqu'à la nommer une «
épître de Christ dont le service a été
fait par nous. » Cette fois, comme pour les sept
épîtres qui ouvrent l'Apocalypse, c'est Jésus
qui a dicté, c'est l'apôtre qui a écrit ;
voilà pourquoi les nouvelles excellentes qui circulent au
sujet du troupeau de Corinthe peuvent s'appeler une lettre de
Christ.
Ces lettres, habituellement, ne
s'écrivent pas avec de l'encre : elles passeraient trop
vite. Elles s'écrivent par l'Esprit du Dieu vivant, et
durent autant que lui. Puis, poursuivant sa comparaison, se
rappelant qu'autrefois Dieu avait écrit quelque chose pour
son peuple, la loi, et l'avait gravée sur des tables de
pierre, l'apôtre voit d'autres tables prendre la place de
celles-là, pour recevoir un autre document. Tables plus
fragiles en apparence; plus solides et plus durables en
réalité, car la pierre même passera, tandis
qu'une âme d'homme est immortelle. Eh bien, c'est sur des
âmes, c'est dans les coeurs des Corinthiens, nouvelles
tables d'une alliance nouvelle, que le Seigneur a daigné
écrire, ou faire écrire par saint Paul, ces lettres
de recommandation qui devaient servir à la fois au pasteur
et à ses convertis.... je ne sais vraiment pas si la
correspondance trouva jamais des termes plus saints et plus
gracieux.
.
2. Confiance permise.
Un scrupule arrête ici l'apôtre.
En parlant comme il vient de le faire, ne s'est-il point
abandonné à une confiance injustifiée qui
confinait à l'orgueil ? Ses ennemis, ses disciples
eux-mêmes n'y verront-ils pas une mémoire
singulièrement prompte à oublier les taches
honteuses dont l'Eglise de Corinthe fut souillée?
Non, car sa confiance ne s'appuie ni sur
lui-même, ni sur aucun homme. Elle repose sur le Christ
seul. Traduisons fidèlement son énergique langage.
« Nous avons une telle confiance, dit-il, à travers le
Christ, devant Dieu, non que nous soyons de nous-mêmes
capables de faire quelque raisonnement comme venant de
nous-mêmes; mais notre capacité vient de Dieu »
(versets 4 et 5).
A travers le Christ ! Il faut passer par le
Christ pour parvenir à une confiance pareille. Dès
lors ne craignez point: dans un passage si étroit, tout
orgueil tombera ; dans un passage si large, toutes les
grâces de Jésus demeureront. Et la bienfaisante
sécurité qui restera le trésor de
l'apôtre au travers de ses douleurs, il pourra la conserver
et la montrer devant Dieu. Les regards qui sondent les coeurs et
les reins n'y découvriront rien de condamnable. Relisez
plutôt cette déclaration, presque incroyable à
force d'humilité : « Nous ne sommes pas de
nous-mêmes capables de faire quelque raisonnement comme
venant de nous - mêmes. » Comment donc? Ce puissant
dialecticien qui écrivait, il y a peu de mois, le
quinzième chapitre de la première lettre aux
Corinthiens, qui bientôt composera l'épître aux
Romains, saint Paul, l'ancien étudiant de Gamaliel,
l'orateur d'Antioche de Pisidie et d'Athènes, ne sait pas
raisonner tout seul ?... Non; pas dans les matières de la
foi. Il lui faut un secours extérieur; une direction d'en
haut : notre capacité vient de Dieu. Mais elle vient. Il ne
s'agit pas d'une force qui réside seulement en Dieu,
à des distances inaccessibles. Non point; l'apôtre,
en une courte phrase, donne à entendre que cette
énergie sort de Dieu, 'pour venir jusqu'à lui et le
mettre en état de servir.
Oh! oui, de servir; nullement de
dominer.
« Dieu, continue l'écrivain,
nous a faits capables en tant que ministres d'une nouvelle
alliance » (v. 6). Or un ministre est un serviteur, pas autre
chose. Malheur à lui s'il se permet de l'oublier! D'autre
part, il est bien à plaindre s'il méconnaît la
grandeur de son service; elle l'élève en quelque
mesure au niveau du Christ qui vint sur notre terre, non pour
être servi, mais pour servir. Paul le sait et le sent. Rien
de faux dans son humilité. Le Seigneur
l'élève dans la mesure où il s'abaisse. Il le
fait ministre d'une alliance nouvelle. Voilà cet incapable
l'égal ou plutôt le supérieur de Moïse,
dans la mesure où la nouvelle alliance dépasse
l'ancienne. Mystère, assurément; mystère de
la puissance et de l'amour de Dieu; mystère qui se
reproduit encore de nos jours, et se reproduirait plus souvent, si
l'humilité vraie se faisait moins rare parmi nous.
On se plaint de rencontrer dans la
société contemporaine, même chrétienne,
peu, très peu de grands caractères. On en compterait
beaucoup plus si l'orgueil ne saisissait pas l'homme dès
l'enfance pour le comprimer à travers toute sa vie. Et, il
faut bien l'avouer, les merveilleuses conquêtes de la
science et de la civilisation tendent à nous faire monter
sur un piédestal chaque année plus haut. La voix du
tentateur redit à nos fils ce qu'elle murmurait dans le
jardin d'Eden à l'oreille de nos premiers parents: «
Vous serez comme des dieux. » Et nos fils, et
nous-mêmes, nous nous laissons séduire par ces
promesses enivrantes. Il me semblait les entendre, il y a quelque
trente ans, quand je pénétrais avec un
ingénieur dans la première galerie ouverte pour le
tunnel du Gothard. Je les entendais encore en 1900, à
travers l'éblouissante exposition universelle de Paris. De
la plus imposante machine qui broyait les rochers et
perçait les montagnes, jusqu'au plus fin bijou enfermant,
dirai-je, le temps sous la forme d'une montre minuscule; de
l'étoffe tissée avec une richesse et une souplesse
également merveilleuses jusqu'à la photographie
parvenue presque à rendre la vie, tout, vraiment tout nous
criait: Vous serez comme des dieux! et il y avait pour le croire
des milliers de visiteurs. Et cette grandeur, hélas! pour
incontestable qu'elle soit, touche de bien près au
néant. Ceux qui veulent y mettre leur confiance courent
tout droit aux déceptions.
D'autre part, contempler uniquement nos
misères, nourrir notre pensée du sentiment de notre
incapacité, oublier dès lors les forces que Dieu met
en réserve pour. nous, ne pas savoir enfin, ou ne pas
vouloir, puiser a cette capacité « qui sort de Dieu
pour venir à nous, » en même temps que c'est
notre ingratitude, c'est petitesse et impuissance. Paul n'agissait
point ainsi. Comme il nous le dira plus tard, à la fin de
son épître, il n'avait conscience de sa faiblesse que
pour mieux posséder les secours du Seigneur. Incapable de
raisonner par lui-même, ainsi qu'il vient de le confesser,
il s'attache hardiment au ministère de la nouvelle alliance
et il en célèbre le triomphe, parce que c'est le
ministère de l'Esprit et non de la lettre.
Il importe ici de bien s'entendre sur la
différence que Paul établit entre ces deux termes,
différence fondamentale, à coup sûr, puisqu'il
attribue à la lettre des effets mortels, à l'Esprit
des effets vivifiants.
D'après l'ensemble du passage,
l'opposition entre lettre et Esprit se confond pour l'apôtre
avec celle qui existe entre l'ancienne et la nouvelle alliance.
Nous ne nous tromperons pas dès lors, si nous entendons par
la lettre l'ensemble des écrits de l'Ancien Testament. Du
nouveau n'existaient alors que quatre lettres de notre auteur
lui-même et peut-être quelques-uns des Logia qui
formèrent au dire de Papias, le noyau de notre premier
Evangile, quelques-unes aussi de ces « entreprises
d'écrire l'histoire de Jésus, » auxquelles Luc
fait allusion dans la préface de son premier ouvrage
(2). Mais si cette
interprétation paraît s'imposer, on se demande
comment Paul peut attribuer aux livres de l'Ancien Testament des
effets mortels. La lettre tue, dit-il; n'est-ce pas une
énorme exagération? Ou bien, se rangerait-il par
avance au nombre de ces théologiens qui déclarent
inutile ou même dangereuse la lecture « de la loi, des
psaumes et des prophètes, » demandent aux
prédicateurs de n'y plus choisir leurs textes, n'en
admettent plus l'inspiration divine à moins de la mitiger
et de la diluer à l'extrême et n'y voient plus autre
chose qu'un monument historique et littéraire à
mettre sur le même pied que ceux des Hindous ou des
Assyro-Babyloniens?
Avant de prêter à Paul de
telles pensées, regardons avec plus de soin ce qu'il
affirme. Si nous rapprochons ce terme de lettre de ces tables de
pierre dont il parlait un peu plus haut, nous comprendrons, sans
rien forcer, qu'il condense dans la loi mosaïque ce qu'il
appelle la lettre, et ce que nous nommons d'un terme plus
générique les livres de l'ancienne alliance. Nous
demandons alors: que fait la loi? La loi toute seule, sans aucune
force ni aucune grâce venue d'ailleurs? A-t-elle jamais
communiqué la vie à une seule âme? Qui
a-t-elle fait vivre à travers les siècles, depuis
les scènes du Sinaï jusques à nous? Elle
révèle à l'homme son péché;
oui, sans doute. Elle lui présente le devoir dans son
absolue austérité, sans en retrancher la moindre
parcelle, oui encore. Elle le met en face du châtiment; elle
fait déjà tomber sur lui la malédiction; oui,
toujours oui. Mais peut-elle sauver un pécheur? Non. Elle
tue.
Elle tuait ce moine qui s'appelait Luther et
qui tombait mourant sur les dalles de sa cellule, meurtri par ses
macérations, épuisé par ses jeûnes,
jusqu'à cette minute providentielle où Staupitz vint
lui dire: « je crois à la rémission des
péchés. » Elle tuait cet étudiant
laborieux, ce juriste intelligent qui allait devenir le
réformateur Calvin, mais qui, en attendant,
gémissait accablé sous le poids de ses
transgressions. Et déjà quinze siècles
auparavant, elle avait tué notre apôtre et le
contraignait à s'écrier. « Misérable
homme que je suis! Qui me délivrera du corps de cette mort
(3) ? »
Que fait au contraire l'Esprit? Il vivifie.
Partout où il pénètre, il crée la vie.
Il n'efface point la loi; bien au contraire, il lui laisse toute
sa sainteté ; il fait retentir dans la conscience le fameux
impératif catégorique: Tu dois. Puis il donne
à l'homme que cet ordre allait écraser, la
volonté et le pouvoir d'obéir. Il lui
présente, en la personne de Jésus-Christ,
l'accomplissement vivant de la loi. Et puis, il l'unit à ce
Jésus et, dans cette union même, le rend participant
de son obéissance.... La lettre tue, mais l'Esprit donne la
vie. Du plus glorieux de nos missionnaires au plus humble membre
de nos troupeaux, il n'en est pas un qui ne soit prêt
à en rendre témoignage.
Allons un peu plus loin. Ce que Paul dit de
la lettre au sujet de l'Ancien Testament, il faut le
répéter au sujet du Nouveau. On rencontre même
à propos de nos Evangiles un amour idolâtre de la
lettre écrite qui ne s'inquiète plus de l'Esprit et
parvient à le chasser. On peut savoir par coeur, citer sans
faute de longues séries de versets empruntés
à saint Jean, et ne posséder avec cela pas un
souffle de vie. Les mots qui ne sont que des mots parviennent
à tuer, après avoir commencé par endormir.
Jésus a pris soin de nous en avertir dans des termes
singulièrement analogues à ceux de notre
apôtre : « C'est l'Esprit qui vivifie; la chair ne sert
à rien; les Paroles que je vous ai dites sont Esprit et
sont vie (4).
» Oh! que le Seigneur donne à nos
âmes, qu'il donne à nos Eglises, non pas le bruit
retentissant de la lettre, mais le souffle bienfaisant et
vivifiant de l'Esprit