Pierre et
Jésus
Pierre et
Jésus.
(Résumé)
1.
Le
disciple.
Si nous voulions
préciser le sens de cette étude nous
lui donnerions en sous-titre ces mots : Pierre
et Jésus, ou Comment
un excellent homme fut
arraché à la vie médiocre par
Jésus-Christ.
Il y a une médiocrité du mal :
le contact avec Jésus-Christ va faire
descendre Pierre aux abîmes - non des
abîmes nouveaux, mais des abîmes
ignorés. Il y a une médiocrité
correspondante du bien : le contact avec
Jésus-Christ va exalter Pierre
jusqu'à la plus haute destinée.
Ainsi
certains
paysages jurassiens que bouleverserait tout
à coup un tremblement de terre... On marche
aujourd'hui sous bois, dans une lumière
tamisée ; on foule un gazon fin ;
par moments les pas résonnent comme sur des
souterrains ; mais l'aspect
général des choses est paisible et
sans grandeur... Que le bouleversement survienne et
cette vision modeste se transformera en paysage de
géants : crevasses béantes,
cimes blanches là-bas vers le ciel.
Notre tâche sera de noter, d'une part, les
degrés de la descente, les phases de
l'écroulement - d'autre part les
degrés de l'ascension, les phases de la
reconstruction, en admirant toujours l'agent divin,
auteur de cette transformation :
Jésus-Christ.
Nous divisons, pour simplifier, cette histoire en
un certain nombre de scènes.
PREMIÈRE
SCÈNE : Premier
coup
d'oeil
(Lire Jean
! : 40 à
43).
Il y a là un premier appel, une
première promesse, - une première
invitation à rompre avec la vie banale et
à s'engager dans la vie à ciel
ouvert. Deux mots résument tout :
Tu es
Simon, fils de
Jonas, tu seras appelé
Pierre.
Jésus, de son regard
pénétrant, voit l'homme tel qu'il
est, son passé, sa personne, son
avenir : tu es Simon.
Simon est un brave garçon. Jésus ne
lui adresse aucun reproche (comparez le jeune homme
riche : « il te manque une seule
chose » - la samaritaine :
« va, appelle ton mari ») - il
appartient à une bonne famille de
pêcheurs de Bethsaïda ; c'est un
jeune homme sérieux - vrai unioniste de ce
temps - il a écouté Jean-Baptiste et
l'a suivi ; il a reçu le baptême
et a marché honnêtement, il s'est
marié de bonne heure, s'est associé
à des hommes honorables pour gagner sa
vie : voilà un tableau des plus
dignes : Tu es Simon.
Présentement c'est un homme à
tempérament ; il a de l'élan,
des capacités d'enthousiasme, de
l'autorité, une certaine force de
caractère ; mais, par contre, il
connaît aussi la faiblesse de bien des
forts : il y a chez lui de l'inconstance, une
certaine lâcheté jointe à de
l'orgueil ; même, à l'occasion,
une pointe de dissimulation. Tu es Simon.
Quant à l'avenir probable, il est
aisé à deviner. Simon fera une
carrière de pêcheur, homme moral et
pieux ; il travaillera beaucoup et arrivera
à l'aisance ; il aura ses
honneurs : entrera peut-être dans
l'administration de Bethsaïda ; il aura
aussi des afflictions : un naufrage, des
deuils ; peut-être qu'il atteindra un
grand âge, peut-être qu'il mourra
prématurément. Ce sera la vie banale,
sans abîmes sans doute, et sans escarpements
grandioses. Tu es Simon.
Jésus ajoute - c'est le coin enfoncé
dans une vie et qui la fera craquer - :
Tu seras
appelé
Pierre. Je
t'invite
à une autre vie ; je te convoque pour
une divine aventure et, comptant sur ton
acquiescement, je te prédis cette
révolution : Tu seras appelé
Pierre ! - Un nom nouveau et un emploi nouveau
sont ainsi marqués. Un nom nouveau : tu
seras un homme sur lequel on pourra faire
fonds ; ton enthousiasme deviendra
fidélité, ta lâcheté
deviendra vaillance, ton orgueil, humilité.
- Tu seras durable comme un roc, solide comme un
roc, humble comme le roc sur lequel on bâtit.
Un emploi nouveau : c'est qu'en effet, moi,
Jésus, j'ai une construction en vue :
le Royaume des cieux. - Eh ! bien, tu seras
l'un de mes matériaux, tu serviras de base
à mon édifice.
Mes amis, comme il serait facile de mettre sous
notre nom la vision d'une vie banale !
« Tu es »...... et l'on
entreverrait le passé : le milieu
familial honorable, les débuts sans
catastrophe ; le caractère
présent : les forts et les
faibles ; l'avenir probable : ses
travaux, ses honneurs, ses tristesses, la mort.
Or Jésus se présente qui nous appelle
à tout autre chose, à combien
mieux ! « Tu seras
appelé... » - et voici la vision
d'une âme rénovée et d'un
emploi pour l'édifice éternel de Dieu
- la vie, la vraie vie, la seule vie.
DEUXIÈME
SCÈNE : Premier
effondrement et
première restauration (Lire
Luc 5 : 1 à
11).
Tout tourne autour de ces deux mots :
- « Je suis un homme
pécheur »
- « Tu
seras
pêcheur d'hommes »
Il y a deux catégories
de circonstances qui provoquent le sens du
péché, ou plutôt Dieu a deux
procédés principaux pour nous
révéler notre nature coupable :
les grandes détresses (Psaume !30. -
Judas...) - ou bien les grandes délivrances.
- Pour Pierre cette dernière
éventualité se réalise. Il ne
faut pas chercher à comprendre, ni vouloir
analyser à fond : il faut
contempler.
Dans la pêche miraculeuse, le divin surgit
pour Pierre et, brusquement, il se produit dans la
conscience de ce brave homme, comme une
dépression : tout un sous-sol obscur et
répugnant lui apparaît.
Ainsi à Paris, il y a quelques
années, une craquelure de la rue avait mis
à découvert les tunnels et les
bas-fonds.
Pierre se voit pécheur. - Il ne s'agit pas
de telle ou telle faute passée : il a
avoué ses fautes à Jean-Baptiste et a
reçu le pardon - il s'agit de tout un
ensemble d'impressions qui le rendent tout à
coup haïssable à soi-même et
indigne de Dieu. Il se prosterne et
s'écrie : Retire-toi de moi, car je
suis un homme pécheur !
- Ainsi de l'homme éveillé au sens du
mal, Il se reconnaît impur et paresseux
(lectures cultivées, images
recherchées) ; il se reconnaît
peu limpide dans ses paroles
(arrière-pensées, flatteries,
faiblesses) ; il se reconnaît
égoïste, orgueilleux, vaniteux jusque
dans la modestie même - et il conclut :
Retire-toi de moi Seigneur, toi le pur, toi le
propre, toi le Saint, car je suis un homme
pécheur.
Or voici que l'auteur même de cette
réaction en profite pour appeler l'indigne
à une oeuvre glorieuse :
N'aie pas
peur,
dit Jésus
à Pierre, tu
seras pêcheur d'hommes.
Il
pardonne et II
embauche.
- Tu fais sortir d'un élément
mystérieux et glauque, des poissons pour les
faire scintiller au soleil ?... tu seras
l'instrument d'une oeuvre semblable : arracher
au demi-jour de la vie sans Dieu, à la nuit
des abîmes, des âmes pour les plonger,
délivrées, dans l'air du Bon
Dieu.
La vocation à l'apostolat scellera tôt
après ce contrat.
Mes amis, il n'est pas difficile, prenant la
profession que vous avez choisie, de
répéter l'appel et la promesse du
Maître. Tu es semeur de blé ? Tu
seras semeur de la parole vivante. - Tu es dans les
affaires ? Tu t'occuperas désormais
« des affaires de ton
Père. » - Tu es étudiant en
médecine ? Tu seras le médecin
des âmes malades ; au lieu de prolonger
seulement l'existence des corps voués
à la destruction, tu travailleras pour
l'immortalité. - Tu fais ton droit ? Tu
seras avocat de Dieu devant les âmes et
avocat des âmes devant Dieu. - Tu es dans
l'industrie ? Tu façonneras quelque
autre chef-d'oeuvre : un coeur d'homme,
à la gloire de Dieu.
* * *
Il faut marquer ici la place des trois
scènes qui s'intituleraient :
La
splendeur du
Maître.
Pierre eut le privilège d'adorer
La sagesse
de Jésus
dans
le sermon sur la montagne, sa
puissance lors
de la tempête sur le lac,
sa gloire
à la
transfiguration.
Nous les indiquons seulement pour parvenir à
une dernière scène :
TROISIÈME
SCÈNE : Contraste.
Pierre avant la
crise : un bienheureux et un démon
(Lire
Matth.
16 : 13-20,
Jean
6 : 68).
À
cette heure, point culminant de son
court passage à l'école de
Jésus visible, toute la foi enthousiaste de
Pierre, tout son attachement passionné
s'exprime dans ce mot : Seigneur, à qui irions-nous
qu'à toi ! Tu as les paroles de la vie
éternelle... Tu es le
Christ.
Désormais tous les ponts sont coupés
derrière l'apôtre : Jésus
ou personne, Jésus dont la voix a l'accent
de l'éternellement vrai.
Le maître sanctionne cette confession :
« Tu es
heureux, Simon,
fils
de Jonas, ce ne sont pas la chair et le sang qui
t'ont révélé cela, c'est mon
Père qui est dans les cieux. »
Sur celui qui s'exprime en ces termes Jésus
fondera son Église : sur cette pierre
je bâtirai ; on pourrait dire : Sur
ce Pierre, sur le Pierre de cette foi,
sur le Pierre de cette appartenance convaincue au
Saint de Dieu. »
Heureux sommes-nous aussi, mes amis, de l'aveu du
Maître, quand, après des effondrements
et des relèvements, toute notre âme,
notre meilleur moi peut souscrire à la
confession de Pierre.
Mais voici qu'aux visions de victoire il faut
joindre une vision de douleur, c'est la loi
providentielle : la vie de pionnier de la
cité de Dieu comporte la souffrance. Le Chef
souffrira, les disciples souffriront.
« Dès lors Jésus
commença à leur faire connaître
qu'il fallait qu'il souffrit
beaucoup... » - « Si quelqu'un
veut venir après moi, dit-il peu
après, qu'il renonce à
lui-même, qu'il se charge de sa
croix ».
Le Pierre terrestre, le Pierre amateur de gloire et
de facile triomphe, peureux devant la douleur, (ils
sont deux encore !) au premier mot de
Jésus, est intervenu. Le malheureux se fait
mentor de son maître. Quelle
prétention insensée, quelle
présomption ! « À Dieu
ne plaise ! cela ne t'arrivera
pas ».
Voilà bien les encouragements d'un optimisme
fourvoyé.
Mes amis, nous ne jugeons pas notre pauvre
héros. Qui n'a connu en soi-même le
voisinage des plus saintes exaltations avec les
calculs commodes ?
Jésus est d'une rigueur terrible. Il
repousse le tentateur qu'il discerne, il le
repousse avec horreur et décision. Et puis
Jésus qui voit percer de nouveau Simon,
Simon sur lequel on ne peut rien bâtir, le
Simon mouvant et lâche, s'écrie, pour
le salut de son apôtre :
« Arrière
de moi, Satan !
Tu m'es en
scandale ».
Dans la lutte effrayante qui se livre ici-bas entre
la lumière et les ténèbres,
tôt ou tard il faut devenir conscient de ce
fait : il y a en nous un candidat au service
de Satan ; par lueurs nous comprenons que nous
risquons d'être employé à ses
maudites besognes. Grâces soient rendues
à Jésus-Christ, qui nous le
révèle - mais pour nous arracher
à ce servage et pour restaurer en nous sans
cesse sa souveraineté à Lui.
Tel est l'homme dont
nous
esquissons l'histoire, à la veille de la
crise suprême. Il semble qu'il ne puisse
descendre plus bas dans la connaissance de
lui-même ; il semble que tout soit dit
et tienne en ces deux mots : il y a Pierre, le
bienheureux et il y a Simon, le démon. -
L'amour du Christ terrassera l'un et
réalisera l'autre.
Non, tout n'est pas dit. Pierre ne se connaît
pas encore à fond. La défaite et
l'agonie de son Maître vont lui
révéler pire que tout ce qu'il a
vu.
2. La
crise.
Nous nous sommes
demandés s'il y avait place encore pour un
ultime effondrement de l'orgueil de Pierre, place
pour un ultime témoignage d'amour du
Maître : Oui. Pierre va faiblir sur le
point même où il se croit
invulnérable ; il va faiblir là
où tout son coeur d'un seul élan,
veut être héroïque ; il va
faiblir dans des conditions inouïes :
averti expressément - assailli par un ennemi
aux modestes apparences. Il va commettre par
lâcheté, un crime contre celui qu'il
aime le plus au monde. - Suivons l'histoire de
cette chute.
PREMIÈRE
SCÈNE : Les
suprêmes
témoignages.) de
l'amour.
(Jean
13 : 2 à
9 ; Matth.
26 : 20 à
46).
Nous
rappelons, pour
mémoire, les événements du
dernier soir, ces événements
où transparaît l'enfer et où le
ciel est tout près. Pierre en est sorti
bouleversé.
Voici d'abord le lavage
des pieds. Chez
Pierre, la réaction
naturelle se produit : il bondit de voir son
Maître à genoux auprès de
lui ; il ne veut rien savoir de ce service qui
jure avec la grandeur de Jésus comme avec
l'indignité du disciple. Et pourtant, sur
l'avertissement du Seigneur, il se soumet sans
comprendre. Puis vient l'annonce
de la trahison.
Pierre
consterné se joint à ses
collègues pour dire ce « Est-ce
moi ? » admirable résultat de
l'éducation divine. - Puis Y
Institution de la Cène,
l'allusion
au sang
qui va couler. Puis encore les
entretiens de la Chambre
haute : Le
visible est devenu diaphane et l'invisible rayonne.
- Enfin Gethsémané.
Il faut deviner le branle-bas d'émotions
ineffables ou étreignantes qui envahit
l'âme de Pierre.
DEUXIÈME
SCÈNE : L'enthousiasme
présomptueux et
l'avertissement. (Marc
!4 : 26 à
30).
Ce qui
domine chez
Pierre, c'est son amour et Jésus n'en doute
jamais ; ce qui met dans cet amour - comme
dans une barre d'acier - une paille, c'est la
confiance en soi, la présomption.
Jésus avertit tous ses disciples :
Prenez garde ! - Pierre proteste et se met
au-dessus des autres : Quand même tous
trouveraient une occasion de chute, non pas moi. -
Le Maître alors - n'y a-t-il pas là de
quoi inspirer une prudence infinie ? -
précise : En vérité, je
te dis que loi,
aujourd'hui, cette nuit même,
avant que
le coq ait
chanté deux fois, tu
me renieras trois
fois.
Et Pierre ? Il proteste encore.
TROISIÈME
SCÈNE : Faiblesse
et courage.
(Matt.
26: 40 ;
Jean
18 : 10-11).
Pierre
rêve
d'héroïsme ; il vise trop haut et
ne sait pas faire les choses simples qu'on lui
demande. - En Gethsémané Jésus
le prie de veiller : il s'endort. - Quand les
soldats arrivent l'apôtre pense l'heure venue
de donner essor à son courageux amour ;
il tire l'épée et il frappe.
« Remets ton épée dans le
fourreau » lui dit Jésus, et
Pierre, avec les autres, prend la fuite - De loin,
pourtant, il se met à suivre la victime
qu'on emmène.
QUATRIÈME
SCÈNE : Le
crime de la lâcheté contre l'amour.
(Marc
14 : 60 à
72 ;
Jean
18 : 15 à
18 et 25
à 27.)
Ici, il
faut faire
plus serrée la trame de notre analyse.
Jésus a été
arrêté, il est l'accusé, il va
être le condamné ; tout le monde
est contre lui. Pierre, qui l'a vu toujours comme
le vainqueur, ne remonte pas
sans
effort ce courant qui se forme et qui,
bientôt, emportera tout un peuple. Cependant
le voici à la porte du Prétoire...
Entrera-t-il ? c'est à une
recommandation qu'il le doit. Malheureuse
recommandation ! veillons, dans nos vies,
à ne pas solliciter de ces interventions
intempestives qui nous introduisent trop souvent
dans le théâtre d'une chute
prochaine.
Entré, Pierre va s'installer auprès
du feu avec des soldats.
Une servante survient... Pierre n'avait pas
pensé à cela. Son imagination
exaltée était en garde contre les
grands assauts et méditait sur
d'héroïques résistances -
« Toi aussi, tu étais avec
Jésus ! » - Cette remarque de
la part d'une femme qui appartient au camp des
vainqueurs et des juges, qui participe de leur
assurance et se fait accusatrice - cette remarque
prend l'apôtre tout à fait au
dépourvu... « Je ne sais ce que tu
dis », répond-il un peu
évasivement, ... « je n'en suis
point. »
Hélas, tout le mal est fait : quelle
malédiction sur ceux qui ne prennent pas
d'emblée position ! Pierre a
menti : désormais il faudra avouer un
mensonge pour retrouver le terrain de la
fidélité... la barrière qui le
sépare du devoir s'est doublée.
Sans doute il espère que tout finira par
là ; il revient en esprit, je pense,
à ce qu'il a dit ; se refuse encore
à en discerner la gravité ;
souligne mentalement la partie évasive de la
phrase ; et peut-être, découvre
quelque excuse menteuse : mieux vaut rester
encore un peu caché pour demeurer
près du Maître et attendre l'heure
d'une intervention efficace.
Pierre se lève... la clarté du feu le
gêne ; il s'en va faire un tour dans la
région plus obscure du portique
d'entrée.
La servante, bavarde et peut-être
amusée de mettre ce provincial dans
l'embarras, revient à la charge :
« Mais si ! tu en étais, ton
accent te fait reconnaître. »
Pierre, engagé dans l'engrenage et comme
poursuivi d'une fatalité, persiste. Avec
froideur il répond : « Je
n'en suis point. »
Une heure s'écoule - une heure ! Que
s'est-il donc passé dans cette
âme ? C'est une de ces heures de vide
intérieur ; la conscience n'est pas
encore bouleversée : Pierre n'a point
encore consenti à descendre au fond de
lui-même ; c'est une heure de
congélation ou, si vous voulez, une de ces
heures - nous en avons connues - où l'on ne
vit que par sa surface. On devine le grondement des
profondeurs, on sait ce qui va venir... mais on
crâne encore... Je crois que Pierre a
vécu ainsi cette longue heure ;
peut-être fredonnait-il même en esprit
un chant de pêcheur.
Mais tout n'est pas fini ; il faut consommer
la tragique descente. Une nouvelle
fatalité : un parent de Malchus, le
blessé de Gethsémané, est
là : il reconnaît bien
l'agresseur de tout à l'heure et
n'hésite pas à le mettre sur la
sellette : « Ne t'ai-je pas vu quand
tu étais dans le
jardin ? »
Le témoignage se fait écrasant :
L'idée d'une servante - la mention de
l'accent galiléen - maintenant ce : je
t'ai vu !
Comment parer à ce nouveau coup ?
Oh ! si Pierre avait su profiter de l'heure
écoulée ! Sur la voie où
il est engagé et sous le fouet de Satan, il
faut qu'il marche.
Il jure : « Je ne connais point cet
homme... » Cet homme ? C'est ainsi,
pauvre égaré, que tu appelles ton
Maître bien-aimé ? Peut-on
être plus loin de soi-même ? -
Non ! peut-on être encore tel dans le
fond de sa nature présomptueuse ? Que
faudra-t-il pour t'éveiller de cette
torpeur ?
Le cri d'un coq et un regard.
Ce chant du coq renoue brusquement le fil de sa vie
d'apôtre par-dessus le précipice qui
vient de se creuser ; Pierre retrouve
l'avertissement de son Maître et sa
prophétie : le revoilà
lui-même, lui Pierre le disciple, mais dans
quelle situation ? Et pour achever
d'opérer le réveil de l'âme,
voici le regard de Jésus :
« Jésus s'étant
retourné regarda Pierre. » - Qui
dira la douleur de ce regard ?
Pierre, étant sorti, pleura
amèrement.
CINQUIÈME
SCÈNE : Dans
l'abîme.
Les
Évangiles
se taisent sur les deux journées et sur les
deux nuits qui suivent. Il n'est, malgré
cela, pas difficile d'entrevoir ce qui se passa
dans le coeur du renégat.
Il se hait et il se méprise comme
jamais.
Il pense, avec une ironie poignante, à ses
sévérités d'antan (combien de
fois pardonnerai-je ?...)
Il pense avec amertume à ses assertions
triomphantes ; elles lui font horreur et il
envie rétrospectivement, le silence qu'il
avait jugé bien tiède, de ses
collègues.
Il pense aux ravissements d'autrefois - aux chers
espoirs de sa foi.
De tout cela que restera-t-il ? Oh ! que
restera-t-il ? Surtout il pense à
Jésus et il se complaît, avec une
sorte de tragique volupté, dans cet affreux
examen : il voit son Maître souffrant et
délaissé ; il le voit seul au
milieu de ses juges - et il se voit lui, aggravant
cette douleur, cet abandon, cet isolement. Comme un
fer rouge, ce souvenir le brûle.
Ce serait le désespoir pour Pierre, si
quelques mots ne lui restaient auxquels il se
raccroche - et puis le regard de Jésus,
douloureux, n'avait pas la rigueur glacée
d'une condamnation sans appel.
Il se souvient que Jésus, à la
question : Combien de fois
pardonnerai-je ?... avait
répondu : Jusqu'à septante fois
sept fois... Il se rappelle :
« Quand tu seras revenu... »
faisant suite à la prédiction
même du reniement.
Ces mots le préservent de choir dans la
nuit.
Mais cela ne change qu'une chose à sa
position présente : il continue de
vivre, alors que Judas a donné à la
mort de son âme l'expression
matérielle qui lui convenait.
Oh ! mes amis, bénissez les mots divins
que nos mères ont inscrits au fond de nos
mémoires : une fois, peut-être,
ils vous retiendront sur la pente de l'abîme,
en attendant la délivrance.
Pierre ne se pardonne pas, il ne se pardonnera
jamais. Il se condamne absolument.
Simon est descendu au tombeau - Qui l'en fera
remonter ?
SIXIÈME
SCÈNE : Premières
lueurs
(Lire
Jean
20 : 2 sq.).
Nous
notons seulement
ici la place. - Pierre, sur le mot de Marie de
Magdala, au matin du premier jour de la semaine,
court. C'est le repentir en quête de pardon.
- Il arrive le second, mais il entre au
sépulcre.
Quel frémissement d'espoir !
Pourra-t-il demander pardon ? obtenir son
pardon ?
Que cette scène soit le secours de ceux qui
ont vu mourir la victime de leur
méchanceté, avant d'avoir
demandé pardon. Le pardon de Jésus
ressuscité porte en lui le pardon de tous
les morts qui ne peuvent plus absoudre les
coupables repentants.
Puis vient l'irruption de Jésus dans la
chambre haute. « La paix soit avec
vous ! » dit-il - et il n'exclut pas
le renégat.
Sa paix avec lui aussi.
Pourtant il faudra une explication, un tête
à tête.
SEPTIÈME
SCÈNE : Suprême
jugement, suprême
réhabilitation (Jean
21 : 2 sq.).
Jésus n'en
use
pas légèrement avec le mal. - Il
reste une sévérité infiniment
délicate, mais grave dans cette
scène ; cette
sévérité, elle s'exprime dans
un triple fait : Pierre est interrogé
en présence de ses collègues ;
une question souligne que Jésus pourrait
légitimement douter de l'amour de son
apôtre ; une question ne suffit
pas : elle se répète trois fois,
par transparente allusion aux trois reniements.
Pierre m'aimes-tu ?
Et voyez
Pierre dans
ses réponses : quel changement !
Plus de ces élans présomptueux.
Oh ! non, il sait ce qu'ils valent. Seulement
une affirmation sobre et nette, affirmation qui
s'en réfère humblement à la
toute science de Jésus :
« Oui ! Seigneur, tu sais que je
t'aime. » Et enfin, quand surgit la
troisième question, - presque dans la
détresse de ce jugement si doux et si
sévère, Pierre répond :
« Seigneur, tu
sais toute chose, tu
sais que je t'aime. »
Par trois
fois Pierre
a déclaré son amour - par trois fois
Jésus le réhabilite ; il lui
pardonne et le confirme dans son
ministère : « Sois le berger
de mes agneaux - sois le berger de mes
brebis. »
Je te confie quand même, Pierre, ce que
j'aime le mieux. Je suis le bon berger, eh bien,
mes brebis, mes agneaux, ceux pour qui j'ai
donné ma vie, je les remets à tes
soins.
Si quelque chose a abattu l'orgueil de Pierre,
ç'a été le jugement du
Maître - si quelque chose l'achève et
rebâtit un homme nouveau, c'est ce
témoignage de confiance.
CONCLUSION
Nous avons
parlé au début, d'un excellent homme
arraché à la médiocrité
par Jésus-Christ. Dans quels abîmes
Pierre est descendu ! Jésus ne l'a pas
fait tomber, mais lui a montré ce
qu'était ce Simon autrefois si satisfait de
soi-même - Vers quelle vie merveilleuse
Jésus l'entraîne ! Ce sont les cimes,
il n'y a rien de plus haut. Dieu vivant en
Jésus-Christ, Dieu agissant en
Jésus-Christ et être son
racheté !
Mes amis, sentez-vous l'appel qui crie vers vous de
cette vie de l'apôtre Pierre ?
FRANZ
BURNAND.
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