PORTRAIT POLITIQUE DES PAPES
(JUSQU'A
1822)
XIVe SIÈCLE.
BENOIT XI
CXCIVe PONTIFE. - De 1303 A 1304.
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NICOLAS BOCASIN, de Trévise,
général de l'ordre des Dominicains,
cardinal évêque d'Ostie, fut
élu pape le 23 octobre 1305, et mourut le 7
juillet de l'année suivante. On croit qu'il
fut empoisonné, à l'instigation de
quelques cardinaux attachés au
système de Boniface VIII, qui
s'aperçurent que le nouveau pontife suivait
d'autres principes de gouvernement, quoiqu'il
eût été revêtu, par ce
pape, de la pourpre romaine.
Benoît XI songeait à rétablir
la paix dans l'Église. Il termina les
différents qui s'étaient
élevés entre le Saint-Siège et
les Colone, à qui il rendit une partie de
leurs dignités, en leur
offrant les moyens de recouvrer les autres. Il leva
l'excommunication et l'interdit qui pesaient sur la
France, et reçut avec joie les
félicitations de Philippe; en un mot, sa
conduite fut digne du père commun des
fidèles, et sa canonisation par Benoît
XIV a été approuvée par toute
l'Église.
CLÉMENT V
CXCVe PONTIFE. - DE 1304 A 1314.
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Les Cardinaux étaient divisés en
deux factions ; l'une attachée aux
intérêts de la France, l'autre
travaillant pour Boniface VIII, contre
Philippe-le-Bel.
Après onze mois de vacance, le parti
français l'emporta, et l'archevêque de
Bordeaux , Bertrand de Goth, né dans ce
diocèse, fut élevé à la
papauté le 5 juin 1305 ; il mourut le 20
avril 1314.
La plus évidente simonie l'avait
porté au trône pontifical,
puisqu'avant l'élection, le roi de France
lui ayant dit : II ne tient qu'à moi de
vous faire nommer pape, si vous me promettez telle
et telle chose, l'archevêque s'engagea
à tout, et se mit
à genoux devant le monarque pour le
remercier. Philippe tint parole, et Bertrand fut
élu.
Malgré son âge avancé et sa
nouvelle dignité , il n'en continua pas
moins de vivre en concubinage avec sa parente , la
comtesse de Périgord , au grand scandale du
public. Un des engagements qu'il avait pris avec le
roi de France, était d'abolir l'ordre
militaire des Templiers : cet
événement eut lieu au concile
général de Vienne en Dauphiné,
dans l'année 1311.
Clément continua l'entreprise
commencée par Boniface VIII, au sujet du
royaume de Hongrie, qu'il voulait donner à
Charles Robert, petit-fils de Charles II, roi de
Naples, et il fit un traité avec les
Hongrois, par lequel ceux-ci s'engagèrent
à reconnaître ce prince pour leur
souverain, après la mort d'Othon de
Bavière, avec cette clause que ce
n'était pas le pape qui donnait la couronne,
mais que le prince en jouissait comme petit-fils de
la reine Marie, fille d'Étienne IV, roi de
Hongrie.
Clément réhabilita la mémoire
de Boniface, son prédécesseur, parce
qu'il était compromis lui-même dans
son procès, et Philippe, vaincu par les
injustes concessions de la cour de Rome, ne voulut
plus voir un coupable ni un ennemi dans celui qu'il
avait fait accuser.
Dans sa sentence d'absolution , le pape, pour
flatter le monarque, reconnut qu'il était
innocent de tout ce qu'il avait dit, publié
ou fait exécuter contre Boniface, sans
excepter même sa détention qu'il avait
commandée;
disposition aussi contraire à la justice que
celle qui déclarait Boniface innocent,
puisque le pape n'étant pas le sujet du Roi
de France, celui-ci ne pouvait avoir le droit de le
faire arrêter.
Clément V voulut intervenir, comme juge,
dans les démêlés de Henri VII
de Luxembourg, empereur d'Allemagne, avec Robert,
roi de Naples, prétendant que les papes
avaient droit de haute souveraineté
indirecte sur tous les rois de la terre ; mais
Henri protesta qu'il ne reconnaissait aucune
autorité dans le pape sur le pouvoir
temporel : sa mort étant arrivée
quelque temps après, Clément V
déclara sa mémoire infâme,
comme convaincu de perfidie et de parjure,
puisqu'il avait juré fidélité
au successeur de Saint-Pierre, pour obtenir la
couronne impériale.
Le pape fixa sa résidence à Avignon
dans le comtat Venaissin, qui passait pour la
propriété des papes, depuis que
l'usurpation, appuyée par les foudres de
l'Église, les en avait rendus maîtres.
L'abandon où ce pape et ses successeurs
laissèrent l'Église de Rome, causa
des maux incalculables et donna lieu au grand
schisme d'Occident.
Il conféra, pour de grosses sommes d'argent,
une foule d'évêchés et presque
toutes les dignités ecclésiastiques,
en ajoutant de nouveaux droits pécuniaires
à ceux que l'ancienne chancellerie avait
établis, afin d'enrichir et d'élever
sa famille ; en un mot, sa conduite offrit
tant de perversité, que Saint-Antonin
lui-même, archevêque de
Florence,malgré sa
qualité de religieux et sa grande
piété, n'a osé faire
l'apologie de ce pape dans son histoire : il
n'est donc pas étonnant que le Dante, son
contemporain, ait dit, dans son poème du
Paradis, que Clément V, au lieu
d'être pape ou père, n'a
été qu'un loup qui a
éloigné du chemin du salut les brebis
qu'il y fallait conduire, ce qui est cause que
l'Évangile a été
abandonné, que les doctrines des
Saints-Pères ont été
méprisées et qu'on ne fait plus cas
que des Décrétales.
Le scandale alla si loin, que
Frédéric II, roi de Sicile, qui
régnait dans ce temps-là, ne put
s'empêcher de dire que l'état
où il voyait l'Église
Chrétienne, la manière dont elle
était gouvernée, et la conduite du
clergé, lui faisaient douter si
l'Évangile et les traditions apostoliques
n'étaient pas des inventions purement
humaines.
JEAN XXII
CXCVIe PONTIFE. - DE 1316 A 1334.
Vingt-deuxième schisme.
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JACQUES DE ÉUSA, né à
Cahors, cardinal, évêque de Porto, fut
élu pape à Lyon, le 7 août
1316, sous le nom de Jean XXII. Cette
élection avait été
précédée d'un
interrègne de deux ans et demi, sans que les
deux tiers des cardinaux eussent pu se
réunir et donner un chef à
l'Église.
Jean Villani, auteur contemporain, ajoute que,
malgré cette majorité
d'électeurs, la nomination de Jacques fut un
véritable attentat, puisque, ayant fait
consentir les cardinaux à s'en rapporter
à lui pour le choix d'un nouveau pape, afin
de faire cesser le scandale de la
chrétienté, il profita de cet
avantage, eut la hardiesse de se nommer
lui-même, et fit approuver cette
étrange mesure par ses collègues que
l'événement jetait dans la plus
grande surprise, et qui craignaient un schisme. Il
poussa l'avarice encore plus
loin que son prédécesseur,
c'est-à-dire, que la sienne ne connut point
de bornes. Il inventa de nouveaux moyens d'exaction
pour s'enrichir, en se réservant le droit de
provision sur les évêchés, les
abbayes, les dignités, les canonicats et les
bénéfices de toutes les
églises cathédrales, des
collégiales et des monastères de la
chrétienté ; et en faisant
tomber son choix sur des titulaires qui ne
pouvaient passer d'une charge à l'autre,
sans acquitter quelque droit pécuniaire, ce
qui multiplia étrangement le nombre des
vacances : si, par exemple, un patriarcat
venait à vaquer, il le donnait à un
archevêque ; l'archevêché
passait entre les mains d'un évêque,
et l'évêché devenait la part
d'un abbé ou d'un dignitaire ; le
chanoine, obtenait la dignité ; le
prébendier, le canonicat ; le
demi-prébendier, la prébende ;
le bénéficier, la
demi-prébende ; le chapelain, le
bénéfice, et un simple prêtre,
la chapellenie ; en sorte qu'un seul emploi du
premier rang venant à vaquer, il
expédiait de nouvelles provisions et de
nouveaux brefs lucratifs, et exigeait neuf fois des
annates de chaque titre
conféré : afin de mieux
régulariser cette manière de voler,
il établit et fixa les droits qu'il faudrait
acquitter dans la chancellerie pour
l'expédition de toutes ces
pièces.
Les électeurs de l'empire s'étant
partagés, pour la nomination d'un chef,
entre Louis V de Bavière, comte palatin du
Rhin, petit-fils, par sa mère, de l'empereur
Rodolphe 1er, et Frédéric
d'Autriche, fils de l'empereur
Albert ; Jean XXII montra, dans cette
circonstance, autant de hauteur que de
perfidie : il trompa, par de fausses
promesses, les deux élus et fomenta la
guerre civile : lorsqu'elle eut
commencé à désoler
l'Allemagne, il eut la hardiesse de déclarer
que, lorsque les sept électeurs
n'étaient point unanimes dans leur choix,
non seulement le pape avait le droit de nommer le
chef de l'empire, mais qu'il pouvait encore en
choisir un qui n'eût pas eu un seul suffrage
dans le collège des électeurs.
Louis de Bavière qui avait eu cinq voix pour
lui, remporta une grande victoire sur
Frédéric : celui-ci ayant
été fait prisonnier, renonça
à l'empire pour obtenir sa
liberté.
Malgré ce traité, Jean XXII refusa de
confirmer le nouvel empereur, et lança
même l'excommunication contre lui, sous
prétexte qu'il agissait comme roi des
Romains, sans son approbation. Il employa contre
lui les qualifications que ses
prédécesseurs avaient
imaginées contre les princes qu'ils
n'aimaient pas, en l'appelant schismatique,
hérétique, fauteur
d'hérésies, ennemi et
persécuteur de l'Église, indigne de
la couronne impériale et de toute autre
souveraineté, condamnant et déclarant
nul le serment de fidélité qui lui
avait été prêté,
à Aix-la-Chapelle, en Allemagne, à
Milan et dans toute l'Italie ; et ordonnant
aux prêtres et aux laïques de
l'abandonner, et d'être prêts à
reconnaître avec serment celui qu'il allait
nommer, parce qu'à lui seul appartenait le
droit de donner l'empire, comme
successeur du pape qui en avait investi.
Charlemagne.
Louis V, de son côté, ne restait pas
dans l'inaction ; il fit répandre des
lettres dans lesquelles il traitait Jean XXII
d'Antéchrist, de loup qui dévorait le
troupeau de Jésus-Christ sous le nom de
pape, d'ennemi des chrétiens dont il faisait
répandre le sang par les guerres civiles
qu'il avait excitées ; de Satan venu
sur la terre pour le malheur des hommes ; de
barbare qui se vantait qu'un pape n'est jamais plus
puissant que lorsque les rois sont en guerre les
uns contre les autres ; de perfide qui avait
poussé aux armes les deux concurrents en les
trompant tous les deux en même temps ;
de Lucifer, pour l'orgueil de son esprit, lui qui
se disait semblable au Très-Haut et qui
ordonnait qu'on adorât ses pieds, comme
Alexandre et Dioclétien ; qu'il
était en conséquence, honteux et
abominable que le chef des princes se
prosternât devant le serviteur des
serviteurs.
« S'il est le serviteur des serviteurs,
pourquoi n'enseigne-t-il pas comme un vrai
serviteur, par la voie de l'exemple ? S'il
est bon pasteur, que ne soigne-t-il avec amour
les brebis de Jésus-Christ, au lieu de les
opprimer par la guerre ? Que ne borne-t-il ses
paroles à ce qui concerne les choses du ciel
sans les mêler à celles de ce
monde ? Pourquoi ne nous laisse-t-il pas
gouverner nos affaires temporelles, en vertu du
droit des gens, et comme l'ont fait tous nos
aïeux ? Et surtout, comment ose-t-il
être assez impudemment
menteur, pour m'appeler fauteur
d'hérésie ? Je suis
chrétien, pendant qu'il est
hérésiarque :
celui-là n'est point un disciple du
Christ qui se moque de sa vie, qui méprise
sa pauvreté, déshonore sa religion,
profane ses choses saintes et foule aux pieds ses
dogmes. Nous appelons de cet homme, qui se dit le
pape Jean XXII, à l'assemblée de
l'univers chrétien. »
Louis de Bavière ne s'en tint pas
là ; il se rendit à Rome, se fit
couronner empereur, présida à
l'élection d'un nouveau pape, Pierre
Ranallucio de Corbières, religieux
franciscain, qui fut nommé Nicolas V, et
continua de traiter Jean XXII
d'hérétique. Il faut convenir que les
raisons ne lui manquaient pas, puisque ce pape
avait déclaré dans différentes
bulles que si Jésus-Christ et les
apôtres eurent non seulement la jouissance,
mais encore la propriété de l'argent
et des autres objets qu'on leur avait
donnés, les frères franciscains en
jouissent aussi à l'égard des choses
qui sont destinées à leur usage.
Le pape Nicolas III avait déclaré
tout le contraire dans la fameuse bulle exiit
qui seminat, qui a été
insérée dans le texte des
décrétales, et Jean XXII ne pouvait
éviter de donner dans l'un ou l'autre des
deux écueils qui se présentaient,
ici. En effet, si le pape est infaillible lorsqu'il
juge ex cathedrâ, comme chef de
l'Église, Jean était
hérétique, en croyant l'opposé
de la déclaration de Nicolas ; et s'il
avait raison, l'infaillibilité
du pape se trouvait en
défaut. Jean aima mieux ne voir qu'une
erreur dans la décision de Nicolas, et il
avoua dans ces bulles que, quoique ce pape en
eût décidé autrement que lui,
ce serait néanmoins une erreur contraire
à l'Écriture, de ne pas admettre son
opinion, puisqu'on voit que Jésus-Christ et
ses apôtres possédèrent de
droit certaines choses, ce qui, d'après la
bulle de Nicolas, eût été une
violation de la loi, supposition qu'on pourrait
qualifier de véritable blasphème.
Mais, si Jean XXII a échappé au
reproche d'hérésie sur ce point, il
n'en est pas de même à l'égard
d'une autre doctrine qu'il prêcha, qu'il
écrivit et qu'il ordonna d'enseigner, et
d'après laquelle l'âme de la
Sainte-Vierge et celle des saints et des justes ne
sont pas dans le ciel et ne jouissent pas de la vue
de Dieu qu'elles ne verront qu'après le
jugement universel.
L'université de Paris et tous les
théologiens catholiques l'ayant
condamné, Jean se rétracta à
l'heure de la mort, et fit la profession de foi
qu'on lit dans l'histoire ecclésiastique de
l'abbé Fleuri. À sa mort, le fisc se
trouva riche de vingt-cinq millions de florins.
Il est inouï que les théologiens de
notre siècle aient osé
répandre tant d'erreurs sur les papes, et
accréditer avec une si singulière
confiance la fable de l'intervention directe du
Saint-Esprit dans leur élection, celle de
leur infaillibilité, et le prétendu
devoir de leur obéir aveuglément et
de révérer comme
Saints, des hommes d'une aussi horrible
perversité que Jean XXII, Boniface VIII et
tant d'autres monstres non moins abominables.
BENOÎT XII
CXCVIIe PONTIFE. - DE 1334 A 1342.
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JACQUES FOURNIER, de Saverdun, dans le
comté de Foix, moine de l'ordre de
Cîteaux, et cardinal, prêtre du titre
de Sainte-Prisce, fut élevé à
la papauté, le 20 décembre 1334, sous
le nom de Benoît XII, et mourut le 25
avril 1342. Il fut le troisième pape
français qui tint sa cour à Avignon,
sans songer à visiter l'Église de
Rome, à laquelle il fut toujours
étranger.
On commence à trouver, sur les images de ce
pontife, la tiare avec les deux couronnes ; on
présume, néanmoins, que cet usage
avait été déjà
introduit par Clément V ou Jean XXII :
quoiqu'il en soit, il est certain que leurs
prédécesseurs n'en portèrent
qu'une, et qu'avant Grégoire VII, la tiare
était sans couronne.
Benoît XII ouvrit des conférences,
pour rétablir la paix entre la cour de Rome
et l'empereur Louis V de Bavière ; mais
les propositions qu'il envoya, furent jugées
inadmissibles par les princes d'Allemagne.
Mécontent de ne pas être
écouté, il eut recours aux censures
comme son prédécesseur, et les rendit
même plus sévères. L'empereur,
d'accord avec la diète de l'empire, publia
un manifeste, dans lequel il déclarait que
le royaume d'Allemagne, appelé des Romains,
était électif et indépendant
du Saint-Siège ; que celui d'Italie
devait en être regardé comme une
dépendance depuis la conquête de
Charlemagne, et que les deux états
composaient un empire qui ne dépendait que
de Dieu, la cérémonie du couronnement
par les papes étant sans importance, et
ceux-ci n'ayant jamais obtenu aucun droit sur
l'empire.
Benoît XII entreprit aussi de
dépouiller du royaume de Sicile, Pierre II,
fils et successeur de Frédéric
II ; mais ce prince défendit
l'entrée de ses états à quatre
moines franciscains, qui voulurent y entrer avec
les premières bulles, et il continua
d'exercer les droits de la souveraineté,
malgré les censures du pape.
La Hongrie, la Pologne, la Suède et d'autres
pays ne furent pas à l'abri des
prétentions de Benoît XII. Il voulut
en régler les affaires politiques, comme
premier maître du monde et roi des rois,
à qui tout devait obéir : cette
conduite n'était qu'une
conséquence de la doctrine qu'avaient
répandue partout les Augustins, les
Dominicains et les Franciscains, qui traitaient
d'hérétique l'opinion contraire. Les
princes commirent ici une grande faute, en
favorisant ce système, dont ils profitaient
quelquefois, lorsque l'ambition, l'envie d'obtenir
le titre de la royauté, ou d'affaiblir la
puissance de leurs ennemis, leur rendaient utile ou
nécessaire l'intervention du pape.
CLÉMENT VI
CXCVIIIe PONTIFE. - De 1342 A 1352.
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PIERRE ROGER, né dans les environs de
Limoges, moine bénédictin,
archevêque de Rouen, cardinal du titre de
Saint-Nérée, parvint au pontificat,
le 7 mai 1342, régna sous le nom de
Clément VI, et cessa de vivre, le 6
décembre 1352, à Villeneuve
d'Avignon.
À peine eut-il pris en main le gouvernement
de l'Église, qu'il publia un bref qui
enjoignait à tous les
prêtres pauvres, de se rendre, dans
l'intervalle de deux mois, à Avignon,
où il avait fixé sa résidence,
à l'exemple de ses trois
prédécesseurs. En peu de temps, il y
en eut jusqu'à cent mille. Cet état
de misère était la suite des
désordres dans lesquels la cour de Rome
était plongée. Clément se
réserva, dès le commencement de son
pontificat, la provision de tous les états
ecclésiastiques, et particulièrement
des prélatures, et poussa même les
choses jusqu'au point d'annuler toutes les
élections canoniques qui avaient
été faites de son temps. Quelques
cardinaux lui ayant représenté que
ses prédécesseurs n'avaient jamais
rien fait de semblable, il leur répondit
qu'ils n'avaient pas su être papes. Cette
conduite et la réponse qu'on vient de voir,
annonçaient de bonne heure ce qu'il fallait
attendre d'un tel pape.
Les traités de réconciliation entre
l'empereur Louis V et la cour de Rome ayant
été renouvelés, Clément
VI y fit insérer de nouvelles conditions
extrêmement dures. Il obligea le monarque
à reconnaître que toutes les
îles appartenaient au
Saint-Siège ; que l'empire
n'était qu'un fief et un
bénéfice de l'Église
romaine ; que, pendant la vacance de l'empire,
les papes avaient le droit de l'administrer ;
qu'ils étaient les maîtres du droit
d'électeur, et avaient, par
conséquent, la faculté de le donner,
de le restreindre ou de l'ôter ; que le
nouvel empereur ne pourrait gouverner l'empire,
sans avoir obtenu sa confirmation de la cour de
Rome ; que cette
cérémonie n'aurait lieu qu'autant que
l'élu prêterait serment de
fidélité et de soumission au
souverain pontife, et se reconnaîtrait son
vassal ; que Louis se dépouillerait de
toutes les marques de la souveraineté, et
renoncerait à l'exercice de la suprême
puissance pour se soumettre à la
volonté du pape, en confessant qu'il n'avait
pas eu le droit d'en faire usage, et reconnaissant
que les mesures de Jean XXII et de Benoît XII
avaient été légitimes ;
le pape exigeait en même temps que l'empereur
lui envoyât comme otages ses propres enfants,
dont le sort ne devait pas moins dépendre
que le sien de sa volonté.
Louis communiqua ces conditions à la
diète de Francfort, et les princes
protestèrent qu'on ne pourrait les admettre
sans déshonorer l'empire ; ils
opposèrent un nouveau manifeste aux
prétentions de Rome, et firent voir que les
papes étaient sujets de l'empereur
d'Allemagne et lui devaient le serment de
fidélité et de soumission comme
autrefois.
Clément VI, inébranlable dans son
système, adressa aux électeurs une
bulle, par laquelle il leur ordonnait
d'élire un nouveau roi des Romains à
la place de Louis de Bavière. Cet ordre fut
exécuté sans résistance (tant
la crainte du pape avait d'influence sur les
esprits), et leur choix tomba sur Charles IV de
Luxembourg, fils de Jean, roi de Bohême,
petit-fils, par sa mère, de l'empereur Henri
VII de Luxembourg. Ce ne fut pas sans se donner
beaucoup de mouvements, que le pape
vint à bout de son
dessein, et les intrigues qu'il y employa
étaient seules capables de déshonorer
le successeur de Saint-Pierre : Charles fut
obligé de s'engager à tout ce
qu'avait refusé son compétiteur, qui
bientôt mourut empoisonné ; il
accepta surtout l'infâme humiliation de
n'aller à Rome que pour la
cérémonie de son couronnement, et de
faire ce voyage à pied, sans troupes et sans
suite, de quitter cette ville le même jour,
sans se mêler du gouvernement, dont il devait
regarder le pape comme souverain arbitre ; de
n'entrer en Italie qu'une seule fois, et pour se
faire couronner à Milan ; de n'accorder
aucun secours aux Gibelins, c'est-à-dire aux
princes qui soutenaient le parti de l'empire contre
les usurpations des papes ; de
reconnaître que ceux-ci, et non les empereurs
d'Allemagne, avaient seuls droit à la
possession de Ferrare et de quelques autres villes,
dont ses prédécesseurs avaient
déjà réclamé la
souveraineté, de même qu'à
celle des îles de Sicile, de Sardaigne, de
Corse et de tout ce que les différentes mers
du monde en renferment dans leur vaste
étendue.
Charles ne fit aucune difficulté de se
soumettre à tout ; ce qui engagea
Pétrarque et les autres écrivains
contemporains à signaler hautement
l'infâme bassesse de Charles et l'orgueil,
l'arrogance, l'ambition, l'avarice et les infamies
de la cour de Rome, que ce fameux poète
compare à Babylone, avec une telle
énergie de pinceau, que les protestants du
seizième et du dix-septième
siècle n'ont
peut-être rien
publié de plus violent que les tableaux de
ce catholique italien, témoin oculaire de
tout ce qu'il raconte. Matthieu Villani n'a pas
été moins fidèle dans les
détails qu'il nous a laissés sur
cette cour, et on peut en dire presque autant de
Saint-Antonin de Florence, qui ne s'exprime en
termes un peu plus modérés, que par
ménagement pour les papes et par respect
pour les idées générales de ce
temps-là.
Fidèle à ses principes,
Clément VI prétendit gouverner le
royaume de Naples, pendant la minorité de la
reine Jeanne, comme son tuteur légitime, par
le droit de souveraineté directe qu'il
s'attribuait sur les royaumes, et quoique Robert,
l'aïeul de la princesse, lui eût
donné par son testament des tuteurs et des
ministres. Sa politique fut la même à
l'égard des princes de la maison d'Aragon,
qui régnaient en Sicile ; mais
l'événement ne répondit pas
à ses espérances.
Il investit du droit de souveraineté sur les
îles Canaries, Louis Espagna de la Cerda, qui
descendait de l'infant de la Cerda, à
condition de se reconnaître vassal et
tributaire du Saint-Siège, et de convenir
que ce pays était un fief apostolique,
quoiqu'il fût soumis à des peuples
idolâtres, et que Louis dût en faire la
conquête à ses frais, ce qui cependant
n'eut pas lieu.
Il nomma à une foule
d'évêchés de toutes les parties
du monde chrétien, des sujets
étrangers à ses royaumes, et qui ne
résidaient point dans
leurs églises. Plusieurs princes s'en
étant plaints, particulièrement les
rois d'Angleterre et de Castille, il fit des
réponses si frivoles et si insignifiantes,
qu'on vit bien par-là le peu d'estime qu'il
avait pour les souverains.
Les plaintes se multipliaient de toutes parts
contre les entreprises et les usurpations des
moines mendiants, en sorte que leur suppression
était vivement demandée. Quelques
cardinaux voulurent engager Clément VI
à les soumettre à une
réforme ; mais il méprisa leurs
conseils, et leur reprocha leurs richesses et leur
vie scandaleuse, sans réfléchir que
connaître le mal, et ne point y
remédier, c'était se rendre coupable
pour un motif d'intérêt personnel.
Il eut de grands démêlés avec
le roi d'Aragon Pierre IV, qui parvint à
tout concilier à force d'argent, comme tous
les autres gouvernements qui voulurent employer ce
moyen.
Il excommunia Jean Visconti, archevêque de
Milan, pour avoir usurpé la
souveraineté de la ville de Bologne. On
attribua à ce prélat une lettre
adressée par le prince des
ténèbres à son vicaire
Clément, et aux cardinaux ses
conseillers ; cette pièce, qu'un
cardinal partisan de Visconti, avait laissé
tomber à dessein dans le consistoire
présidé par le pape, fut
ramassée par un autre membre du sacré
collège, qui la lut.
Lucifer y donnait mille louanges à
Clément VI et à ses cardinaux, pour
le zèle et le succès avec lesquels
ils travaillaient à
étendre et à consolider son royaume
des ténèbres, en employant tout ce
qu'ils avaient de mérite et de
dévouement pour cette belle cause ; il
finissait ainsi : « Votre
mère, la superbe, vous salue, avec vos
soeurs l'Avarice, la Luxure, et leurs compagnes,
lesquelles espèrent triompher avec les
secours que vous leur prêtez
continuellement : donné au sein de
l'enfer, en présence d'un grand nombre de
diables. »
Quoique le pape ne doutât pas que
l'archevêque ne fût l'auteur de cette
lettre, il se réconcilia cependant avec lui,
après en avoir reçu une somme
considérable d'argent, leva son
excommunication, et lui accorda l'investiture de
Milan et de Bologne pour l'espace de douze
années, à condition qu'il paierait,
comme vassal du Saint-Siège, douze mille
florins d'or par an. Milan était ville
impériale et la capitale du royaume
d'Italie : on n'y eût aucun égard
dans le traité.
Cette conduite du pape et de Visconti faisait dire
à Mathieu Villani, qui continuait alors
l'histoire que son frère Jean avait
commencée, que le dévouement au
Saint-Siège, aidé du secours de
l'argent, obtenait auprès des papes un plein
succès dans les affaires.
Ce fut le moyen qu'employa Casimir III, roi de
Pologne, pour engager ce pape à lever
l'excommunication qu'il avait lancée contre
lui, lorsqu'il refusa d'éloigner le grand
nombre de concubines qu'il avait à sa
cour. D'immenses richesses
accumulées par des moyens aussi scandaleux,
furent employées par Clément VI
à élever sa famille, dont la
dépravation ajoutait au déshonneur du
chef de l'Église.
Dans le trente-et-unième chapitre du premier
livre des Révélations de
Sainte-Brigitte, qu'il vivait dans ce
temps-là, on lit que Jésus-Christ
apparut à cette Sainte, et lui dit que le
pape Clément VI était le meurtrier
des âmes, le destructeur du troupeau
chrétien, et plus abominable que les juifs,
plus ennemi de Jésus-Christ que Judas ;
plus injuste que Pilate, et plus méchant que
Lucifer.
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