| Il est
écrit: TA PAROLE EST LA VERITE (Jean 17.17) Cela me suffit... |
REGARD
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Il est
écrit: TA PAROLE EST LA VERITE (Jean 17.17) Cela me suffit... |
Prisonniers des soldats rouges en
Chine
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En août 1934, ma femme et moi, nous avons
quitté Chenyüan (province de Kweichow),
pour passer un mois d'étude à
Panghai, station de M. et Mme Albutt. À
cette époque, M. Albutt était
à Anshun, secondant le personnel enseignant
de l'école biblique. On avait
décidé de clôturer les cours
par quelques jours de prière, auxquels tous
les missionnaires de la région
étaient invités. Ainsi nous nous
mîmes en route en compagnie de Mme
Albutt.
Nous n'attendions rien de très
particulier de ces réunions, mais nous
comprîmes bientôt que Dieu nous y avait
conduits pour nous y bénir d'une
façon spéciale. Ma femme reçut
du Seigneur ce message précis :
« Tout pouvoir m'est donné dans
le ciel et sur la terre... et, voici je suis tous
les jours avec vous, jusqu'à la fin du
monde. » À moi, il me donna cette
parole : « Plus que vainqueurs par
Celui qui nous a
aimés. »
Je venais précisément de
recevoir un livre, « Kidnapped ln
China », que des amis allemands
m'avaient envoyé. C'est le récit des
expériences de deux missionnaires se
rattachant à la Mission de Bâle,
enlevés par les communistes dans la province
de Kwangtung. Les incidents racontés dans ce
livre m'impressionnèrent vivement et je dis
à ma femme : « Jamais je ne
supporterais une épreuve
pareille ! » Leur captivité
fut de seize mois. Nous en parlions souvent, nous
demandant si jamais il nous serait possible de
vivre aussi longtemps en n'ayant pour toute
nourriture que celle des Chinois et en étant
réduits à leur pauvre manière
de vivre.
Quand vint pour nous le moment de
rentrer à la maison, on ne parlait que
d'agitation politique, mais nous ne savions pas
exactement de quoi il s'agissait ; nous ne
comprenions pas davantage quels étaient les
mouvements des troupes gouvernementales à ce
moment-là. Pour rentrer, nous devions
choisir entre deux chemins ; la grande route
ou une voie moins importante. On nous conseilla de
prendre cette dernière, qui, non seulement
était considérée comme plus
sûre, mais qui nous permettrait de passer le
dimanche avec M. et Mme Hayman et leur famille. En
chemin, nous fûmes rejoints par un
prêtre catholique qui nous apprit que les
rouges avançaient dans la
région ; bien que la route fût
libre jusqu'à Kiuchow (la station de M. et
Mme Hayman, située à deux jours et
demi de voyage de la nôtre), on ne savait
rien de précis sur ce qui se passait au
delà. Que faire ? Il valait mieux
atteindre la ville au plus tôt, dans l'espoir
que là nous aurions des nouvelles.
Ainsi fut fait ! Nous eûmes
à Kiuchow une bonne journée de
dimanche, calme et bénie ; un service
de baptême eut lieu en dehors de ville, au
bord de la rivière. Le lendemain,
après le repas de midi, nous quittions M. et
Mme Hayman, pour faire encore ce jour-là, la
première demi-journée de notre voyage
de retour. C'était le premier octobre ;
il y avait exactement douze ans que j'avais
quitté l'Angleterre pour venir travailler en
Chine. M. Hayman nous accompagna un peu au
delà les portes de la ville et nous nous
séparâmes.
Deux voies se présentaient de
nouveau ! Fallait-il prendre l'ancienne route,
plus longue, ou le petit chemin. Nous avions la
certitude que le choix était dans la main du
Seigneur. Notre cuisinier préférait
de beaucoup le petit chemin ; on y signalait
la présence de soldats du gouvernement et ce
fait donnait une certaine sécurité.
Nous avions l'intention de passer la
nuit dans un petit village situé au haut
d'une colline peu élevée ; nous
n'en étions plus très
éloignés, quand soudain, des hommes
surgirent de derrière les buissons bordant
le sentier et fondirent sur nous comme sur une
proie. Ma femme était en avant dans sa
chaise à porteurs. Des mains avides se
saisirent des objets qui l'entouraient, mais elle
réussit à sauver nos Bibles. Alors,
un des hommes chargea son revolver, avec
l'intention bien évidente de s'en
servir !... Très calmement, elle
déclara qu'il n'était point
nécessaire de tirer, mais qu'il pouvait
prendre ce qui lui plaisait. Il nous était
très difficile de nous faire comprendre, car
le dialecte de ces hommes diffère beaucoup
de celui de notre province.
Le costume des rouges est
singulier ! Leur coiffure à longue
visière ressemble à la casquette des
jockeys. Leur uniforme est des plus
hétéroclites, même dans une
compagnie. Et cela se comprend ! On fait une
incursion dans une ville, on se livre au pillage et
l'on s'empare des vêtements d'autrui pour les
endosser. C'est pourquoi ces soldats sont
vêtus de bleu, de jaune, de gris, de vert, de
noir !... Dès le début, je pus
rendre témoignage à mon Maître
et dire à ces hommes qu'ils auraient un jour
à rendre compte de leurs crimes au Seigneur,
à moins qu'ils ne se repentent de leurs
péchés et ne changent de
vie !
Ils me lièrent par un bras et me
firent descendre la colline à leur suite. Ma
femme nous rejoignit un peu plus fard,
portée dans sa chaise. Jusqu'à ce
moment, nous ne connaissions pas l'identité
de nos assaillants. En descendant la colline, je
vis de nombreuses personnes, circulant aux abords
d'un village ; j'eus alors l'impression que
nos ravisseurs étaient probablement des
brigands et que parmi tous ces gens se trouvaient
des prisonniers, pour lesquels on exigeait une
rançon. Cependant, à mesure que nous
avancions, les mots d'ordre, inscrits sur les
murailles avoisinantes, m'apprirent que nous
étions tombés aux mains des
communistes. Ces mots d'ordre étaient peints
en couleurs ou écrits simplement à la
chaux ; plusieurs
étaient en immenses caractères et
pouvaient être lus de loin. Un de mes
gardiens me demanda si je savais qui il
était, et il parut tout fier de pouvoir dire
qu'il était un rouge. Des femmes se
trouvaient au milieu d'eux ; toutes avaient
les cheveux coupés, et étaient
vêtues comme des hommes. On donna l'ordre de
me délier et nous fûmes bien
traités. On nous conduisit dans une
écurie où nous devions passer la nuit
en compagnie de plusieurs soldats. L'ordre fut
donné de nous rendre ce qui nous
appartenait ; on nous redonna presque tout,
même les dollars en argent que nous avions
pour nos frais de voyage.
Un des chefs me demanda qui
j'étais, puis il m'intima l'ordre de le
suivre. De nouveau, je lui parlai du Dieu que je
sers, sur quoi il me répondit :
« Qui est-Il, votre Dieu, pour vous
laisser tomber entre nos mains ? »
« Peut-être, répondis-je,
m'a-t-Il envoyé pour vous parler de Lui et
pour que vous sachiez qu'Il est le Dieu
vivant. »
Bientôt je fus appelé
à comparaître devant le grand juge. Il
m'ordonna d'écrire des lettres à mon
consul, à M. Gibb, directeur de la Mission
Intérieure de la Chine, à M.
Robinson, surintendant de notre province, aux
membres de mon église de Chenyüan, pour
leur demander une rançon. On exigeait
100.000 dollars par personne ! Après
cet interrogatoire on nous donna pour la nuit un
meilleur logis que l'écurie. Le village et
ses abords étaient envahis par les soldats,
dont le nombre atteignait bien 15.000 ; chaque
coin et recoin était occupé.
Le juge qui m'avait interrogé
avait sa femme auprès de lui ; elle
écoutait avec attention tout ce que nous
disions. J'en profitai donc pour témoigner
de notre obéissance au Seigneur
Jésus. Au premier abord, elle me parut bien
endurcie, mais ensuite elle se montra
bienveillante ; elle semblait avoir
reçu une bonne éducation. Quand je
leur dis que ma femme ne pourrait pas supporter
leurs marches forcées, ni partager leur rude
existence, elle me répondit :
« Pourquoi pas ? je suis une femme,
moi aussi ! Elle devra bien s'aguerrir, comme
moi ! » Quand je parlais de
questions spirituelles, son mari
ne comprenait pas toujours ; elle lui donnait
cette simple explication : Oh ! il dit
des mots « diaboliques. » Ma
femme et une jeune chinoise, domestique des Hayman
dormirent sur un étroit petit lit fait de
planches inégales ; moi, je m'installai
dans la chaise à porteurs. Longtemps avant
l'aube, on nous apporta notre déjeuner, un
plat de riz bouilli et une cuvette remplie de
choux, mais nous n'avions pas grand appétit.
Avant le jour il fallut se remettre en marche. Nous
avions avec nous une jeune chinoise, notre
cuisinier et quatre coolies. Deux d'entre eux
portaient nos bagages, les deux autres
étaient chargés de la chaise à
porteurs. Elle était heureusement couverte,
ce qui protégeait un peu ma femme de la
curiosité publique. Il pleuvait et les
premiers kilomètres furent parcourus
lentement. Nous retournions à la station de
M. et Mme Hayman ; et reconnaissant la route
et réalisant notre situation, nous ne
pouvions que prier pour eux.
Au moment d'entrer dans la ville, on
nous arrêta en pleins champs, car on
entendait encore la fusillade de l'avant-garde.
À neuf heures du matin, la ville fut envahie
et on nous conduisit dans une maison où,
bientôt après, M. et Mme Hayman et
Miss Emblen furent amenés. À peine
étions-nous réunis que le
général Hsiao Keh, le juge et deux
officiers, - dont l'un était vêtu du
manteau de pluie de M. Hayman, - entrèrent
pour discuter la rançon des missionnaires
récemment capturés. Le prix à
payer pour la libération d'un
étranger est de 100.000 dollars ;
cependant, à cause des deux enfants des
Hayman, (le bébé de huit mois et la
petite Frances figée de trois ans) le juge
fut d'avis de maintenir les 500.000 dollars pour
les cinq adultes et d'en demander 50.000 pour
chaque enfant, mais le général de la
sixième armée, Hsiao Keh, insista
pour exiger la même rançon pour les
enfants que pour les grandes personnes. Le prix de
700.000 dollars fut donc maintenu.
Cette armée arrivait dans le
Kweichow, via Hunan, Kiangsi, Kwangtung, Kwangsi.
Mais elle était en continuelle liaison, par
sans-fil, avec le général Ho-Long,
commandant de la seconde
armée. Les rouges ne forcent pas les coolies
à les servir ; nous pouvions donc
disposer des nôtres pour porter nos bagages.
Notre cuisinier partit à la recherche de
chaises, mais il revint en disant que celles des
Hayman avaient été mises en
pièces.
Le matin vint ; il pleuvait
à verse. On nous avertit qu'il faudrait
partir au point du jour. Nous eûmes recours
au juge, demandant la permission de laisser les
dames en arrière, mais comme nous
représentions trois différents pays,
(la Nouvelle-Zélande, le Canada et la
Suisse), ils exigèrent un ressortissant de
chaque contrée. Bien que Mme Hayman, les
enfants et ma femme fussent relâchés,
Miss Emblen fut obligée de venir avec nous.
Le prix de la rançon restait fixé
à 700.000 dollars ; nous
répondions à nous trois pour ceux qui
restaient en arrière.
On nous donna très peu de temps
pour rassembler nos bagages et pour prendre
congé. « Tout est bien, dis-je
à ma femme, demande aux amis de
prier ! » Cependant je croyais
fermement que quelques jours suffiraient pour tout
arranger. Elle, au contraire, avait l'impression
que nous ne nous reverrions peut-être jamais
ici-bas. (Voir à la fin du livre ce qui leur
arriva.)
La chaise à porteurs fut
hâtivement préparée pour Miss
Emblen ; mais elle avait été
forcée de prendre les devants et avait
dû marcher dans la boue, pendant huit
kilomètres, avant d'être rejointe.
Notre cuisinier vint avec nous, comme volontaire,
afin de nous aider en chemin. Les rouges
étaient pressés ; ils nous
traînaient presque à leur
suite.
Le premier jour, nous fîmes
environ vingt-cinq kilomètres. Nos
ravisseurs étaient grisés par le
grand succès qu'ils venaient de remporter
à Kiuchow. Ils avaient tué des porcs
et s'étaient régalés de viande
fraîche et de tous les fins morceaux qu'on
trouve dans une ville, tels que les algues et les
oeufs. Les uns s'étaient emparés de
bérets de laine pour dames et les avaient
posés sur leurs chapeaux ; les autres
étaient chaussés de neuf,
d'autres enfin s'abritaient
sous
de jolis parasols de papier aux vives couleurs.
L'un d'entre eux s'était même
affublé d'un tapis d'autel pris dans une
église catholique et le portait en guise de
pèlerine. La route était
jonchée de vêtements et d'articles de
literie, vieux et neufs, dont on s'était
débarrassé ; c'était
l'image de la plus complète
confusion.
À notre arrivée dans un
village on nous conduisit au bureau de la
propagande. Le personnel de ce bureau est
chargé de répandre, dans chaque
localité, les mots d'ordre communistes,
peints en rouge, en blanc ou en bleu. Ce sont pour
la plupart, de vieux clichés connus tels
que : « À bas les
propriétaires, possesseurs de notre terre et
capitalistes ! » - « Le
gouvernement des Soviets est le seul espoir de la
Chine ! » - « Ne payez pas
vos dettes aux riches ! » -
« La religion est l'opium du
peuple ! » Plusieurs de leurs
inscriptions étaient dirigées contre
Chiang Kai Shek, par exemple :
« Prenez Chiang Kai Shek
vivant ! » D'autres étaient
anti-japonaises. Ce groupe était aussi
chargé de la distribution de tracts
imprimés par eux-mêmes et de
l'affichage des proclamations décrivant
exactement ce qu'est l'armée rouge.
À l'arrivée dans ce
village on nous offrit aimablement quelque
nourriture, des bols de riz sucré avec du
lait chaud. On nous fit asseoir en face de la rue
et on nous étiqueta comme suit :
Celui-ci est un Anglais ; celui-ci est un
Suisse ; Miss Emblen qui était en
arrière, fut amenée une heure plus
tard et étiquetée à son tour.
Les gens arrivaient en foule, étonnés
de ce spectacle : Trois étrangers
prisonniers !... En plus, un grand nombre de
caricatures nous représentaient, nous
accusant d'être venus espionner la Chine pour
le compte des pays impérialistes, en
prétendant que nous dissimulions tout cela
sous de bonnes actions. Quelqu'un haranguait
continuellement la foule bigarrée des
spectateurs. Des remarques étaient faites
sur nos gros nez, nos cheveux jaunes, nos
étranges yeux pâles, qui pouvaient
percer trois pieds de terre compacte, mais
étaient incapables de rien discerner
à travers l'eau claire. Tout d'abord, on ne
nous appelait que
« gros nez », « nez
crochu », « diable
étranger » ou
« impérialiste » et
quelques-uns de nos gardiens continuèrent
ainsi jusqu'au moment de notre libération.
Ensuite on nous appela
« Étrangers » puis
« Maîtres
étrangers ». Plus tard on parut se
douter que, comme tout le monde, nous avions aussi
nos noms et on nous appela M. Cheng et M. Bo ;
enfin nous sommes devenus Lao Cheng et Lao Bo. Lao
équivaut à
« vénérable » et
c'est un titre qu'ils emploient entre eux. Le
changement était intéressant à
observer. Ceux qui nous connaissaient le mieux,
abandonnèrent peu à peu les
épithètes injurieuses, et
réprimandaient même ceux qui s'en
servaient. Au premier abord, ces façons
méprisantes éveillaient en nous un
ressentiment naturel, et nous nous sentions
offensés, mais le Seigneur me montra le
moyen de me vaincre moi-même. Chaque fois
qu'un homme me tournait en ridicule, je le
regardais bien en face en pensant :
« Le Seigneur t'aime et mourut pour
toi ! » Alors je constatais que je
pouvais l'aimer, moi aussi. Je ne me rappelle pas
d'avoir été Insulté de nouveau
après avoir fait usage de ce moyen.
Le
« conférencier »
répétait continuellement à son
auditoire toujours nouveau que les rouges venaient
de remporter une grande victoire sur les
étrangers et que leurs
sociétés religieuses étaient
obligées de payer une formidable
rançon. On engageait les gens à
traverser la rue pour écouter un gramophone,
puis à revenir voir les étrangers.
Après avoir passé deux ou trois
heures dans cette situation, on nous emmena pour la
nuit. Les rouges nous installèrent aussi
bien qu'ils le purent, dans une maison où se
trouvait un tas de graine qui devait nous servir de
lit, ainsi qu'à nos deux domestiques. Un bol
de lard, dans lequel baignait un rouleau
d'étoffe en guise de mèche, nous
servit de lampe et brûla toute la nuit. Un
gardien armé était avec nous,
naturellement. Le lendemain nous étions de
nouveau en route et nous nous dirigions vers une
ville où nous devions faire halte. Miss
Emblen était toujours assez en
arrière, mais elle arriva avant la nuit.
Nous étions logés dans un temple
où une chambre à
coucher nous fut assignée ; elle
était située derrière le
sanctuaire principal et, bien que forcés de
dormir par terre, nous avions un feu de charbon de
bois. Là, je fus appelé par
Hsiao-Keh, jeune homme de vingt-cinq ans ; il
me présenta une carte géographique en
français de la province de Kweichow et me
demanda de la lui traduire. Je constatai à
quel point le général était
enthousiasmé pour le régime
communiste et combien il était
désireux de l'établir dans cette
contrée qu'il espérait transformer en
un pays vraiment communiste. Là aussi, nous
avons pu constater le dévouement des femmes
affiliées au parti ; dans la rue elles
prêchaient leurs doctrines aux autres femmes
qu'elles rencontraient. Tandis que nous passions,
nous entendions des paroles telles que
celle-ci : « Ces étrangers
sont des espions au service des
impérialistes. » L'ardeur de ces
gens à propager leurs doctrines nous
enseigna une leçon. « Insiste
en temps et hors de temps. »
À notre halte suivante, un
magistrat auxiliaire vint s'asseoir avec nous.
J'avais en mains une Bible chinoise et il parut
très intéressé quand je me mis
à lire le Psaume deuxième, lui
faisant remarquer combien il est insensé de
chercher à combattre contre Dieu.
« Celui qui siège dans les
cieux rit. » Là-dessus, il
prit la Bible et relut lui-même le psaume
tout entier.
Ainsi, nous nous adaptions peu à
peu à notre nouvelle vie ; le plus
souvent nous avions un repas avant l'aube, nous
voyagions tous les jours, sans prendre de repos
même le dimanche ; nous avions notre
place marquée vers le centre de la colonne,
avec tous les prisonniers, et en compagnie du juge,
de sa femme et de leurs gardes de corps ; soir
après soir une chambre nous était
assignée pour la nuit. Vers cette
époque nous fûmes complètement
séparés des autres prisonniers. Nos
coeurs en étaient attristés et
inquiets, car presque chaque jour, nous pouvions
voir, gisant le long du chemin, les corps de ceux
qui avaient été
exécutés. Généralement,
une accusation sommaire était à
côté du cadavre, elle flottait parfois
sur l'eau d'une rizière ; ailleurs elle
était fixée sur un
bâton de bambou fiché en terre ou
simplement posée sur le corps. Certains
prisonniers détenus en vue d'une
rançon, étaient liés de cordes
et traînés par leurs gardiens. Bon
nombre d'entre eux étaient des
femmes.
Un soir, nous approchions d'un village
avec l'intention d'y passer la nuit ; Miss
Emblen était encore avec nous. Tout à
coup on entendit le bruit d'une fusillade. La
colonne s'arrêta et l'ordre fut donné
de reculer. La nuit tombait, mais on marchait
toujours et sans arrêt. Quand il fit trop
sombre pour pouvoir avancer, on nous ordonna de
passer la nuit sur le penchant de la colline.
C'était affreux ! Pas de terrain plat,
néanmoins nous réussîmes
à dormir un peu. Au point du jour, nous
étions de nouveau en marche.
Un soir nous arrivâmes à ce
que nous pensions être notre
destination ; pas de riz ! on nous donna
seulement quelques petites pommes de terre en robe
de chambre, sans sel. Après un repos de deux
heures, il fallut se remettre en route. Nous
étions très inquiets au sujet de Miss
Emblen qui ne nous avait pas encore rejoints ;
notre inquiétude redoubla quand sa chaise
arriva sans elle. Notre seule consolation
était de penser que notre fidèle
cuisinier, Su-En-Lin était avec elle et lui
aiderait si elle était encore en vie. La
route était très difficile, mais on
nous força d'avancer jusqu'à l'aube.
Le gardien de Miss Emblen nous rejoignit enfin et
nous apprit qu'elle avait été
relâchée. Comme c'était souvent
leur manière de s'exprimer quand quelqu'un
avait été exécuté,
notre inquiétude ne fut en rien
diminuée. Ce fut un immense soulagement
quand, plusieurs mois plus tard, des lettres
provenant de sources authentiques nous apprirent
que le gardien avait dit vrai.
Un jour, on nous fit partir d'un
village, mais après une semaine de marches
forcées, faites de jour et parfois aussi la
nuit, on nous fit revenir au même
village ; les troupes du gouvernement
étaient signalées dans le voisinage.
C'est dans cette même localité que, le
onzième jour de notre captivité, une
jeune servante des Hayman, Li Kung-Ching, avait
été relâchée. Les
communistes la chargèrent
de porter des lettres à nos amis, les
informant qu'au lieu d'argent, ils
désiraient des munitions, des fournitures
électriques pour leurs appareils de sans-fil
et une immense quantité de médecines
étrangères. Profitant de l'occasion,
nous pûmes écrire des lettres
personnelles à nos épouses et les
remettre secrètement à la jeune
fille.
Elle avait beaucoup souffert pendant ces
douze jours de captivité ; elle avait
été obligée de marcher tout le
temps, insultée et brutalisée par ses
gardiens. Nous ne l'avions jamais
considérée comme une
chrétienne très convaincue ;
mais nous avons été réjouis de
constater que sa confiance en Dieu fut affermie par
l'épreuve au lieu d'être amoindrie.
Elle rendait son témoignage à la
maîtresse de la maison, la pressant de se
confier au Dieu vivant. Les autorités
refusant de croire à nos
déclarations, persistèrent à
la prendre pour la fille d'un fonctionnaire et la
menacèrent de la bastonnade et même de
la mort. Il était évident que ses
forces n'auraient pas supporté longtemps
cette situation ; aussi la nouvelle de sa
libération nous remplit-elle de joie, de
même que la pensée de pouvoir lui
confier nos messages.
En nous réveillant un matin, on
nous apprit qu'un de nos coolies avait disparu.
Excédé par cette vie si dure, il
avait déserté. À l'origine,
nos coolies portaient chacun une charge
complète, tandis que ceux des rouges n'en
avaient qu'une demi. Pendus sages par
l'expérience, nous mîmes celui qui
nous restait au même régime. Plus
tard, son fardeau fut encore réduit de
moitié par nos officiers qui
s'approprièrent ce qui leur plaisait de nos
bagages. Pour protéger nos vêtements
de l'humidité du climat, nous avions une
importante provision de papier huilé ;
on le prit tout, sauf une feuille. Plus tard, cela
même aurait été
considéré comme un luxe.
Une nuit, tandis que nous marchions,
l'ordre fut donné d'éteindre toutes
les lumières et de cesser toute
conversation. La colonne avançait en silence
dans une obscurité profonde. La marche
était douloureuse et lente ; chaque
homme tenait l'épaule de celui qui le
précédait, tout en
cherchant à assurer son
pied sur le sentier rocailleux. Voici la cause de
cette précaution : nous avions atteint
une brèche formée dans la montagne,
et nous risquions d'être aperçus par
les troupes gouvernementales, cantonnées
dans un village voisin. Quand la zone dangereuse
fut passée, on ralluma les lanternes et les
torches de bambou. Ici et là, la
lumière d'une torche vacillait,
menaçant de s'éteindre ; son
porteur l'agitait alors avec vigueur afin de la
rallumer. Cette longue colonne
éclairée de lanternes et de flambeaux
qu'on agitait ainsi de temps en temps,
présentait, dans les ténèbres,
une apparence fantastique. Parfois, il nous
semblait être arrivés à
destination ; mais en atteignant le haut d'une
colline, nous pouvions voir nos compagnons
descendre l'autre versant et la tête de la
colonne commencer à gravir une nouvelle
pente. Nous étions si fatigués que
nous priâmes notre gardien de nous permettre
de nous reposer un peu dans une des maisons bordant
la route ; nous étions au début
de notre captivité et remplis d'illusions,
nous ne comprenions pas encore qu'il fallait
avancer avec les autres.
Le village, but de l'étape,
était bien trop petit pour abriter tout le
monde ; pour la première et la
dernière fois, on nous logea sous une tente
dressée près d'une maison. Le sol
était très inégal. On nous
apporta de la paille et une natte de bambou en lieu
et place de matelas. Nous étions
harassés et nous avions plus besoin de
sommeil que de nourriture ; à peine
étions-nous étendus que nous nous
endormions. Peu de temps après on nous
éveilla pour nous donner un repas que nous
pensions être le déjeuner, mais
c'était le souper.
Un départ matinal n'ayant pas
été jugé nécessaire
cette fois-là on nous donna notre
déjeuner après le lever du soleil.
Tandis que nous attendions l'ordre de
départ, trois gardiens, conduisant chacun un
prisonnier solidement lié, passèrent
près de notre tente. Après nous avoir
dépassés, les soldats
ordonnèrent à leurs captifs de se
mettre à genoux. Nous nous
détournâmes. Quelques instants plus
tard, les soldats repassèrent en
essuyant le sang qui
souillait
leurs sabres. On ne donne même pas à
ces pauvres malheureux le temps de se
préparer à rencontrer leur
Dieu ! L'un de ces gardiens était un
jeune homme de dix-sept ans ; on l'appela
bientôt parmi nous « le
bourreau ».
Une autre fois, tandis que nous
avancions dans la nuit tombante, nous
rencontrâmes de l'opposition de la part des
troupes du gouvernement ; nous fûmes
forcés de faire volte-face et de chercher
à nous loger dans quelques maisons
éparses sur le penchant d'une colline. Il y
en avait trop peu pour recevoir tout le monde. Les
gardiens se construisirent des abris de fortune. On
nous conduisit dans une chambre où il y
avait un lit dont les planches avaient
été prises pour en improviser un pour
le juge et sa femme, auxquels on donnait
naturellement toujours ce qu'il y avait de mieux.
Nous n'avions d'autre alternative que de dormir sur
le sol de terre battue. Des coups de feu nous
réveillèrent, et il fallut
s'apprêter prestement à reprendre
notre marche. Nous avancions rapidement afin de
sortir au plus vite de la zone de feu ; mais,
même alors, à quelques pas de nous, un
homme eut un pied blessé. À la nuit
nous arrivions au village, par une pluie battante.
Étant sans parapluie, nous étions
trempés jusqu'aux os ; nos gardiens
aussi du reste ; ils allumèrent un
grand feu de bois, et ils nous invitèrent
à quitter nos vêtements pour les faire
sécher.
Ce jour-là, ils avaient
tué un boeuf ; le lendemain matin, au
moment du départ, un des gardiens nous remit
un bol rempli de tranches de boeuf cru, que nous
acceptâmes avec gratitude. Après la
tombée de la nuit, on se reposa pendant une
heure environ ; comme il faisait très
frais, les soldats allumèrent du feu. On
nous fit savoir que nous aurions a parcourir une
grande distance avant l'aube du lendemain. N'ayant
pas eu de dîner, nous avions grand
faim ; aussi nos pensées se
portèrent-elles tout naturellement sur notre
grand bol de viande crue. Il fut placé sur
le feu et, au bout de peu de temps, nous nous
régalions d'un excellent ragoût.
C'était délicieux et quelques-uns de
nos gardiens nous aidèrent à
le manger. Le lendemain,
l'homme
qui nous avait donné ce boeuf
réapparut, cette fois pour venir chercher
son bien qu'il nous avait seulement confié
pour le porter à sa place. Malgré sa
surprise, il ne fut pas trop
fâché.
En ce temps-là, mes souliers
étaient presque inutilisables. Après
notre régal de boeuf, je dus parcourir,
chaussé d'un seul soulier, les huit
kilomètres qui nous séparaient de
notre prochain campement. Je mentionnai le fait au
capitaine des gardes qui me promit de me procurer
des chaussures ; mais il oublia sa
promesse ! Au départ, le lendemain, mon
pied droit était emballé dans un
morceau de drap. Quand le juge le remarqua, il
demanda si l'on ne voulait pas me donner des
souliers. Il n'était pas facile de trouver
quelque chose, car la plupart de mes camarades
n'étaient pas mieux fournis que moi. Il y
avait des semaines qu'on était en route, et
on n'avait jamais fait de haltes assez longues pour
permettre de fabriquer des sandales. Plusieurs de
nos compagnons souffraient tellement que cela leur
arrachait des larmes. À la fin on me procura
une paire de galoches, cédées bien
à contre-coeur par leur légitime
propriétaire.
Tout en marchant nous chantions souvent
des cantiques, et nous aimions
particulièrement ceux-ci :
« Chaque jour, à chaque heure,
oh ! j'ai besoin de toi » et
« Compte les bienfaits de
Dieu ». Après avoir
été tellement
dépouillés, nous réalisions
combien de bénédictions nous avions
reçues de Dieu dans le passé, et
combien nous en recevions encore. Chaque soir, nous
avions des sujets de le louer pour toutes ses
grâces, dont une des plus merveilleuses
était de nous donner à mesure toutes
les forces qu'il nous fallait pour aller de
l'avant. Chaque jour, nous pouvions lire
ouvertement notre Nouveau Testament, où nous
trouvions un grand réconfort ; nous
étions reconnaissants de ce que nul ne se
fût avisé de nous interdire ce
plaisir. Nous avions tous les jours notre moment de
prière en commun, alors de nombreux passages
des Écritures se présentaient
à nous avec une force nouvelle ; cela
aussi nous était un précieux
encouragement. Le « Daily
Light » (en français
« pain quotidien »)
était merveilleusement
adapté à nos circonstances. En nous
souvenant que l'Éternel avait
arrêté le soleil dans sa course, qu'Il
avait fait surnager le fer et ouvert un chemin
à travers la mer Rouge, nous avions de
nouveau la certitude qu'il Lui était facile
de nous délivrer. Nous avions conscience
d'être entourés de ses armées,
et quoique incapables de les distinguer par les
yeux de la chair, nous étions certains
d'être les « prisonniers du
Seigneur ».
DAILY LIGHT
5 octobre. - Invoque-moi au jour de la détresse ; je te délivrerai et tu me glorifieras. Ps. 50. 15.
6 octobre. - Car le Seigneur tout-puissant est entré dans son règne. Apoc. 19. 6.
Je connais que tu peux tout. Job 42. 2. - Ce qui est impossible aux hommes est possible à Dieu. Luc 18. 27.
Je ne te laisserai point, et je ne t'abandonnerai point. Héb. 13. 5.
Ne crains rien, car je suis avec toi ; ne promène pas des regards inquiets, car je suis ton Dieu ; je te fortifie, je viens à ton secours, je te soutiens de ma droite triomphante. Es. 41. 10.
Après avoir voyagé pendant
vingt-sept jours consécutifs, une halte
d'une journée nous fut enfin
accordée. Durant cette période, il
nous arriva par deux fois de marcher pendant un
jour, une nuit et un autre jour, sans arrêt.
À cette époque, nous étions
dans la province de Szechwan ; je me rappelle
avoir dit au capitaine des gardes que, pendant tout
ce temps, nous n'avions eu que trois fois, ce qu'il
convient d'appeler un vrai repas ; une fois,
après avoir tué une vache, nos
gardiens en partagèrent la viande avec
nous ; une autre fois, nous étions
logés dans une maison où il nous fut
possible d'obtenir une cinquantaine de biscuits
d'avoine pour un demi-dollar ; enfin, en ce
premier jour de repos, un paysan qui passait nous
avait vendu deux livres de miel. Là, on nous
permit, pour la première fois, de laver nos
vêtements et de prendre un bain ; en ce
faisant, nous avons
constaté à quel
point nous étions infestés de
vermine. Ce jour de repos fut aussi un jour de
grandes réjouissances pour les rouges ;
ils le célébrèrent au son de
la fanfare et bannières
déployées. La cause ?... C'est
que nous avions rejoint les hommes du
général Ho-Long, commandant de la
seconde armée. Ses soldats étaient
plus pauvrement vêtus que les nôtres,
mais dans leurs rangs, on voyait plus de drapeaux
et de banderoles rouges. En se rejoignant, les
communistes arrivaient à doubler leurs
forces, mais notre situation semblait plus grave
que jamais.
Nous espérions pouvoir nous
reposer de nouveau à Yuyang, ville de la
province de Szechwan ; mais au lieu de cela,
on traversa la cité avec
précipitation et on s'en éloigna en
toute hâte, car les troupes du gouvernement
étaient signalées dans le voisinage.
Nous étions naturellement très
déçus, et après cette longue
journée de marche, nous étions
à bout de forces ; on dut sans doute le
remarquer, car nous entendîmes la femme du
juge dire qu'on devait nous donner un cheval qui
servirait alternativement à nous deux. Ainsi
pendant les trois jours suivants et jusqu'à
notre arrivée dans une ville de la province
de Hupeh, nous eûmes une mule que nous
montions tour à tour. Nous pouvions donc
chevaucher pendant un tiers de chaque
journée, mais notre muletier était
extrêmement
désagréable.
C'est en ce temps-là que je
compris quelle était la méthode des
communistes pour procéder au pillage. Nous
étions arrivés dans la maison d'un
propriétaire campagnard ; quand les
rouges apprirent que ces gens étaient
riches, ils se servirent de tout ce qui leur
plaisait, puis ils appelèrent les pauvres et
leur permirent de prendre les provisions. Quant
à nos gardiens, ils s'approprièrent
tout ce qui, dans cette maison, pouvait leur
être utile. « Quelle est votre
ligne de démarcation entre un paysan et un
propriétaire ? » demandai-je.
Voici leur réponse : « Si un
homme cultive son propre terrain, c'est un
paysan ; mais si, pour cela, il emploie des
ouvriers, c'est un oppresseur ! »
Nous sommes restés plus d'un jour dans
ce lieu et les rouges
festoyèrent, tuant des porcs, des canards,
des poulets.
Un adolescent, accusé
d'espionnage, fut amené captif et
obligé à tresser des sandales pour
les soldats. Par moments, il éclatait en
pleurs, suppliant ses ravisseurs de faire chercher
sa mère, qui pourrait sûrement donner
la preuve de son innocence. Toute la journée
et jusque tard dans la nuit, il travailla tout en
tremblant de froid ; les rouges l'avaient
dépouillé de tous ses vêtements
de valeur. Le lendemain matin, il fut
exécuté par ceux-là
mêmes pour lesquels il avait travaillé
la veille.
Le lendemain, nous fûmes remis aux
soins de la seconde armée, et pendant le
mois qui suivit, on nous adjoignit cinq prisonniers
qu'il fallait traiter avec une considération
spéciale. Un de ces captifs était un
enfant de quatorze ans, pris à Pensui, la
station d'où M. Howard Smith avait
été enlevé à la
même époque. Ce garçon avait
souvent assisté aux réunions
d'enfants, tenues dans la chapelle située en
face du magasin de ses parents. On demandait 1000
dollars pour son rachat. Nos gardiens
précédents nous avaient assuré
que dans la seconde armée, nous aurions des
chevaux, mais il n'en fut rien. On nous donna des
sandales en étoffe, qui valaient mieux,
cependant, que nos chaussures. Pendant les premiers
jours, nous marchions à nuit close et l'on
nous encordait comme les autres prisonniers.
À la première halte, on nous logea
dans une ferme ; peu après notre :
arrivée, un prisonnier, homme d'âge
moyen, prétendu très riche, qui
s'était évadé, fut
ramené ; après des mois de
captivité, son apparence n'avait plus rien
de présentable. Pendant qu'on le
poursuivait, il avait été
légèrement blessé à la
tête et aux mains ; malgré cela,
il reçut la bastonnade. Les autres
prisonniers furent logés dans un grenier.
Quant à nous, on nous conduisit dans une
chambre avec un lit pour y dormir.
Dans la colonne de marche, nous
étions à la file indienne,
immédiatement après le porte-drapeau,
avec un gardien entre chacun d'entre nous. La
bannière était rouge avec une
étoile noire, au centre de laquelle le
marteau et la faucille -
insigne
des travailleurs - se détachaient en blanc.
Quand le drapeau était roulé, il
était protégé par une housse
en tissu imperméable, sur laquelle une
scène de la Nativité était
peinte à l'huile ; je crois que cette
housse avait été volée dans la
salle évangélique de Pensui. Cette
peinture représentait Bethléem, les
bergers avec leurs brebis et l'étoile. Tout
d'abord il me semblait étrange de suivre
ainsi le drapeau rouge, mais quand il était
roulé, et que je pouvais voir l'autre
étoile, j'étais consolé en
pensant qu'en réalité je ne suivais
que la brillante étoile du matin. En
entendant les propos obscènes de nos
gardiens, en constatant leurs actions, je
m'écriais souvent :
« Oh ! combien je suis heureux
d'être un chrétien, heureux de ce que
le Saint-Esprit m'a ouvert les yeux pour me faire
mesurer toute l'horreur du péché et
le grand besoin que j'ai d'un
Sauveur. »
Le mot « route » en
chinois, n'a pas le même sens que chez nous.
Souvent, ce n'est qu'un étroit sentier
pierreux, rendu très glissant en un jour de
pluie. Pendant notre première journée
de marche avec ces hommes, nous avons gravi une
colline escarpée dont la descente, sur
l'autre versant, fut rendue très difficile
par la boue et les pierres glissantes. Nos
geôliers furent bons et
prévenants ; ils s'arrêtaient
même pour nous aider à franchir les
plus mauvais pas. Par un temps pluvieux, ces
chemins boueux et détrempés sont
particulièrement fatigants, surtout
après le passage de quelques milliers
d'hommes et de chevaux, qui les avaient
transformés en fondrières. Les chutes
étaient fréquentes et nous n'en
étions pas exempts ; nos
vêtements imprégnés de boue en
étaient la preuve. Nous constations de plus
en plus que les communistes ignorent totalement la
pitié. Un incident nous en convainquit
encore davantage. En passant, nous
remarquâmes un rocher sur lequel était
gravé la lettre « Ai »
qui signifie amour. Nous nous en étonnions,
quand l'un de nos gardiens qui lisait couramment,
nous en demanda la signification. C'est une preuve
que ce caractère
« amour » se trouve très
rarement dans leurs livres. Nous,
au contraire, quand nous
commençons à enseigner la lecture
à nos chrétiens illettrés,
c'est le premier caractère que nous leur
apprenons à connaître.
Au bout de quelques jours, nous
arrivâmes à Yungshun, province de
Hunan ; c'est une grande ville avec
préfecture, où les catholiques
romains ont une importante station, formée
de plusieurs bâtiments ; les protestants
y sont représentés par des
missionnaires finlandais. Tous les étrangers
s'étaient enfuis. Un jour, un camarade nous
apporta quelques imprimés en anglais.
C'étaient des revues américaines et
des journaux missionnaires catholiques ; il y
avait aussi quelques livres intéressants.
Ces publications nous procurèrent plusieurs
bonnes heures de délassement. Quelle joie de
revoir des écrits imprimés en
anglais !
Pendant ce repos, nous eûmes, en
somme, une vie facile. Notre logement était
propre et bien tenu ; notre lit était
installé sur une longue table assez haute
pour nous préserver des
désagréments du sol. Mais à
cause du nombre des prisonniers, nous ne pouvions
avoir toute l'intimité
désirable.
Il y avait avec nous cinq prisonniers de
marque. Tout d'abord le petit garçon pris en
même temps que M. Howard Smith et dont nous
n'avons jamais connu le sort final. Il y avait
l'homme qui avait tenté de s'enfuir et qui
avait été flagellé
malgré ses blessures. Un troisième
était un jeune homme de vingt et un ans,
membre d'une très riche famille et qui
s'appelai Liao ; à cause d'une
légère tendance à
l'embonpoint, les rouges le surnommèrent
« Liao le dodu ». Il
était prisonnier depuis une année, ce
qui nous paraissait alors considérable. Sa
famille avait déjà versé 7000
dollars pour sa rançon, mais les rouges
exigeaient davantage. Pendant. cette étape,
un de ses parents, agissant comme médiateur,
vint pour négocier, si possible, sa
libération. Quand un gardien vint le
chercher, nous fûmes étonnés de
l'indifférence du pauvre Liao. Notre propre
négociateur n'était encore jamais
venu, mais il nous semblait que s'il apparaissait,
nous serions submergés par la joie. Nous
apprîmes plus tard que
cette apparente indifférence venait de ce
qu'il estimait son cas
désespéré. Le messager
apportait aussi à Liao des nouvelles de sa
famille ; le malheureux captif était
père d'un petit garçon qu'il n'avait
jamais vu.
Un jour que nous étions en
marche, un cavalier passa près de nous.
C'était un homme de belle prestance,
à la moustache noire, et âgé
d'environ quarante-cinq ans. Il aperçut le
jeune Liao et l'interpella :
« Hé ! dodu Liao, tu ferais
bien de te hâter de payer une plus forte
rançon, sans cela nous ferons
dégringoler ta tête. » Ce
fut notre première entrevue avec le
général Ho-Long. Le pauvre jeune
homme fut encore détenu pendant quelques
mois, puis il fut exécuté.
En plus de ces cinq, et parmi les
captifs retenus en vue d'obtenir une rançon
se trouvaient une institutrice et deux jeunes
filles au-dessous de vingt ans. Tandis que les
prisonniers étaient amenés dans la
chambre voisine, nous entendions les
interrogatoires et les coups qui leur
étaient infligés.
Les stations missionnaires
étaient aussi pillées, naturellement,
et nous recevions parfois de leurs
dépouilles. Nous pensions que nos
frères regretteraient moins leurs pertes
s'ils savaient !... Dans le butin se
trouvaient plusieurs boites de lait condensé
non sucré, du beurre, du
« bovril » et des tomates
conservées. Nous pouvions aussi acheter des
fruits, des oeufs et certains mets faits avec de la
farine ; ce fut donc, plus ou moins, un temps
de répit et de prospérité. Un
infirmier de la Croix-Rouge vint même une
fois pour soigner nos pieds blessés et
meurtris ; ce fut un réel soulagement.
Nous étions étonnés et
intéressés de voir avec quelle
adresse les hommes fabriquaient des sandales, et
confectionnaient divers vêtements. En
travaillant, ils devaient écouter la lecture
des principes communistes ; ils devaient aussi
apprendre à reconnaître les
caractères.
On avait espéré pouvoir
prolonger notre halte, mais l'approche des troupes
du gouvernement nous obligea à nous remettre
en route. Tandis que nous franchissions la porte de
la ville, un camarade nous tendit un petit
panier de sucre (il y en
avait
peut-être deux livres). Pendant plusieurs
jours, notre marche parut quelque peu incertaine.
Parfois on nous faisait avancer au milieu de la
nuit. Ou bien nous pensions partir pour couvrir une
bonne étape, mais après un parcours
de deux ou trois kilomètres, on nous faisait
bivouaquer pendant toute une demi-journée.
Par contre, un jour où, très
fatigués, nous pensions avoir devant nous
une bonne nuit de repos, il fallut se lever au bout
d'une heure et se remettre en marche. Après
avoir parcouru quelques kilomètres, on nous
ordonna une nouvelle halte dans l'obscurité,
mais nous pûmes passer une partie de la nuit
dans une maison. C'était un temps
d'incertitude ; on ne savait jamais ce qu'il
fallait faire et nos conducteurs ne paraissaient
pas le savoir mieux que nous.
Une fois les rouges engagèrent un
combat contre les blancs (1)
(soldats chinois du
gouvernement),
et ils remportèrent une très grande
victoire. Ils avaient encerclé leurs
adversaires en pleine montagne et fait un grand
nombre de prisonniers. Ainsi donc après
plusieurs jours il nous fut possible de rentrer
à Yungshun. Les rouges ont pour principe de
mettre en bière et d'enterrer leurs morts,
mais serrés de près par les troupes
gouvernementales, ils ne peuvent parfois pas le
faire. Aussi la plaine qu'il fallut traverser, pour
regagner Yungshun, était-elle un vrai champ
de carnage.
Au retour, nous fûmes logés
dans la maison que nous avions occupée en
partant ; la maîtresse de maison nous
avait traités avec beaucoup de
bienveillance, mais nous ne l'avons pas revue, elle
avait probablement dû s'enfuir. Pas de
feu ! et pas de souper non plus, car il
était trop fard pour se procurer des vivres.
Cependant, nous avions encore une boîte de
crème non sucrée, du beurre et un peu
de sucre ; nous avons obtenu en
mélangeant ces précieux
ingrédients, ce que nous avons appelé
plaisamment « des
glaces ».
Après avoir passé un jour
à Yungshun, il fallut
partir pour Tayung, qu'on
atteignit après une longue étape.
Nous aurions pu entrer dans la ville le samedi
soir, mais à la nuit tombante, il nous
fallut descendre un rocher escarpé et
dangereux en temps ordinaire, mais rendu plus
dangereux encore par la pluie qui se mit à
tomber ; nous avancions donc lentement.
À minuit, nous tombions de fatigue et nous
étions encore à quelques
kilomètres de la ville ; on nous donna
heureusement l'ordre de chercher un refuge jusqu'au
lendemain. Le dimanche matin nous prîmes le
chemin de la ville. Pour y arriver, il fallait
traverser une rivière en petits bateaux. Les
prisonniers furent de nouveau encordés, afin
d'éviter toute surprise, et c'est de cette
manière humiliante qu'il nous fallut
défiler dans les rues. Notre halte dura
plusieurs jours ; nous étions en
compagnie de quelques autres prisonniers. L'un
d'entre eux était un vieillard de
soixante-dix ans, homme de haute naissance qui
avait autrefois exercé les fonctions de
magistrat à Chekiang. Nous lui avons
parlé du Sauveur, mais nous ne savons pas
s'il a accepté Christ ou non. Deux mois
après, il fut mis à mort. Les froids
approchaient et nous n'avions pas de
vêtements chauds pour les affronter. On nous
en fournit ; c'étaient de longues robes
chinoises, produit du pillage effectué dans
de riches maisons. Les journées
passées dans cette ville, furent un temps de
repos. Un soir, alors que nous étions
déjà couchés, on vint nous
dire que nous partions le lendemain. Un moment
après on nous informa que seule, la seconde
armée partirait. Quant aux prisonniers ils
seraient seulement transférés dans un
autre quartier.
Au milieu de la nuit, on nous fit entrer
dans le long corridor d'une maison où le
corps de garde de la sixième armée
avait son cantonnement. Nous n'avions pas de
paille ; il fallut prendre des journaux en
guise de matelas et en étendre deux feuilles
seulement sur les dalles froides et dures ; un
courant d'air glacé traversait le corridor.
À l'une des extrémités un
prisonnier était lié de telle
manière qu'il ne pouvait bouger :
c'était une vraie torture ! Dans une
pièce voisine, on avait réuni plus
d'une vingtaine de captifs. Le lendemain matin, nul
ne se soucia de nous donner
à déjeuner, et à midi, nul ne
se soucia, non plus, de nous préparer
à dîner. De bonne heure
l'après-midi, on nous ordonna de rassembler
nos bagages car on allait nous emmener ailleurs. De
nouveau, nous fûmes encordés et tous
les prisonniers furent conduits à trois
kilomètres de la ville.
Quel pitoyable cortège ! Un homme
riche qui, en essayant de fuir avait
escaladé la muraille d'une ville et
s'était foulé la cheville,
était porté sur une civière
par ses domestiques. Les autres, des vieillards,
hommes et femmes, des enfants, garçons et
fillettes, étaient au nombre de cinquante
à soixante. À la nuit on nous
arrêta dans une maison de campagne. Nous
étions très nombreux et il se passa
du temps avant que nos logements nous fussent
assignés. Nous devions partager un grenier
de un mètre cinquante sur trois, avec deux
autres hommes. Une barrière coupait la
pièce par le milieu ; comme nous ne
pouvions pas installer nos lits dans le sens de la
longueur, il nous fut impossible de nous
étendre et cette position
nous occasionnait la crampe. L'un de nos compagnons
était un vieillard de plus de quatre-vingts
ans ; il était fou et il était
très agité. Plus tard, sans respect
pour son grand âge, il fut emmené
dehors, lié et battu, sous prétexte
de lui rendre la raison ! L'autre était
l'homme à la cheville foulée. Il se
montra très aimable, mais n'accepta pas
l'Évangile. Nous avons tout lieu de croire
que, plus tard, il fut
exécuté.
Dans une chambre voisine, se trouvaient
d'autres prisonniers qui furent traités
cruellement. Ils étaient couchés, les
mains liées derrière le dos ;
ils pleuraient en demandant grâce, ou en
protestant ; pour les faire tenir tranquilles,
on les battait. On leur défendait de bouger
ou de parler. Chaque jour ils ne recevaient que
deux maigres rations de riz (froid le plus
souvent) ; et ils maigrissaient à vue
d'oeil. On ne leur donnait pas d'eau pour se laver,
et souvent après avoir été
battus, ils avaient des traces de sang sur la
figure pendant plusieurs jours. Je dormis peu
pendant les premières nuits,
dérangé par les gémissements
et le bruit qu'on entendait dans la chambre
voisine. Un jour, grande agitation, un
aéroplane survolait notre campement.
C'était un fait nouveau !
Peut-être nous apportait-il un rayon
d'espoir ? On nous redemanda d'écrire
des lettres officielles ; elles étaient
toujours sévèrement censurées.
Chaque mot, chaque expression étaient
examinés de près à l'aide du
dictionnaire et on nous en demandait la
signification exacte. Parfois nous recevions
l'ordre d'écrire les mêmes lettres
plusieurs fois. Le lendemain, nouvelle apparition
des avions, alors on leva le camp.
Encore deux ou trois jours, et nous
arrivâmes à Taowo, notre nouveau
cantonnement qui fut notre résidence pendant
plusieurs mois. En franchissant le portail de
l'habitation assignée à notre
compagnie, je dis à M. Hayman :
« Je me demande quand nous repasserons
cette porte ? », car un lieu
semblable ne fournirait certes que peu d'occasions
de fuir. La cour était immense, et des
chambres se trouvaient sur les quatre
côtés. Elle était assez
spacieuse pour permettre aux soldats d'y faire
l'exercice et de jouer.
Maintenant, nous étions
séparés des autres prisonniers qui
furent répartis dans six chambres
différentes ; une grande pièce
dont le sol était de terre battue nous fut
assignée. Elle ne contenait qu'un lit. Pas
de sommier, ni de matelas, des cordes
tressées étaient tendues sur un cadre
de bois posé sur des pierres pour le
maintenir au-dessus du sol. On nous donna de la
paille et nous fûmes bientôt
installés. C'était un luxe d'avoir
enfin un lit à
« ressorts » !...
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1) Les Blancs sont les soldats du gouvernement, ainsi nommés par opposition aux Rouges. |
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