PORTRAIT POLITIQUE DES PAPES
(JUSQU'A
1822)
IXe SIÈCLE.
ÉTIENNE
IV
XCVIIe PONTIFE. DE 816 A 817.
ÉTIENNE, noble et
diacre romain, fut consacré pape le 22 juin
816, et mourut le 24 janvier 817.
Durant son court pontificat, il montra combien
déjà l'esprit d'ambition était
enraciné dans le clergé romain, et
avec quelle hypocrisie on savait le cacher.
L'élection pontificale ayant suivi
immédiatement la mort de Léon III,
Étienne se fit consacrer sans attendre la
confirmation impériale. Une telle conduite,
si l'empereur s'en fût trouvé
offensé, aurait pu amener la perte de toutes
les provinces romaines. Pour échapper
à ce danger, Étienne fit sur-le-champ
prêter au clergé et au peuple de Rome
serment de fidélité à Louis
Ier, le Pieux, et en fit passer l'acte au prince,
par des envoyés extraordinaires, se
justifiant de s'être fait consacrer sans
attendre son approbation, et lui remettant une
couronne impériale en or, Il partit
bientôt lui-même pour le consacrer
empereur et roi, à Rheims, et lui porta
une seconde couronne d'or pour servir au
couronnement de l'impératrice.
Ce voyage ne lui fut pas inutile, car l'histoire
raconte qu'il obtint de Louis tout ce qu'il
désirait, et il est aisé de croire
qu'il ne désirait pas peu. On ne
connaît pas exactement l'objet de ses
demandes. Il est vraisemblable, cependant, que ce
fût la confirmation des donations de
Charlemagne, et la promesse de défendre ses
états, au cas où l'empereur de
Constantinople aurait l'intention de les
revendiquer : c'est à cela, en effet,
que se bornaient les principales inquiétudes
des papes.
C'est là un véritable scandale, sans
doute, mais on pourrait encore passer par
là-dessus, si les successeurs de Léon
III et d'Étienne IV s'étaient
contentés du sort de ces papes ; car
enfin, ces derniers reconnaissaient la
souveraineté directe des empereurs, et leurs
adulations même prouvaient leur soumission.
Des temps viendront où ce pouvoir, dont
Léon et Étienne étaient
décorés, leur semblera trop
étroit, et où ils affecteront une
souveraineté et un pouvoir universel sur
tous les empereurs, les rois, et les autres
souverains.
PASCHAL Ier
XCVIIIe PONTIFE. - DE 817 A 824
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provenant de:
http://fr.wikipedia.org/wiki/Pascal_Ier
PASCHAL, né à
Rome, fut consacré pape le 25 janvier 817,
et mourut le 11 mai 824. Il n'attendit pas non plus
la confirmation impériale. Louis Ier s'en
offensa. Paschal chercha à le satisfaire par
des discours subtils. Il connaissait la faiblesse
de ce souverain ; il savait que, fidèle
aux promesses faites au pape, son
prédécesseur, Louis lui avait fait
expédier le titre de confirmation de toutes
les donations faites par Charlemagne.
En l'an 823, Lothaire, fils aîné de
Louis, et déjà associé par son
père à l'empire, se rendit à
Rome, par son ordre, pour y administrer la justice,
à l'occasion de quelques émeutes qui
venaient d'avoir lieu. Théodore,
nomenclateur de l'Église romaine, et
Léon, son gendre, se distinguèrent
entre tous ; les Romains, par leur zèle
en faveur de Lothaire. Au retour de ce premier en
France, tous deux furent assassinés dans le
palais de Latran. Leurs parents
dénoncèrent devant Louis, le pape
Paschal, comme auteur de cet assassinat.
L'empereur s'emporta d'abord, mais à peine
Paschal eut il nié avec serment en
présence des commissaires impériaux,
que, selon son habitude, il se tint pour satisfait.
Il demanda toutefois qu'on lui livrât les
assassins. Le pape, qui les protégeait, s'y
refusa, et, se voyant libre, alla jusqu'à
affirmer que Théodore et Léon
méritaient la peine de mort, pour
s'être rendus coupables du crime de
lèse-majesté, et qu'ainsi leur mort
ne devait pas être regardée comme un
assassinat, mais bien comme une exécution
judiciaire, dénuée des formes
prescrites.
Tout homme, s'il n'est point membre de ce
clergé, qui soutient en toute occasion la
curie romaine, doit être scandalisé de
cette doctrine, à la fois despotique,
immorale, fausse, et ennemie de l'ordre public. Une
telle conduite de la part de Paschal est la
confirmation la plus certaine du bruit public qui
lui attribuait l'assassinat. Ce qui ajoute encore
à la vraisemblance, c'est que les assassins
étaient, à ce qu'on assure, membres
du clergé. Comment, d'ailleurs,
Théodore et son gendre Léon
auraient-ils été coupables du crime
de lèse-majesté ? Paschal n'en
donna jamais la preuve. Il serait possible qu'ils
eussent parlé contre le danger des doctrines
pontificales de mêler la domination
séculière avec l'office pacifique de
pasteur spirituel. Ce raisonnement passait
déjà pour une rébellion en
faveur de l'empire. Paschal est
vénéré comme saint, le 4 mai.
À quel hasard peut-on devoir la canonisation
de tels hommes ? Où trouvera-t-on, dans
Paschal, des vertus héroïques capables
de contrebalancer les violents soupçons
d'extrême ambition, de perfide assassinat et
de parjure ?
EUGÈNE
II
XCIXe PONTIFE. - DE 824 A 827.
Neuvième schisme.
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provenant de:
http://fr.wikipedia.org/wiki/Eugène_II
EUGÈNE,
archiprêtre de Sainte-Sabine de Rome, fut
élu pape le 5 juin 824, et mourut le 17
août 827.
Son élection fut loin d'être
tranquille. On ne considérait plus alors le
pontificat comme un emploi épiscopal, dans
le sens que lui donnait Saint-Paul, mais comme une
dignité royale, égale, si ce
n'était supérieure, à celle
des autres souverains temporels, au nombre desquels
les papes se comptaient, sans préjudice de
la dépendance où ils se trouvaient
encore de l'empereur.
Un certain Zozime
fut élu pontife romain par un autre parti,
ce qui produisit le neuvième schisme. Il
aurait sans doute duré longtemps, et
amené la guerre civile, si l'empereur Louis
n'eut interposé son autorité.
L'empereur Lothaire, son fils, se rendit encore une
fois à Rome, et en arrêta les
progrès.
On doit observer que les Romains en
général, et les propriétaires
résidants dans les états pontificaux
en particulier, se plaignaient que les papes
donnassent leur sanction aux usurpations de terres
par lesquelles les juges pontificaux enrichissaient
les églises aux dépens des habitants.
Cette circonstance n'avait pas été
sans influence sur le schisme. L'empereur Lothaire,
pour remédier à ce mal, ordonna la
restitution des terres usurpées. Le pape
Eugène concourut avec lui dans cette mesure,
donna le même ordre, et tous deux, d'accord
avec les grands de France et de Rome,
établirent une loi organique, pour
éviter, à l'avenir, cet abus ainsi
que d'autres semblables. À l'égard de
l'élection du pape, l'acte renfermait ce qui
suit :
« Personne, homme libre ou serf, ne
pourra s'opposer à l'élection du
pape. Elle appartiendra de droit aux Romains
conformément à la concession faite
par les anciens pères. Les ducs, les grands
et le peuple de Rome prêteront serment
de fidélité à l'empereur
sous cette forme : Je
promets d'être fidèle aux
empereurs Louis et Lothain : sans blesser
la foi que j'ai promise à l'empereur. Je
promets aussi de ne point consentir que qui
que ce soit devienne souverain pontife,
s'il n'a reçu l'élection canonique,
et que le nouvel élu soit
consacré sans avoir préalablement
prêté par écrit, en
présence du commissaire impérial, le
serment de fidélité semblable
à celui qui a été
prêté et signé par le pape
Eugène. »
Ce serment prescrit de faire part à
l'empereur de l'élection papale et
d'attendre sa commission, ainsi que la nomination
du commissaire qui doit recevoir le serment, avant
qu'on puisse procéder à la
consécration. Si les papes eussent
continué de suivre cette loi organique,
consentie par tous ceux qui avaient part à
l'élection, on n'aurait pas vu tant de
guerres et de meurtres qu'on en a vu depuis le
neuvième siècle, et si tous les papes
eussent été aussi
modérés qu'Eugène II, il n'y
aurait jamais eu entre les empereurs et les
pontifes de ces guerres scandaleuses telles qu'on
en vit dans le douzième, le treizième
et dans une partie du quatorzième
siècle. Il serait possible que cette
modération même ait été
une raison pour le priver de la canonisation. Ce
qu'il y a de vrai, c'est qu'Eugène la
méritait beaucoup mieux qu'un grand nombre
de ceux qui furent inscrits à cette
époque sur le catalogue des Saints. La
modération n'est pas la vertu qui
mérita des papes ou cardinaux, membres de la
congrégation des rits, la
canonisation de ceux qui ont occupé le
siège de Saint-Pierre.
VALENTIN
Ce PONTIFE. EN 827.
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VALENTIN, archidiacre de
Rome, fut élu pape immédiatement
après la mort d'Eugène II.
Consacré le 1er dimanche de septembre 827,
il mourut le 10 octobre de la même
année sans rien laisser qui puisse servir
à notre histoire. Il y a cependant des
raisons de croire en sa bonté, attendu que
le pape Eugène II, son
prédécesseur, avait eu pour lui
l'affection d'un père et qu'il est certain
qu'Eugène était un homme vertueux, et
par conséquent juste et
modéré.
GRÉGOIRE
IV
Cle PONTIFE. DE 827 A 844.
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GRÉGOIRE, prêtre
de Rome, fut élu pape, peu de temps
après la mort de Valentin ; mais il ne
fut consacré que le 5 janvier 828, parce
qu'on attendait la confirmation impériale.
Il fut cependant couronné, car les Romains
qui cherchaient les moyens de persuader que
l'approbation des empereurs n'était rien
autre chose qu'une cérémonie,
s'imaginèrent de le mettre aussitôt en
possession du palais pontifical, et des
églises de Sainte-Marie-Majeure et de
Saint-Jean-de-Latran.
Grégoire fit beaucoup de difficultés
pour accepter le pontificat, de telle
manière qu'on fut obligé de l'enlever
de force de l'église de Saint-Cosme et de
Saint-Damien où il se trouvait par hasard.
Mais, en dépit de cette apparence de
résistance, sa conduite ultérieure
fournit de puissantes raisons de croire qu'il avait
aussi une grande ambition quoiqu'il sut la
dissimuler, sachant bien que la résistance
même qu'il opposait, ne ferait qu'enflammer
davantage. Le rétablissement de la ville
d'Ostie avec ses murailles et ses châteaux
forts, sous le nouveau nom de Grégoriopolis, en serait une preuve suffisante.
Cette entreprise est bien loin de mériter
notre censure. Plut à Dieu que les papes
eussent soutenu les artisans par de semblables
travaux ! Seulement la petite ambition de
perpétuer le souvenir de son nom en le
donnant à cette ville, indique des
idées peu identiques avec celles auxquelles
devait être attribuée sa
résistance à l'occupation de la
papauté.
Malgré le serment de fidélité
qu'il avait prêté à l'empereur
à Louis-le-Pieux, le pape Grégoire se
joignit à Lothaire dans sa rébellion
contre son père, à laquelle avaient
pris part les deux autres enfants que Louis avait
eus d'un premier mariage ; il l'accompagna
même dans le voyage qu'il fit en France
à la tête d'une armée pour
détrôner son père. La plus
grande partie des évêques
français suivait le souverain
légitime. Ayant appris que Grégoire
avait formé le projet de les excommunier,
ils lui écrivirent une lettre très
vigoureuse ; ils lui disaient, entre autres
choses, qu'ils ne dépendaient en rien du
pape, quant à ce qui concernait les affaires
intérieures et particulières de
l'église Gallicane, et que, si
Grégoire les excommuniait, ce serait lui
seul qui se trouverait en effet excommunié,
parce que ce serait eux qui se sépareraient
de la communion d'un homme qui agirait au
mépris des canons.
Le pape fit écrire un mémoire par un
des siens pour soutenir l'opinion contraire. Le
même Grégoire écrivit aux
évêques. Il élevait au plus
haut degré la dignité papale, lui
attribuait un pouvoir très supérieur
au pouvoir séculier, et soutenait, en
conséquence, qu'ils étaient
obligés d'obéir à ses ordres,
au mépris de ceux de l'empereur. Les fils
rebelles parvinrent avec l'aide du pape à
l'horrible action de détrôner leur
père, de le soumettre à une
pénitence publique, et de le reléguer
dans un monastère où il resta
renfermé quelque temps, jusqu'à ce
que la discorde qui s'était mise entre ses
fils, le fit remonter sur le trône
impérial. Le pape fut accusé de
parjure. Il joua, depuis, un rôle si indigne
dans les conférences de
réconciliation qui eurent lieu à son
sujet, que l'endroit où se tinrent les
conférences entre Bâle et Strasbourg,
a gardé le nom de Champ du Mensonge.
SERGIUS II
CIIe PONTIFE. - De 844 A 847.
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SELON l'opinion la plus
commune, Sergius, archiprêtre de Rome, fut
consacré pape le 27 janvier 844, mais il n'y
a rien de certain là-dessus, par les raisons
qu'on verra expliquées plus tard en parlant
de la papesse Jeanne. Sa consécration eut
lieu sans qu'on eût attendu la confirmation
impériale imposée par le
traité conclu sous le pontificat
précédent. Lothaire se tint pour
offensé. Il envoya à Rome son fils
Louis à la tête d'une armée. Le
pape et les Romains firent mille bassesses et mille
adulations honteuses pour se faire pardonner le
passé. Ils s'excusèrent sur le danger
dont ils avaient été menacés
par les intrigues du diacre Jean qui, soutenu par
le bas peuple, s'était fait proclamer pape,
et s'était emparé de l'église
et du palais de Latran. Louis convoqua un concile
composé d'évêques, de ducs, et
de comtes italiens et français, et on
convint que si le pape et les Romains
reconnaissaient l'empereur Lothaire pour souverain
de Rome et lui juraient fidélité
ainsi qu'ils l'avaient fait à Charlemagne et
à Louis Ier, l'élection serait
confirmée. Le serment fut prêté
sur les deux points, et le pape fut reconnu.
LÉON IV
CIIIe PONTIFE. - DE 847 A 854.
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http://fr.wikipedia.org/wiki/Léon_IV_(pape)
LÉON, prêtre,
cardinal des quatre Saints, couronnés, fut
élu pape immédiatement après
la mort de Sergius II. Les Sarrasins
menaçaient les états pontificaux
d'une invasion, et on crut utile d'avoir
sur-le-champ une personne intéressée
à les défendre ; mais il ne fut
consacré que le 12 avril 847 à cause
du délai nécessaire pour
l'arrivée de la confirmation
impériale du souverain de Rome. Les Romains
n'attendirent même pas que cette confirmation
fut arrivée, mais ils protestèrent
que leur intention n'avait point été
d'attenter à la fidélité due
à l'empereur, et se justifièrent sur
la nécessité de contenir les
Sarrasins qui entouraient la ville. Les Sarrasins
entrèrent cependant et se retirèrent
chargés de richesses dont une partie avait
été enlevée à
l'Église de Saint-Pierre.
Le pape bâtit une ville pour résister
à de semblables attaques. Il en fit la
dédicace le 27 juin 852, jour auquel on
vénère Saint-Léon, et il la
fit nommer Léonine afin de satisfaire son
ambition, sous prétexte d'un hommage rendu
au Saint. Il construisit, depuis, à douze
milles de Centum-Colla, une ville à laquelle il donna
le nom de Léopolis. La dédicace en
fut faite le 15 octobre de la huitième
année de son pontificat, qui doit
correspondre à l'an 854, à en croire
du moins l'opinion commune sur laquelle il y a
beaucoup de doutes, selon ce que nous verrons dans
l'article suivant. Avec le temps, les habitants
revinrent à l'ancienne situation, et sa
ville reçut le nom qu'elle porte encore
aujourd'hui de Civita
Vecchia.
Il se forma, quelque temps après, une
certaine conjuration pour détacher Rome du
pouvoir des empereurs d'Occident et rester sous la
domination des empereurs d'Orient. Ces derniers
résidant beaucoup plus loin des papes et
séparés d'eux par la mer, les Romains
espéraient vivre plus libres et plus
indépendants. Daniel, commandant en chef de
l'armée romaine, partit de Rome pour aller
à Pavie révéler à
l'empereur Louis II, que Gratien, gouverneur de
Rome, lui avait communiqué ce projet et lui
avait demandé des secours. L'empereur se
rendit à Rome, et Daniel, en sa
présence et en celle de Gratien, renouvela
son accusation d'infidélité ;
mais n'ayant pu la prouver, il fut
déclaré calomniateur. Toutefois,
quelques écrivains tiennent la conspiration
pour certaine et ajoutent que le pape Léon
IV y était entré par dépit de
ce que ni Louis, ni Lothaire son père,
n'avaient envoyé les secours militaires
contre les Sarrasins, dans les temps de besoin. Ce
soupçon a d'autant plus de vraisemblance,
que Léon IV, dans sa conduite avec les
Mahométans et la construction des deux
places d'armes de Léonina et
Léopoiis, manifesta un esprit plus militaire
qu'ecclésiastique.
JEAN ANGLICAN
OU LA PAPESSE JEANNE
De 854 A 855.

L'ESPRIT d'ambition qui
régnait à la cour de Rome ne pouvait
manquer de gagner ceux qui voyaient à quel
haut degré d'honneur, de pouvoir et de
richesse s'étaient élevés les
papes. Pendant le pontificat de Léon IV, il
se trouvait à Rome, entre autres
étrangers qui avaient fixé leur
séjour dans la ville pontificale,
déjà le centre des intrigues et de la
fortune, une femme nommée Gilberte
suivant quelques personnes, et native de
Mayence.
Elle avait reçu de la nature un génie
actif, entreprenant, audacieux et capable de tout.
Elle n'hésita donc pas à abandonner,
dès l'âge de pudicité, la
maison de ses parents, et à se revêtir
d'habits d'homme pour voyager en étudiant
sous le nom de Jean,
qu'elle s'était donné ; elle se
rendit à Athènes où
florissaient alors les sciences et
particulièrement la philosophie de ce temps,
la jurisprudence et la théologie.
Elle s'adonna d'abord à la grammaire latine
et grecque. Maîtresse de ces deux
langues ; elle étudia la
théologie et, après avoir fait des
progrès extraordinaires dans la
rhétorique et les arts libéraux, elle
se rendit à Rome où, par ses
connaissances littéraires, très
supérieures à celles des Romains,
elle s'acquit une grande réputation
près des principaux personnages. Là,
aussi bien qu'à Athènes, elle se
donna pour originaire d'Angleterre. Quelqu'un lui
proposa de se faire prêtre, lui promettant un
sort agréable, et Jean l'anglican, nom par lequel on la distingue des
autres Jean, eut le caprice d'accéder
à la proposition.
Le pape Léon IV étant mort le 17
juillet 854, le prétendu Jean fut élu
pape, et sans attendre la confirmation
impériale, il fut consacré comme un
véritable pontife, à l'âge de
38 ans ou à peu près, vers la fin de
septembre de la même année 854. Si
nous nous en tenons à quelques historiens du
moyen âge, son pontificat dura deux ans, cinq
mois et cinq jours.
Platina, dans sa vie des papes, en fixe la
durée à un an, un mois et quatre
jours. Je suis d'avis qu'il ne régna pas
même une année entière, mais
seulement cinq mois et cinq jours, et je pense que
les deux ans furent ajoutés par quelques-uns
de ceux qui copiaient les histoires pour les
défigurer ; on trouve, d'ailleurs,
plusieurs exemples de cette falsification dans les
codes antérieurs à l'invention de
l'imprimerie. Mais lors même que l'on
voudrait soutenir l'opinion commune des deux ans
cinq mois et cinq jours, il n'en résulterait
pas, pour cela, que ce pontificat est fabuleux,
ainsi que l'ont écrit Baronius, Labbe et
Blondel ; il faudrait alors supputer le compte
des Pontificats de Grégoire IV, Sergius II,
Léon IV, Jean VIII, Benoît III,
Nicolas Ier et Adrien II, ainsi que le fit, avec
beaucoup de fondement, l'auteur français de
l'histoire de la papesse Jeanne tirée de la
dissertation latine de Spanheim, dont la
deuxième édition parut en 1758.
Quand on vint lui annoncer son élection,
elle était enceinte de trois mois. Cette
raison, sans parler des obligations de sa
conscience, aurait dû l'engager à
renoncer à la dignité
pontificale ; mais l'esprit d'ambition lui
suggéra la possibilité de cacher,
avec le secours de son amant, et sa grossesse et
son accouchement. Mais cet événement
se découvrit d'une manière horrible,
au mois de mars 855. En se rendant à
Saint-Jean-de-Latran, elle se sentit
attaquée de douleurs très vives, dans
la rue, entre le Colisée de Néron, et
le temple de Saint-Clément. Elle chercha
à résister et à feindre, mais
ses efforts même lui furent funestes. Elle
accoucha dans la rue, et mourut sur la place
même.
Le scandale avait été si grand, qu'il
était impossible d'en dissimuler l'infamie.
On eut donc recours au moyen extrême de faire
effacer partout le nom du pape Jean VIII, et d'en
nier même l'existence. Comme on ne pouvait
empêcher le bruit de s'en répandre
dans toute la chrétienté, les Romains
crurent se laver, en donnant au monde un
témoignage authentique qu'ils n'avaient pas
élu ce pape, parce qu'ils avaient
soupçonné la vérité. Il
firent ériger, à cet effet, un
monument d'infamie. On fit la statue d'une
femme, prête à mourir de
désespoir et de rage dans les douleurs de
l'enfantement, et on la plaça sur le lieu de
l'accouchement, où elle resta jusqu'au
pontificat de Pie V, qui fit détruire le
monument, et jeter la statue à la
rivière.
Cet événement extraordinaire donna
lieu à une certaine disposition, que la
décence réprouverait si la
nécessité n'y autorisait. On crut
indispensable, toutes les fois qu'il y aurait une
élection pontificale, d'acquérir les
preuves physiques du sexe du prétendant.
Pour obtenir ces preuves, sans violer la pudeur
publique, on construisit un grand et magnifique
siège pontifical en marbre. Placé
dans un endroit élevé, il avait toute
l'apparence d'un trône, préparé
pour celui qui devait présider la
congrégation. Mais ce siège
était creusé en forme de chaise
percée, de manière qu'un homme
pouvait passer sous le trône, et toucher les
parties sexuelles de l'élu. Un commissaire,
chargé de donner à ce dernier les
renseignements nécessaires, veillait
à ce qu'il prit la position convenable.
Aussitôt que le sexe était connu, le
commissaire s'écriait : Papam virium habemus, notre pape est un homme. On le
proclamait ensuite, on lui rendait hommage, et on
attendait la confirmation impériale, pour le
consacrer souverain pontife.
Cette coutume se conserva pendant quelques
siècles. Ce siège subsistait encore
à la fin du seizième siècle,
sous le nom de stercoraria, c'est du moins ce qu'affirme
Platine, dans sa Vie
de la papesse Jeanne,
dédiée au pape Sixte IV. Il savait le
déplaisir qu'avaient commencé
à manifester les Romains, sur un
événement qui ne fait pas beaucoup
d'honneur aux électeurs de l'année
854 ; aussi, ne voulut-il pas se faire garant
de la vérité de l'histoire ; il
assure seulement que tout le monde le croyait
ainsi. Personne, en effet, ne songea à la
révoquer en doute, jusqu'à ce que les
protestant du seizième siècle eussent
tiré parti de ce fais, pour en argumenter
contre la succession véritable,
légitime et non interrompue des pontifes
romains qui occupèrent le siège de
Saint-Pierre.
Je regarde comme nuls tous ces arguments, par
lesquels ils voulaient prouver au-delà de ce
qu'ils pouvaient faire. Mais les catholiques du
même siècle conçurent un autre
dessein, et crurent plus convenable de nier
tout-à-fait le fait, et de le traiter de
fable. En conséquence, presque tous les
écrivains catholiques romains ont poursuivi
ce nouveau système, de manière qu'ils
le regardent aujourd'hui comme une
vérité, démontrée sans
appel au tribunal de la critique. Je crois,
malgré leur décision, que la religion
n'est pour rien dans cette querelle, qui
n'intéresse que l'histoire. Les
témoignages en sont d'ailleurs si
irrécusables, que ce serait faire insulte
à la religion catholique romaine que de le
nier, par crainte de diminuer la foi qui est
affermie sur des fondements indestructibles.
Anastase le bibliothécaire, auteur d'une Vie
des papes, et contemporain de Jean, place
l'élection du pape femelle, entre
Léon IV et Benoît III, époque
à laquelle il écrivait
lui-même. Sa narration ne se trouve pas dans
la collection que les jésuites ont
publiée des ouvrages de cet écrivain.
Ils l'ont supprimée par égard pour la
cour de Rome.
Masquardo
Frehero, un des plus
grands littérateurs du seizième
siècle, les accuse devant la
république littéraire
européenne du crime de falsification, pour
avoir imprimé deux exemplaires complets,
pour les personnes qui leur avaient confié
le manuscrit. Il fit voir que la relation de
l'existence du pape femelle se trouvait dans le
manuscrit de la bibliothèque royale de
Paris, et dans les deux manuscrits d'Heidelberg,
envoyés à Mayence aux
jésuites, pour l'impression. Tous ceux qui
voulaient s'assurer de la vérité,
pouvaient aisément consulter les manuscrits.
Le fameux Bouclère répéta,
depuis, le même reproche dans son
histoire.
Les jésuites eux-mêmes
contribuèrent à éveiller le
soupçon, en mettant en marge des exemplaires
mutilés, la note suivante, à la Vie
de Benoît III, son successeur,
il résulte
clairement de là, que le successeur
immédiat de Léon II ne fut pape
femelle, Jean VIII, mais bien Benoit
III. C'est bien ici
qu'on peut appliquer la maxime de Tacite, que
quand le crime est
manifeste, il ne faut plus prendre conseil que de
l'audace. C'est ainsi
que celui qui vient de faire un vol, crie :
au voleur, au
voleur, pour qu'on ne
le soupçonne pas.
Marianus, historien écossais,
dévoué à la cour de Rome, au
commencement du onzième siècle,
raconte l'élection de la papesse, non pas
comme une chose nouvelle, mais comme reçue
de plusieurs autres écrivains, qui ne sont
point parvenus jusqu'à nous.
Sigebert, moine du monastère de Gemblours,
vers la fin du onzième siècle,
prétend que la papesse Jeanne était
originaire d'Angleterre.
Othon, évêque de Frisingue, en 1138,
et Godefroy de Viterbe, en 1186, rapportent son
histoire.
Ranulphe le moine, dans son Polychronicon de 1340, dit s'être
décidé à ne pas conserver le
nom de la papesse parmi ceux des papes.
Théodoric de Nien, dans son livre des Droits
et Privilèges de l'empire, de l'année
1406, rapporte l'érection de la statue.
Il est suivi par Lasconicos Chalcordilas, historien
grec de 1462 ; par Sabellicus et beaucoup
d'autres.
Saint-Antonin de Florence, à la même
époque, le rapporte aussi.
Guillaume Brevin, en 1470, y ajoute la relation de
la chaise percée, dont parle Platina.
Onuphre Panvinius, dans ses Notes sur ce dernier,
rapporte que la substance du même fait avait
été consignée dans les
ouvrages de Pandolphe de Pise, écrivain
antérieur au onzième siècle,
bien que lui-même déclare n'y point
ajouter foi.
Les critiques romains modernes et leurs sectateurs
qui nient cet événement,
réduisent les arguments aux objections
suivantes :
1° plusieurs écrivains du moyen
âge supposent que Benoît III fut
nommé pape, immédiatement
après la mort de Léon IV. Mais cet
argument est bien faible, quand on connaît la
résolution prise de ne pas parler du
pontificat de la papesse, et d'élire comme
après une vacance ;
2° Léon, disent-ils, mourut en
855 ; mais cela n'est pas constant, et il y a
une grande incertitude chronologique dans les
écrivains du moyen âge. Les uns disent
qu'il mourut en 853 ; d'autres, en 854 ;
d'autres, en 855. En supposant même vraie
l'opinion commune, qui fixe en 855 la mort de
Léon ; il y a divers historiens qui ne
mettent qu'en 856 l'élévation de
Benoît III au pontificat, et laissent un
espace de temps vide pour la papesse ;
3° quelque variété qu'il y ait
entre nous, ajoutent-ils, on ne pourra jamais
trouver deux ans, cinq mois et cinq jours pour la
papesse. Mais j'ai déjà dit qu'il
n'est pas nécessaire de deux ans ; je
regarde ces deux années comme une addition
du copiste, et cela tranche la difficulté.
Car si un exemplaire mal copié a servi
d'original aux autres écrivains, il importe
peu pour la vérité matérielle
du fait, que tous aient copié ensuite cette
erreur. Spanheim, d'ailleurs, prouve que tous n'en
avaient pas été coupables. Ce qu'il y
a d'essentiel à savoir, c'est qu'il y a eu
un pape femelle ; qu'il ait
régné peu de temps ou longtemps, peu
importe.
L'existence de la statue et du siège, unie
à la relation de presque tous les
historiens, durant sept siècles, ainsi que
le témoigne Platina, dans une histoire
dédiée à un pape, donnent une
force irrésistible à
l'établissement de ce fait ; lors
même qu'il existerait entre ces auteurs un
dissentiment relativement à l'époque
précise.
Enfin, Cognard, avocat de Normandie, fit imprimer,
en 1565, à Saumur, contre Blondel, un
Traité, dans lequel il réfute
complètement les arguments de ce dernier.
Nous devons regarder comme très certaine
l'existence de la papesse Jeanne ; mais
circonscrire dans une époque plus courte, le
temps de son pontificat. Ceux qui désireront
plus d'instruction sur cette question, la
trouveront traitée avec la critique la plus
exacte et la plus judicieuse, dans l'Histoire de la papesse
Jeanne,
publiée en français, en deux volumes
in-12. Sans compter les témoignages des
contemporains, Anastase et Ranulphe le moine,
à cause des doutes qu'ils émettent,
l'auteur a réuni le témoignage d'un
écrivain du onzième
siècle ; de trois du
douzième ; de trois du
treizième : et de quatre-vingt-trois du
quatorzième et du quinzième.
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