PORTRAITS ET RÉCITS
HUGUENOTS
LES MARTYRS
V. - LES LUTTES INTÉRIEURES DES
MARTYRS.
La constance de nos martyrs au milieu des
souffrances et des privations et en face des plus
horribles supplices ne doit pas nous faire oublier
qu'ils étaient des hommes sujets aux
mêmes infirmités que nous. Le
martyrologe protestant n'est pas une légende
des saints, qui place une auréole au front
de ses héros. C'est une histoire très
sérieusement documentée et d'une
sincérité absolue. On y trouve donc
le récit des défaillances
momentanées de plusieurs de ces héros
de la foi, mais on y voit aussi comment ils se
relevaient par l'humiliation et par la
prière. Leurs infirmités les
rapprochent de nous et nous ôtent le droit de
déclarer leur exemple inimitable.
Les luttes spirituelles occupent une grande
place dans leurs lettres. On s'aperçoit, en
les lisant, que les plus rudes assauts ne leur
venaient pas des théologiens cauteleux
qu'ils avaient à combattre, mais de cette
lutte de la chair contre l'esprit, à
laquelle nul n'échappe et qui pour eux avait
une intensité poignante.
« La chair bataille
merveilleusement contre l'esprit, »
disait Aymon de la Voye au moment d'aller au
supplice, « mais j'en serai incontinent
dépouillé. Seigneur, en tes mains je
recommande mon âme
(1). »
Cette victoire de l'esprit sur la chair est
admirablement décrite dans une lettre de
Christophe de Smet, le ministre martyr
d'Anvers :
« Ma
chair est de telle
façon surmontée et vaincue par
l'Esprit qui oeuvre en moi, que quand même
Jérôme, le geôlier, me
dirait : « Regarde, Christophe,
voilà la porte de la prison ouverte, sors
dehors, » je lui répondrais que je
n'en ferais rien ; car j'ai vaincu et
surmonté ma chair par la grâce de
Dieu, de sorte que j'aime mieux sortir et
déloger de ce monde, et aller demeurer avec
le Seigneur en son royaume. Par ci-devant ma chair
frémissait et tremblait par
l'infirmité qui est en elle, pensant combien
le combat de la mort, qui m'était bien
prochain, était horrible et
épouvantable ; car, combien que
l'esprit fût prompt et préparé
à tout ce qui plairait à Dieu,
néanmoins je sentais ma chair
résister aux souffrances, et principalement
au combat de la mort, faisant toujours, selon sa
méchante nature, c'est-à-dire me
retirant à toute faiblesse,
débilité de courage, doute et
défiance... Mais j'ai maintenant obtenu
domination et seigneurie sur ma chair, par Celui
qui a vaincu la chair et le monde... O Dieu
miséricordieux, je te remercie, je te loue
de tout mon coeur, que tu as exaucé mon
désir et as accompli mon espérance
à présent, par-dessus toute la
sagesse de la chair. Pour laquelle chose je dis
avec saint Paul : Je ne vis plus maintenant,
mais Christ vit en moi (2). »
Dans ces luttes de la conscience et de la
volonté contre la chair, c'est-à-dire
contre les affections naturelles et contre
l'horreur des supplices, il y eut des
défaites momentanées, et qui
songerait à s'en
étonner ? Ce qui
doit
surprendre plutôt, c'est la rareté de
ces défaillances. Les plus grands n'y
échappèrent pas. Hors de France,
c'est l'archevêque Cranmer qui renie, dans un
moment de faiblesse, la foi
évangélique, mais qui se
relève glorieusement de sa chute, confesse
publiquement sa faute du haut de l'échafaud,
et, quand le bûcher est allumé,
étend la main qui a signé sa
rétractation et la brûle dans la
flamme pour montrer l'horreur que lui inspire sa
faiblesse (3).
En France, c'est l'illustre magistrat
Anne du Bourg qui, vaincu à deux
reprises par les souffrances d'une dure
captivité et par les obsessions de ses amis,
consent à faire une déclaration
équivoque, mais qui se relève et
marche à la mort avec une humble confiance
(4).
Les écrits que nous a laissés
Jean Morel, un jeune homme de moins de vingt
ans, nous font assister aux luttes morales qui
avaient pour théâtre l'âme du
confesseur de Jésus-Christ qui, dans une
heure de lassitude, avait renié sa foi. Son
frère, imprimeur du roi pour la langue
grecque, voulant le sauver de la mort, lui
conseilla de donner aux juges des réponses
évasives, qui leur permettraient de le
mettre hors de cause. Il lui représenta
qu'une fois libre, il pourrait se réfugier
à Genève et y continuer ses
études. Morel, après avoir longtemps
résisté, finit par céder.
Il dissimula ses convictions et fit semblant
d'adhérer aux doctrines de l'Eglise romaine.
« Incontinent, »
dit-il, « que j'eus signé mes
blasphèmes de ma main, ma signature me fut
comme le chant du coq à saint Pierre, car
incontinent que je fus ramené en mon cachot,
ma conscience commença à m'accuser,
si que je ne savais faire autre chose, sinon
pleurer et lamenter mon péché...
Durant tels assauts, le jugement de Dieu me toucha
si vivement, que je ne savais de quel
côté me tourner, qu'il ne s'apparut
devant mes yeux, et sentais déjà en
moi une géhenne qui me tourmentait ; je
sentais toutes les créatures m'être
contraires. Ma conscience me rédarguait en
cette manière : Tu as renoncé
Jésus-Christ, usant de cette hypocrisie de
laquelle tu as usé ; il te renoncera
devant Dieu son Père. Tu as voulu sauver ta
vie, tu la perdras, non point comme tu l'eusses
perdue, mais à jamais... Tant plus j'y
pensais, tant plus je sentais l'horrible jugement
de Dieu. En ces tourments de l'esprit, j'ai
été plus de deux fois vingt-quatre
heures que je n'eusse osé lever mes yeux au
ciel ; mais j'étais toujours comme
collé contre la terre. Et soyez
assurés que ces deux jours m'ont duré
plus que n'ont fait les deux mois
suivants. »
Ces heures d'amer désespoir, dont nous
abrégeons la description, eurent un terme.
Dieu eut pitié de son jeune serviteur,
abattu à ses pieds, et lui envoya la
délivrance. Son récit prend ici
l'accent ému d'un cantique au divin
Libérateur :
« Mais
celui qui est
toujours tant propice aux siens et ne souffre pas
qu'ils soient froissés, encore qu'ils
tombent, m'a conduit jusqu'aux abîmes des
trésors de sa miséricorde,
m'assurant qu'il m'avait
pardonné mes exécrables
péchés, et encore qu'ils fussent plus
rouges que l'écarlate, toutefois qu'ils
étaient devant lui plus blancs que neige. O
la douce et aimable voix ! oh ! que mon
coeur s'est réjoui, en voyant ce bon
Père m'embrasser, encore que j'eusse
été enfant prodigue et
débauché ! Incontinent que
j'ouis cette voix, en mon esprit, mes os et ma
force déclinée commencèrent
à se renforcer. Lors je commençai
à lever mes yeux au ciel, et à
chasser loin de moi tous mes ennemis, voyant que
Dieu me voulait être doux et propice, et au
lieu qu'auparavant je n'osais m'adresser au
Seigneur, alors (s'il faut ainsi dire), je devisais
privément avec lui, le connaissant
être mon Père. Je ne doutais de lui
confesser mes offenses franchement, et lui me
consolait comme un bon Père, m'avertissant
que dorénavant il soutiendrait ma main, et
que cela m'était advenu afin que je connusse
mieux que ce n'était par la force de mon
bras que je gagnerais la bataille, mais par sa
seule puissance ( 5). »
Les hommes dont les luttes morales viennent de
passer sous nos yeux furent les héros de la
conscience. Leur exemple nous apprend que la vraie
grandeur est celle que l'on conquiert dans ces
batailles intimes qui n'ont que Dieu pour
témoin et dont l'enjeu est une bonne
conscience. Il est bon d'entendre sur ce sujet les
fortes paroles du ministre Guy, de Brès, le
martyr de Valenciennes :
« Gardez-vous bien de faire chose contre
votre conscience... Car vous auriez puis
après un bourreau que vous nourririez en vos
propres consciences, qui vous serait une
géhenne continuelle. O mes frères,
que c'est une chose bonne de
nourrir une bonne conscience
(6) ! »
VI. - LES LUTTES
CONTRE LES AFFECTIONS DE FAMILLE.
Ces luttes de la chair contre l'esprit avaient
le plus souvent pour cause, comme dit Crespin,
« le grand regret que ces hommes avaient
de leurs petits enfants et de leurs
femmes. » Ils n'étaient pas des
moines sans famille et vivant hors du monde :
ils étaient époux, pères, fils
ou frères. Ces hommes, au coeur de lion pour
le service de Dieu et le combat pour la
vérité, avaient des tendresses et des
délicatesses de femmes pour leurs familles.
En se donnant sans réserve à
Jésus-Christ, ils avaient pleinement
accepté cette condition posée par le
Maître : « Celui qui aime son
père ou sa mère, son fils ou sa fille
plus que moi, n'est pas digne de moi. »
Mais de cette lutte entre les affections naturelles
et l'amour de Dieu, l'homme sortait habituellement
vainqueur, bien que tout meurtri.
Pendant la nuit qui précéda
son supplice, François
Rébéziès s'écria
deux ou trois fois : « Va
arrière de moi, Satan ! » Son
ami Danville lui demanda :
« Que vous propose-t-il ? Veut-il
vous détourner de la
course ? »
Rébéziès
répondit : « Ce
méchant me propose mes
parents ; mais, par la grâce de Dieu, il
ne gagnera rien sur moi
(8).
Les magistrats tentèrent souvent de
faire intervenir les parents des prisonniers, dans
l'espoir de faire fléchir leur
résolution. Michel Robillard,
d'Arras, reçut dans sa prison la visite de
sa mère, de son frère, de sa soeur et
de son beau-frère, qui tentèrent
d'amollir son coeur par leurs larmes.
« Mon coeur était
serré, » dit le martyr,
« en les voyant tous pleurer. »
Toutefois il leur déclara qu'il ne pouvait
pas, pour leur être agréable, renier
son Sauveur
(9).
Muldere, d'Oudenarde, à qui
les prêtres, à bout d'arguments,
demandèrent s'il n'aimait pas sa femme et
ses enfants, répondit ;
« Messieurs, vous savez bien que je les
aime de grande affection, et que c'est cela qui me
presse le plus. Je vous dis à la
vérité que si le monde était
tout d'or et qu'il fût à moi, je le
donnerais très volontiers pour avoir ma
femme et mes enfants, avec du pain sec et de l'eau,
en prison et déshonneur. »
- « Si ainsi est, »
répliquèrent-ils, « que
vous les aimez comme vous dites, quittez donc vos
fausses opinions. Il ne faut dire qu'un mot,
à savoir que vous vous repentez, et vous
serez avec votre femme et vos enfants comme
auparavant. »
- « Je ferais volontiers
cela, » répondit-il,
« si ce n'était
chose contre Dieu et contre ma conscience. Par
quoi, ni pour femme, ni pour enfants, ni pour
créature du monde, je ne renoncerai à
ma religion que je sais être vraie, moyennant
la grâce et assistance de Dieu
(10) »
Le pasteur Pierre Brully,
après avoir annoncé à sa femme
qu'il vient d'être condamné à
être brûlé vif, ajoute :
« Réjouis-toi donc, ma
chère soeur en Dieu ; et, du temps que
tu seras veuve, espère en lui, et vaque
à de saintes prières et autres bonnes
oeuvres (11). »
Antoine Laborie, l'un des cinq
martyrs de Chambéry, écrivit à
sa femme, qui s'était réfugiée
à Genève, d'admirables lettres,
où il lui recommande d'être
fidèle à Dieu, d'élever leur
fille dans sa crainte, et de consulter en toutes
circonstances leur bon ami, « Monsieur
Calvin, lequel, ajoute-t-il, « est
conduit par l'Esprit de Dieu. »
« Si
ton père est
averti de ma mort, je ne doute pas qu'il ne te
vienne quérir pour te ramener à la
papauté. Mais je te supplie, au nom du
Seigneur, que tu ne l'écoutes point.
Repousse-le, et tiens-toi aux grâces que Dieu
t'a faites, de t'amener en sa maison.
Hélas ! pauvrette, ne serais-tu pas
malheureuse de laisser la maison de Dieu pour
retourner au diable ? ... Mes père et
mère aussi tâcheront de recouvrer
notre petite fille, pour l'emmener avec eux ;
mais je te prie et te commande au nom du Seigneur,
que tu ne permettes une telle
méchanceté, pour
quelque chose qu'il t'advienne. Car je proteste que
je redemanderai son sang devant Dieu d'entre tes
mains, et que tu répondras de sa perte, si
elle se perd par ta faute. Donc, pour
l'obéissance que tu dois à Dieu, et
d'autant que tu es sa mère, d'autant aussi
que tu m'aimes comme ton mari et son père,
je te prie que tu la fasses bien instruire en la
crainte de Dieu, incontinent qu'elle sera en
âge pour le faire (12). »
Voici quelques lignes d'une admirable lettre que
Guy de Brès, le martyr de Valenciennes,
écrivait à sa femme :
« Ma
chère et
bien-aimée épouse et soeur en notre
Seigneur Jésus, votre angoisse et votre
douleur troublant en quelque mesure ma joie, me
font vous écrire la présente, tant
pour votre consolation que pour la mienne. Je dis
notamment pour la vôtre, d'autant que vous
m'avez toujours aimé d'une affection
très ardente, et qu'à présent
il plaît au Seigneur que la séparation
se fasse de nous deux, pour laquelle
séparation je sens votre amertume plus que
la mienne. Et je vous prie, autant que je puis, de
ne vous troubler outre mesure, craignant d'offenser
Dieu. Vous savez assez que, quand vous m'avez
épousé, vous avez pris un mari
mortel, lequel était incertain de vivre une
minute de temps ; et cependant il a plu
à notre bon Dieu de nous laisser vivre
ensemble l'espace d'environ sept ans, nous donnant
cinq enfants. Si le Seigneur eût voulu nous
laisser vivre plus longtemps ensemble, il en avait
bien le moyen, mais il ne lui plaît
pas ; parquoi son bon plaisir soit fait, et
vous soit pour toute raison...
»
Considérez à bon escient l'honneur
que Dieu vous fait, de vous avoir
donné un mari qui soit non seulement
ministre du saint Évangile, mais aussi qui
est tant estimé et prisé de Dieu
qu'il le daigne faire participant de la couronne
des martyrs. C'est un tel honneur que Dieu n'en
fait pas de semblable à ses anges. Je suis
joyeux, mon coeur est allègre, il ne me
défaut rien en mes afflictions. Je suis
rempli de l'abondance des richesses de mon Dieu...
Je sens à présent la
fidélité de mon Seigneur
Jésus-Christ. Je pratique à
présent ce que j'ai tant prêché
aux autres. Et certes il faut que je confesse cela,
assavoir que quand j'ai prêché, je
parlais comme un aveugle des couleurs, au regard de
ce que je sens par pratique. J'ai plus
profité et appris depuis que je suis
prisonnier, que je n'ai fait toute ma vie ; je
suis en une très bonne école ;
j'ai le Saint-Esprit qui m'inspire continuellement
et qui m'enseigne à manier les armes en ce
combat. »
Dans une lettre à sa vieille mère,
qui allait avoir la douleur de lui survivre, Guy
de Brès lui rappelle l'honneur que Dieu
lui fait d'appeler son fils au martyre, et il lui
propose l'exemple de « cette vertueuse
mère, dont il est parlé au
deuxième livre des Maccabées,
laquelle voyant martyriser ses sept fils en une
journée, et mourir d'une très cruelle
mort, la langue coupée, la tête
écorchée, les bras et les jambes
coupés, pour être ensuite rôtis
sur le feu, montra un courage vraiment viril,
consolant et fortifiant ses propres enfants, pour
endurer la mort pour la loi de Dieu
(13) »
|