2. Parole de Dieu
L'apôtre vient d'exprimer tout
ensemble l'affection et les inquiétudes dont son coeur de
père est possédé, affection qui pardonne au
coupable repentant, inquiétudes qui lui
révèlent les projets de Satan. Il reprend maintenant
l'exposé rapide, mais singulièrement animé,
de ses démarches pour obtenir enfin des nouvelles certaines
des Corinthiens.
Il se trouvait à Ephèse
pendant le voyage de Tite, son second messager. Il attendait
toujours. Attente vaine; Tite ne revenait pas. Alors, comme il
nous arrive maintes fois de le faire quand nous attendons un de
nos enfants absents, il part pour aller à la rencontre de
son jeune disciple. Cela rapproche les distances; on se voit plus
vite ; c'est un jour, huit jours de moins d'incertitudes.
Voilà notre apôtre à Troas, port sur la mer
Egée. Et nous pouvons nous le représenter se rendant
plusieurs fois, chaque jour, sur les quais de débarquement,
examinant chaque navire arrivant de Grèce, s'approchant le
plus possible de la passerelle, car il a mauvaise vue, comptant,
dévisageant les passagers à mesure qu'ils
sortent.... Point de Tite!
Mais comme Paul ne sait pas attendre sans
rien faire, il emploie une bonne partie de ses journées
à prêcher; ne nous dit-il pas expressément
qu'il est venu à Troas « pour l'Evangile » (v.
12)? Et sa
prédication fait du bien, beaucoup de bien. Suivant la
pittoresque expression qu'il emploie, « une porte lui est
ouverte; » il en profite pour y passer, pour entrer, non pas
dans la ville, vous comprenez, mais dans les coeurs, amenant ainsi
à Jésus un nombre d'âmes que nous pouvons
croire considérable.
Notons ici, toutefois, le bon sens,
dirons-nous, ou l'humble fidélité de notre
apôtre. Il ne reste pas longtemps dans ce milieu où
il vient de trouver de si beaux encouragements. Le succès
ne le grise pas. Le nouveau troupeau qui se forme autour de lui ne
lui fait pas oublier l'ancien. S'il allait, en prolongeant trop
son séjour à Troas, compromettre l'Eglise de
Corinthe, négliger des mesures qui ne doivent pas
être renvoyées, favoriser, par un instant d'oubli,
les desseins de Satan! Il faut partir. Il faut savoir au plus
tôt, et de la façon la plus exacte, ce qui se passe
en Achaïe. Laissons Troas. Disons adieu pour le moment
à cette communauté naissante. Nous la retrouverons
si le Seigneur le permet. D'ailleurs, mon esprit n'y trouve plus
aucun repos. Mon devoir m'appelle. Allons! pour la seconde fois,
en route pour la Macédoine.
Que s'est-il passé alors? Pour le
moment, nous n'en savons absolument rien. Le maître et le
disciple se sont rencontrés quelque part dans cette
province moitié grecque moitié romaine. Les
nouvelles apportées au missionnaire étaient
excellentes. Oui, mais tout cela nous ne l'apprenons qu'au
commencement du chapitre septième. Ici, pas un mot sur
cette rencontre, pas une description, pas un récit. En
revanche, une action de grâce enthousiaste, un vrai cantique
de louange. Relisez plutôt nos versets 13 et 14 : « Ayant pris
congé, je partis pour aller en Macédoine. Mais
grâce à Dieu qui triomphe toujours.... »
Grâce à Dieu, pourquoi? Parce qu'il m'a fait trouver
Tite? Non: « Parce qu'il manifeste en tout lieu par nous le
parfum de sa connaissance, » et ainsi de suite. Voilà,
pour l'instant comment Paul raconte. Cela ne ressemble pas
beaucoup, vous en conviendrez, à nos narrations
ordinaires.
C'est que l'apôtre entrevoit quelque
chose de plus pressé que son récit. Il entend
exposer maintenant aux Corinthiens, qui l'ont oubliée ou
méconnue en partie, la vraie nature, par conséquent
la grandeur de son ministère. Il n'estime pas perdre son
temps en se livrant à ces considérations. Car ce
n'est ni sa personne ni son oeuvre qu'il va glorifier; ce sera
uniquement la puissance de Dieu agissant dans ses serviteurs.
Rassuré d'une manière générale sur
l'état spirituel des Corinthiens, il peut consacrer
quelques pages de sa lettre à les placer en présence
de ce phénomène nouveau dont ils ont trop
détourné leurs pensées : le ministère
évangélique dans ses exigences et dans ses
promesses. Il va leur faire comprendre le caractère
triomphal de ce ministère; leur rappeler qu'il peut
produire des effets de mort aussi bien que des effets de vie;
montrer la source de sa puissance dans une obéissance
inébranlable à la Parole de Dieu. Cet enseignement
terminé, il reviendra sans peine à la narration du
revoir avec Tite; il n'y aura point eu de temps perdu.
.
I. Ministère triomphal.
Le ministère dont s'acquittaient Paul
et ses collègues (l'apôtre, dans tout ce morceau,
parle au pluriel et non au singulier) revêt un
caractère triomphal. Très bien; mais qui donc
triomphe ? Le missionnaire, les pasteurs, Ou Dieu seul? En
d'autres termes, Paul veut-il dire : « Grâces à
Dieu qui nous fait toujours triompher! » ou bien: « ...
qui toujours triomphe de nous? »
La première interprétation est
celle de saint Augustin, suivi d'ailleurs par un très grand
nombre de commentateurs. En fait, cependant, cette traduction ne
me paraît se justifier ni par l'usage des auteurs
classiques, ni par celui du Nouveau Testament. Nous rencontrons en
effet une fois encore sous la plume de Paul le même verbe
(thriambeuô) avec le sens très évident de
« triompher » et non point de « faire triompher.
» C'est dans l'épître aux Colossiens, au
chapitre II, verset 15, où l'on ne pourrait traduire par
« faire triompher » sans fausser directement la
pensée de l'écrivain. Traduisons donc ici hardiment:
« Grâces à Dieu qui toujours triomphe de nous en
Christ (1)! »
Comme ce sens, voulu par la langue,
s'accorde bien avec l'humilité de Paul, avec son besoin
constant de rendre à Dieu seul la gloire, en
effaçant sa propre personne! Oui, Dieu a triomphé,
Dieu triomphe encore de l'apôtre et de ses compagnons
d'oeuvre, missionnaires pasteurs, évangélistes ou
docteurs. Il a triomphé de leur faiblesse, véritable
impuissance en face de l'immensité de la tâche. Il a
triomphé de leurs objections et de leurs
résistances, comme il triomphait autrefois de celles de
Moïse répondant à son appel: « Envoie, je
te prie, qui tu voudras envoyer (2);
» d'Esaïe tout épouvanté
lors de sa vocation (3); de Jérémie
s'écriant avec angoisse: « je ne sais pas parler, je
ne suis qu'un enfant (4).
» Saul de Tarse, lui aussi, quand le
Seigneur lui apparut dans le temple de Jérusalem et voulut
le consacrer prédicateur des païens, commença
par lui représenter que son ministère pourrait
être bien plus utile au milieu des Juifs (5). -Mais son maître triompha
de lui, comme, trois ans auparavant, sur le chemin de Damas. Oui,
Dieu triomphe de ses serviteurs afin de leur enseigner à le
servir; puis, ainsi que le faisait le triomphateur antique
à l'égard de ses prisonniers, il les joint à
son triomphe, il les fait monter en quelque sorte sur son char
pour parcourir le monde de l'orient au couchant et du sud au
septentrion.
Quelle marche triomphale! Quelle colossale
grandeur au travers de la faiblesse apparente des moyens! Quelle
splendide image de l'extension du règne de Dieu, et que
nous la voyons bien se réaliser depuis tantôt deux
siècles dans le champ des missions
évangéliques! Morisson, La croix, John Williams,
Lechler, Escande, Coillard... que sont-ils, sinon des vaincus de
Dieu, devenus avec lui et par lui des vainqueurs, parcourant notre
terre de péché pour y laisser après eux la
bonne odeur de Christ? De même que des esclaves ou des
soldats, précédant, accompagnant et suivant
l'équipage du triomphateur, brûlaient de l'encens et
l'enveloppaient d'un nuage de parfums, de même ces vaincus
victorieux, entraînés à la suite du grand Roi,
laissent partout sur leur passage la bonne odeur de Christ.
Chaînes brisées, esclavage aboli, cannibalisme
tué, famille reconstituée, écoles ouvertes,
instruction répandue, moeurs adoucies, églises
fondées, païens d'hier prenant aujourd'hui la
tête de la civilisation chrétienne, voilà ce
parfum sans égal dont Paul devenait déjà le
porteur et dont nous retrouvons les traces, à travers les
miasmes du moyen, âge, jusqu'à l'aurore de la
Réformation et plus tard à l'éclosion de nos
missions. Voilà comment Dieu triomphait de notre
apôtre.
Une note grave, pourtant, doit se faire
entendre dans ce concert. Car, enfin, ce ministère
évangélique, si glorieux et si fort, ne sauve pas
tous ceux qui en sont les objets. Les uns acceptent, les autres
repoussent le salut qu'il leur présente. Aucune violence
extérieure ne s'exerce sur eux; leur liberté demeure
entière. Certes, le parfum ne cesse point d'être pur.
Mais les effets qu'il produit sont très divers,
opposés même; ici condamnation, là
justification. La bonne odeur de Christ ne change point de nature;
mais elle devient, pour les uns, « odeur de mort, produisant
la mort, pour les autres, odeur de vie, produisant la vie.
»
Cela vous semble-t-il impossible ? Demandez
l'explication aux juifs du temps de Pilate, qui ont
crucifié Jésus-Christ, parce qu'ils
préféraient au parfum de son humilité celui
de leurs bonnes oeuvres et de leurs sacrifices formalistes, ou
plutôt parce que le parfum du Seigneur éveillait leur
jalousie féroce et leurs impitoyables rancunes. Demandez
à tant de vos contemporains qui entendent très
souvent l'Evangile, qui l'admirent volontiers, le vantent, le
chantent peut-être, mais ne l'acceptent pas, refusent d'en
porter le joug, préférant se courber sous celui du
monde qu'ils ne peuvent déjà plus soulever,
répétant enfin, les uns en pleurant, les autres avec
dépit les vers découragés du
poète:
- O Christ! je ne suis pas de ceux que la
prière
- Dans tes parvis sacrés conduit
à pas tremblants.
Pour eux, la bonne odeur du Christ, un
moment respirée, ne tarda guère à devenir un
de ces parfums capiteux qui troublent l'esprit, l'endorment, et
quelquefois d'un sommeil dont on se réveille plus.
Ces pensées solennelles semblent
arrêter quelques minutes la plume de notre apôtre. Il
se recueille, il s'interroge : « Qui, dit-il, est suffisant
pour ces choses ? » Qui peut brûler un parfum
d'où sortent la mort et la vie ? Nous osons répondre
: tout le monde et personne. Il n'y a pas un de nous qui ne soit
capable - terrible responsabilité - de répandre
autour de sa vie une « odeur de mort pour la mort. » Pas
un dont la parole ou l'exemple, même appuyés en
apparence sur la doctrine du Christ, ne puissent devenir, pour une
seule âme ou pour plusieurs, une cause de ruine. Personne,
en revanche, ne saurait faire jaillir de son coeur un «
parfum de vie pour la vie », personne, dis-je, sinon le plus
humble des enfants de Dieu, qui se tient en communion permanente
avec le vivant c'est-à-dire avec Jésus-Christ, car
Jésus est la vie. Paul était cet homme-là;
ses collègues aussi. Voilà pourquoi, quand nous
regardons à leurs travaux, quand nous lisons les lettres de
l'apôtre, nous respirons un parfum de vie qui nous vivifie.
Et dans la mesure même où Dieu triomphe de nous comme
il triompha d'eux, entourant le char du triomphateur, nous
répandons sur les pas de Dieu dans l'histoire la bonne
odeur de Christ. Mes chers lecteurs, est-ce vrai de chacun de
vous?
.
2. Parole de Dieu.
Si Paul et les ministres fidèles du
Seigneur ont obtenu de si grands résultais, s'ils ont
vraiment fait pénétrer dans le monde la bonne odeur
du Christ, c'est qu'ils n'ont jamais prêché leur
propre parole. Ils annonçaient la Parole de Dieu.
Toutefois ceux qui l'annoncent peuvent se
compter par milliers. Au temps de notre apôtre, on les
rencontrait déjà fort nombreux dans plusieurs
provinces de l'empire romain. Mais il s'en fallait de beaucoup
alors que cette prédication produisît partout des
fruits de vie... et il s'en faut de beaucoup encore aujourd'hui.
Pourquoi cela?
Assurément, nous pouvons expliquer
une grande partie de ces échecs par les résistances
du coeur de l'homme. Le pécheur veut rester dans son
péché; il repousse la parole qui le lui
découvre et qui essaie de lui en faire honte. Mais cette
explication ne suffit point. La parole de Dieu ne porte pas
toujours des fruits de conversion parce que ceux qui la
prêchent la falsifient quelquefois. Le mot parait dur, j'en
conviens. Si l'apôtre n'hésite pas à
l'employer, il sait probablement ce qu'il dit. Il a vu, il voit
encore de ces falsifications, et sans nommer, sans même
désigner personne, il écrit avec toute
l'autorité d'une conscience honnête : « Nous lie
sommes pas comme plusieurs qui frelatent (traduction
littérale) la Parole de Dieu. » Il se sert ici d'une
image empruntée au commerce, particulièrement aux
procédés de certains marchands de vin qui
cherchaient le gain par des moyens peu scrupuleux. Les uns
exagéraient outre mesure leurs prix; les autres
mélangeaient la marchandise bonne avec la mauvaise.
Falsifications qui ont dépassé, convenons-en, le
siècle apostolique, et qui se rencontrent, hélas!
dans un bien autre domaine que celui du commerce. La Bible,
elle-même, dès qu'elle a paru, en a été
l'objet.
La Parole prêchée par Paul et
par ses collègues ne pouvait être encore que l'Ancien
Testament. Nous verrons plus loin l'usage qu'il en faisait. Pour
le moment il se contente d'affirmer qu'il ne le falsifie point.
Or, comment peut-on falsifier un livre ? De trois façons,
nous semble-t-il. En enlevant telle ou telle des parties qu'il
contient; en y insérant des fragments étrangers ; en
interprétant les textes d'une manière manifestement
contraire à la pensée de l'écrivain. Sur ces
trois points, Paul se sent et se déclare innocent. Le
sommes-nous comme lui?
Nul aujourd'hui n'ignore les attaques
très nombreuses et très diverses dirigées
contre l'Ancien Testament. Beaucoup de chrétiens s'en
épouvantent ; d'autres s'en réjouissent, au
contraire. Une foi solide ne devrait partager, me semble-t-il, ni
cette satisfaction souvent prétentieuse, ni cette terreur
irraisonnée. Une science loyale changera, sans doute, telle
opinion traditionaliste sur la valeur, même sur
l'authenticité d'une portion ou d'une autre de l'Ecriture
Sainte. Elle reconnaîtra la loi d'un progrès
constant, à travers toutes ces pages, de la Genèse
à Malachie. Elle modifiera des traductions que nos
pères crurent inspirées et que les règles
actuelles de la philologie rendent tout simplement impossibles. Et
ce qu'elle fait pour la Parole de Dieu possédée par
saint Paul, elle le fait aussi pour cette Parole dont il fut un
des principaux auteurs, c'est-à-dire pour le Nouveau
Testament. Travail bienfaisant après tout, malgré
les cris poussés par des conservateurs trop
timorés.
Travail qui fait de mieux en mieux ressortir
le caractère divin du Livre entier. Ce n'est donc point
là ce que nous appellerons une falsification.
Mais la voici, celle que redoutait
l'apôtre et que nous aurons toute raison de redouter comme
lui. La science n'a pas grand chose à y voir, alors
même que les falsificateurs se targuent volontiers de termes
scientifiques dont ils ne comprennent pas le sens ni la
portée. C'est ce travail de lente
désagrégation, qui consiste à retrancher de
la Bible - ancienne ou nouvelle alliance - les commandements et
les doctrines dont le coeur naturel de l'homme ne consent point
à s'accommoder. C'est cette sélection mondaine et
frivole qui accepte le dieu des bonnes gens, mais qui repousse le
Dieu juste et saint et nie énergiquement que ses yeux
soient trop purs pour voir le mal. C'est cette admiration
superficielle qui se pâme devant certains Psaumes, applaudit
à quelques versets du sermon sur la montagne, mais se voile
la face à la lecture du chapitre septième de
l'épître aux Romains, où elle ne sait
découvrir qu'une exagération orientale. -C'est, en
un mot, la Bible expurgée, non point du tout au nom des
découvertes modernes, mais uniquement de par les
réclamations du vieil homme, toujours les mêmes, de
saint Paul jusqu'à nous. On ne veut pas se convertir et
l'on retranche des écrits des prophètes comme de
ceux des apôtres tous les versets qui exigent la conversion.
On proteste contre l'idée d'une expiation par le sang ; et
l'on supprime le cinquante-troisième chapitre d'Esaïe,
avec le sixième de saint Jean, l'épître aux
Hébreux presque en entier, et les trois quarts du Nouveau
Testament.
Qu'on puisse ajouter après cela,
comme faisait Paul, que l'on parle « en toute
sincérité, comme de la part de Dieu, en sa
présence et en Christ », en vérité nous
ne le croyons pas. Et savez-vous le résultat de ces
falsifications ? C'est que, dans le combat de la vie, auquel nul
de nous ne peut échapper, on marche à l'ennemi avec
une épée rouillée, ou déjà plus
qu'à moitié brisée. On ne sait plus manier
celle de Jésus-Christ. A son « il est écrit
» victorieux, on substitue des raisonnements et des
discussions qui préparent la défaite. Voilà
pourquoi les chrétiens forts se font rares.... Il m'est
bien égal, mes amis, que vous soyez orthodoxes ou que vous
ne le soyez pas, dans le sens un peu suranné de ce mot.
Tout ce que je vous demande, au nom du salut de votre âme,
au nom de l'Eglise du Seigneur, c'est de ne pas falsifier la
Parole de Dieu.