2. Promesses de Dieu
Si l'apôtre, dès le
début de sa lettre, insiste avec tant de force sur les
consolations que Dieu donne, c'est qu'il en éprouve
toujours pour lui-même un très grand besoin. Il a
passé, il passe encore par des afflictions variées,
terribles quelquefois. Il ne peut se défendre d'en rappeler
à ses lecteurs une des plus sérieuses, dont une
localité de l'Asie Mineure, Ephèse très
probablement, fut le théâtre, et qui l'amena aux
portes de la mort. Comme Paul ne la désigne pas autrement,
nous ne pouvons pas déterminer d'une manière
certaine à quel danger il fait allusion. Il ne parait pas
impossible d'y voir une indication de l'émeute dite de
Démétrius, que nous raconte le chapitre XIXe
des Actes et dans laquelle les
chrétiens furent très menacés (2). Quelques commentateurs pensent
plutôt à une grave maladie jugée, d'abord,
sans espérance. Les documents nous manquent pour prononcer.
Un fait demeure acquis: Dieu a retiré son serviteur d'un
très grand péril. Paul en garde une vive
reconnaissance, et il joint à l'expression de ce sentiment
celle de sa foi en la fidélité du Seigneur. Dieu
continuera de le délivrer dans de nouvelles
épreuves. Et, n'oubliant jamais la valeur des intercessions
chrétiennes, l'apôtre se plaît à voir
dans son salut presque inespéré l'exaucement
accordé aux prières des Corinthiens.
Ces souvenirs le ramènent à
ceux de ses relations personnelles avec son troupeau. Pour autant
qu'il consulte sa conscience, il se reconnaît le droit
d'affirmer hardiment que sa conduite dans le monde, et d'une
façon toute spéciale dans Corinthe, porta toujours
le sceau de la sincérité (V. 12). jamais de
sous-entendus, point de réserves mentales, partout une
droiture complète. Ceux qui veulent voir ce qui est, et non
pas ce qu'ils s'imaginent, ne pourront jamais porter sur lui un
autre jugement.
Mais tous veulent-ils voir? Les
préjugés et les préventions, les faux
rapports facilement accueillis n'ont-ils pas déjà
soulevé plus d'un nuage entre le pasteur et ses paroissiens
? Les ennemis de l'apôtre, agissant et causant dans l'ombre,
n'ont-ils pas réussi à semer sur ses pas plus d'un
soupçon, à prévenir contre lui ceux qui ne
demandent, après tout, qu'à secouer sa discipline?
N'a-t-on pas colporté de maison en maison des bruits
inquiétants? Il manque de fermeté, dit-on, ou, tout
au moins, de suite dans ses projets. Un jour, il dit oui; le
lendemain, c'est non. Très sévère pour les
autres, il s'accorde à lui-même de singulières
licences.... Paul n'ignore pas ces attaques. Elles constituent une
de ces souffrances pour lesquelles il éprouve un si grand
besoin des consolations de Dieu. Elles hantent son esprit,
troublent son âme, mais ne le détournent pas un
instant du but vers lequel il court. Comme elles
reparaîtront presque constamment à travers tout le
cours de son épître, examinons dès maintenant
de quelle manière il se défend. Pour commencer, il
mettra en parallèle ses projets à lui et les
promesses du Seigneur.
.
I. Projets de l'homme.
A quelle inspiration le missionnaire
obéissait-il lorsqu'il formait ses plans de voyage?
Ni à des caprices mondains, ni
à des désirs personnels. Il se laissait conduire
uniquement par le devoir. Séparé des Corinthiens
depuis plusieurs mois, il ne se sentait pas moins lié
à eux par les plus pressantes obligations. Il devait, il
voulait leur apporter quelque, grâce nouvelle (3).
De là, son premier projet. Il comptait se
rendre à Corinthe, y faire une visite pastorale, partir
ensuite pour la Macédoine, redescendre à Corinthe;
puis, après un dernier séjour, se faire accompagner
jusqu'en Judée par quelques Corinthiens. Mais ce plan, pour
des raisons à nous inconnues, n'avait pas pu
s'exécuter, du moins pas dans toutes ses parties, car une
foule de détails demeurent ignorés.
Les motifs les plus plausibles, les plus
légitimes pouvaient expliquer l'échec de ces
combinaisons. Mais, n'est-ce pas? vous connaissez un peu le coeur
humain. Vous savez que, s'il arrive à un homme en vue, de
changer ses plans de voyage, neuf badauds sur dix l'accuseront de
manquer de tenue et de ne pas savoir ce qu'il se veut. Et non pas
seulement les badauds, mais les journaux aussi, les journaux
surtout. C'est exactement ce qui vient de se passer pour notre
apôtre, quand même les reporters n'étaient
peut-être pas encore inventés. A leur défaut,
il y avait les oisifs et les jaloux, et, en lieu et place de la
presse, il y avait les ports, les marchés et les jeux de
Corinthe, où les langues ne perdaient pas leur temps....
Comment! Comment! Paul n'est pas venu? Paul ne vient pas? Il y a
quelque chose de louche là-dessous. C'est un peureux; tout
au moins un versatile. Il n'ose plus se présenter chez
nous, après la lettre violente qu'il nous a fait tenir. On
ne peut pas compter sur sa parole. Il oublie ses engagements, Ses
projets à peine formés sont remplacés par
d'autres, et les nouveaux ne se réalisent pas mieux que les
anciens. Ses promesses sont tour à tour, quelquefois tout
ensemble, oui, oui! et non, non! Impossible de se fier à
lui....
Vous le voyez. Suivant sa constante
habitude, Paul saisit l'adversaire en face et le force à se
démasquer. Il ne lui prête rien: il
répète ses propres accusations telles que
l'écho lui en est parvenu. Puis il répond, avec une
émotion contenue qui donne une bien grande force à
son apologie. - Voyons: Quand j'ai formé ces projets que
vous me jetez à la tête comme des reproches, ai-je
vraiment agi avec légèreté? Pouvez-vous le
prouver? Etes-vous en mesure de démontrer que ma conduite
ne prenait pour règle que les vanités de la chair?
Trouvez-vous dans mes plans ou dans mes actes le soin de mes
intérêts, la recherche de mes aises, l'amour maladif
du changement? Un peu de bonne foi, s'il vous plaît! Si je
me laissais conduire par les mobiles que vous supposez, ne
comprenez-vous pas que je prendrais de tout autres
résolutions? ou bien, ne voulez-vous pas le comprendre? Mes
aises? mes intérêts? Vous croyez vraiment qu'ils me
ramèneraient dans un milieu où m'attendent à
profusion des difficultés et des déceptions?
Ephèse, la Macédoine m'offrent des champs de travail
bien suffisamment vastes ; je ne demanderais pas mieux que de n'en
point sortir. Mais je ne puis pas. Dieu m'envoie chez vous;
j'irai. je n'attends qu'une chose: Son ordre de départ et
ma feuille de route. Dites-moi, où donc voyez-vous le oui
et le non, ainsi qu'il vous plaît de me les prêter
?
Paul le sait bien d'ailleurs:
derrière ces accusations s'en cachent de plus graves. Les
judaïsants, - et non plus seulement les
désoeuvrés et les nouvellistes, - insinuent qu'il a
démérité de l'apostolat. Ils refusent de voir
en lui un vrai ministre du Christ. Il s'indigne alors, mais comme
un chrétien peut s'indigner; il en appelle au
témoignage même de Dieu: « Fidèle est
Dieu! » s'écrie-t-il c'est-à-dire: « Aussi
vrai que Dieu est fidèle, la parole que nous vous adressons
n'est pas oui et non! Car le Fils de Dieu, Jésus-Christ,
prêché par nous au milieu de vous, ne s'est pis
produit en oui, et en non. » (v. 18 et 19.)
Ce que les détracteurs de Paul lui
ont répondu, nous ne le savons pas. Nous voyons seulement
par la suite de l'épître que l'opposition dura
longtemps, se manifesta même sous des formes de plus en plus
blessantes, et qu'il fallut toute la fermeté de notre
apôtre, en même temps que toute sa charité pour
dissiper les nuages épais amassés par la
médisance. Nous trouverons l'occasion d'y revenir. Mais,
avant d'aller plus loin, arrêtons-nous quelques instants
pour nous examiner nous-mêmes sur la question de nos
projets.
Oh! nous en formons beaucoup, n'est-ce pas?
Nous en formons constamment. Ils remplissent si bien notre vie,
qu'il en faudrait décupler la durée pour parvenir
à les exécuter... et encore! je ne veux pas les
condamner en masse; ces jugements sommaires sont volontiers faux.
Même en contemplant notre route semée de projets
avortés, irréalisés, parce qu'ils
étaient irréalisables, je ne me sens guère le
droit de dire: n'en faisons plus! je me borne à demander:
comment les faisons-nous? et comment devrions-nous les
faire?
Paul niait absolument que les siens fussent
conçus avec légèreté. En
pourrions-nous dire autant des nôtres?
Réfléchissez, mes chers amis, N'est-ce point
légèreté que de dresser des plans sans
prendre la peine de les étudier et de les mûrir ?
N'est-ce pas légèreté plus grande que de les
arranger d'après notre seul intérêt, sans nous
inquiéter de celui des autres, du bien commun, des droits
du prochain, et, ce qui importe avant tout le reste, de la
volonté de Dieu?
L'apôtre nie que ses projets lui aient
été suggérés « par la chair
». D'où naissent les vôtres, je vous prie ? La
chair, voyez-vous, ce n'est point exclusivement la
débauche, les vices grossiers et la vie sensuelle. Non :
c'est l'amour du moi, faisant reculer l'amour pour Dieu ; c'est le
plaisir passant avant le devoir; la paresse et la jouissance
prenant la place du travail; le luxe, la vanité, le besoin
fébrile de changements et de distractions ruinant
l'économie et tarissant les sources de la bienfaisance ; le
gaspillage du temps et des forces, de la jeunesse et de
l'âge mûr, dans de futiles occupations, prises et
laissées tour à tour, sans aboutir à rien de
durable. Tout cela crée des projets, beaucoup de
projets.... Seraient-ce les vôtres ?
En les formant, enfin, faites-vous entrer au
conseil la conscience et, quand elle parle, l'écoutez-vous?
Ne vous arrive-t-il jamais de l'étouffer sous des oui! oui!
bruyamment répétés, des non! non! qui se
prononcent à demi-voix, mais qui finissent par l'emporter ?
« je veux être chrétienne » disait tout
haut une catéchumène. « Pas trop »,
ajoutait-elle, tout bas. Voilà des projets formés
selon la chair. Il ne faut pas qu'ils s'attendent à
participer aux promesses de Dieu.
Paul avait, lui, le droit de compter sur ces
engagements; voyons comment il nous les présente.
.
2. Promesses de Dieu.
A la versatilité inhérente
à la plupart des projets humains, mais dont l'apôtre
ose pourtant affirmer que les siens sont exempts, il se hâte
maintenant d'opposer l'admirable et constante
fidélité de Dieu dans ses promesses.
Car il y a des promesses de Dieu. Nous
semblons quelquefois en douter. Nous agissons, nous parlons, nous
pensons en en faisant abstraction. Grosse erreur; cause de
beaucoup de lacunes et de beaucoup de faiblesses, dans notre vie
spirituelle. Paul se garde bien de les oublier : « Tout
autant, dit-il, qu'il y a de promesses de Dieu.... » Elles
sont donc nombreuses. Et, à part leur nombre, que
sont-elles ? Eh bien, elles sont : oui. Non pas oui, oui! cette
répétition sonore et agitée ne sert
quelquefois qu'à déguiser le peu de sérieux
de la parole. Oui ! tout simplement, mais en Lui,
c'est-à-dire en Dieu qui n'est pas homme pour mentir, ni
fils de l'homme pour se repentir, en Dieu qui ne peut ni tromper
ni se tromper et qui, s'il a prononcé son Amen! sur l'un
quelconque de nos projets, le fait aboutir à travers tous
les obstacles. Vous savez le sens du mot Amen. C'est une
affirmation ; l'attestation que les paroles prononcées ne
dépassent en rien la pensée. Or, cette attestation,
appuyant les promesses de Dieu, Paul déclare qu'il la
reçoit « par Jésus-Christ », ou pour
traduire plus littéralement à travers
Jésus-Christ et comme en passant par lui. Pour entendre
cette expression dans toute sa beauté, rappelez-vous un des
touchants symboles de l'histoire des patriarches. Lorsque deux
d'entre eux voulaient contracter une alliance en lui donnant une
solennité particulière, ils partageaient par la
moitié quelques victimes, puis passaient l'un et l'autre
à travers ces quartiers sanglants déposés
à droite et à gauche d'un sentier. Ainsi fit Dieu
lui-même, quand il daigna traiter alliance avec Abraham; il
passa, lui aussi, représenté par un feu qui
éclairait la nuit (4). Lorsque le croyant est
invité par son Dieu à entrer dans l'alliance des
promesses, il peut, il doit passer lui aussi au travers d'une
victime, et cette victime, _c'est son Sauveur immolé pour
lui sur la croix. Qui dirait après cela que les engagements
de Dieu envers nous manquent de garantie ?
Il vaut la peine de fixer quelque temps
notre esprit sur ces sujets ; nous ne le faisons habituellement
pas assez. Nous savons vaguement que Dieu fit autrefois des
promesses à son peuple; qu'il en tient encore en
réserve pour ses enfants d'aujourd'hui. Beaucoup de
chrétiens ne vont guère au-delà; il ne faut
pas s'étonner si la joie et la confiance manquent à
peu près totalement à leur christianisme.
Il y a des promesses pour nos enfants : on
nous le rappelle quelquefois quand nous les présentons au
baptême. Combien de parents élèvent leurs fils
et leurs filles en leur présentant cet admirable
privilège, qui leur appartient pourtant dès leur
naissance ? Qui leur dit et leur répète, à
mesure qu'ils grandissent, que chacune de ces promesses est
attestée par un amen ? Qui leur enseigne à en rendre
grâce, et à s'en prévaloir lorsque viendront
les heures de la tentation ?
Il y a des promesses pour les pères,
pour les mères, pour vous tous qui lisez ces lignes.
Seulement à voir et à entendre quelques-uns d'entre
vous, vraiment on ne le dirait pas. Pourquoi vous plaindre de
votre misère spirituelle, de votre isolement, de l'abandon
dans lequel vous croyez qu'on vous laisse? Dieu ne vous laisse
pas, lui. Il vous a fait des promesses, et il n'en oublie pas une
seule. N'imaginez jamais qu'il ne s'occupe pas de vous ; essayez
plutôt de faire le compte de tout ce qu'il vous donne et de
tout ce qu'il vous promet. Promesses pour les jours heureux ;
promesses aussi pour les heures de détresse; elles ne sont
pas moins nécessaires pour les uns que pour les autres.
Sans elles votre joie s'évapore bien vite en dissipation et
votre deuil ne tarde pas à vous accabler. Promesses pour le
temps présent, de quelque parure ou de quelque crêpe
qu'il soit revêtu. Promesses royales, car Dieu, par
l'onction de son Esprit, vous prépare aux fonctions de roi
et de sacrificateur. Ouvrier qui peines durement afin de gagner
ton pain et celui de ta famille ; il y a des promesses pour toi,
de la part de celui qui t'a prouvé son amour en envoyant
son Fils dans le monde afin de te sauver. Il y en aussi pour toi,
jeune homme, qui vas quitter pour la première fois le toit
paternel et affronter presque seul les tentations des grandes
villes.
Un mot bien connu sert à
l'apôtre pour désigner la nature de ces promesses. Il
les appelle « les arrhes de l'Esprit ». Comme un
serviteur que nous engageons a le droit de réclamer de nous
des arrhes en signe d'un contrat qui nous lie
réciproquement, de même Dieu consent à nous
donner des gages qu'il nous a réellement pris à lui
- et c'est par l'Esprit Saint qu'il nous les donne. Les avez-vous
reçus ? Plus peut-être que vous n'osez vous l'avouer
à vous-mêmes. Un peu d'amour véritable
déposé, cultivé dans votre coeur pour Dieu et
pour le prochain.... Eh! ce sont déjà les arrhes de
l'Esprit. Un peu plus d'humilité mêlée
à plus d'ardeur dans la lutte, à plus de confiance
dans la victoire sur le péché, ce sont aussi des
arrhes de l'Esprit. Besoin de faire part à d'autres des
grâces que vous recevez; recherche de la prière en
commun, pénétrée à la fois de
requêtes et de reconnaissance, sacrifice d'une
volonté propre qui commençait à devenir de
l'égoïsme... tout autant d'arrhes de l'Esprit.
Vous allez probablement aujourd'hui faire de
nouveaux projets; vous en faisiez en lisant les lignes qui
précèdent. N'en faites plus, voulez-vous, sans les
associer étroitement à une promesse de Dieu. Autant
que j'en puis juger, c'était la méthode de Paul. Ne
croyez-vous pas que c'est la bonne?