LE MIEL
DÉCOULANT DU ROCHER
QUI EST
CHRIST
46 -
Heureuse l'âme qui sera ainsi
trouvée en Jésus, non avec sa propre
justice
(Philip. III, 9), mais lavée
et blanchie dans le sang de l'Agneau
(Apoc. VII, 14) !
Homme qui n'avez jamais
éprouvé dans votre coeur l'efficace
de l'Évangile de Christ, ni la vertu de sa
grâce, que votre état est
triste ! personne n'est plus à plaindre
que vous. C'est une faible consolation pour vous,
de voir que l'Eglise vous tolère. Vous
pourriez même être regardé par
vos semblables comme un de ses vrais membres, et
avec cela être méconnu et
rejeté de Christ au grand jour du jugement.
Vous pouvez avoir été baptisé,
et pourtant ne vous être pas approché
de Jésus ni du sang de l'aspersion
(Héb. XII, 24).
Faire tous ses efforts pour
pratiquer la vertu sans les mérites, sans la
justice et le sang de Jésus, c'est quitter
la route que l'Évangile nous trace ; et
toute âme qui s'en écarte marchera
infailliblement dans un pays d'incertitudes, de
craintes et de perplexités continuelles. Ces
doutes, quand ils ne sont pas dissipés
à temps, plongent l'âme dans la
tiédeur et le découragement,
état tout à fait dangereux et le plus
funeste que l'on puisse imaginer.
Ayez un grand respect pour les
choses saintes et pour tout ce qui a rapport
à la religion : gardez-vous de les
traiter à la légère, et
surtout d'en faire des plaisanteries. Entrez
souvent dans le recueillement pour y vaquer
à la méditation et à la
prière. Ne négligez aucune des
occasions où vous pouvez être instruit
et édifié. L'instruction, la
correction, les encouragements et les consolations
sont, pour la vie spirituelle de l'âme, ce
que sont pour l'accroissement des plantes la
chaleur, la pluie et la rosée
(Deut. XXXII, 2).
Tout ce que vous faites, faites-le
de coeur, au nom de Jésus-Christ, et en vue
de lui obéir. Dans toutes vos occupations,
agissez comme si c'était avec lui
immédiatement que vous eussiez à
faire, comme ayant la vue fixée sur lui, et
lui sur vous. Surtout, qu'il soit la source
où vous alliez, à chaque instant,
puiser les lumières et les forces dont vous
avez besoin.
47 -
Soyez attentif aux mouvements intérieurs
de la grâce, et suivez fidèlement ce
qu'elle vous met au coeur. Regardez comme un don
inestimable la grâce que le Sauveur vous fait
de pouvoir penser à lui, d'oser vous
approcher de lui, d'avoir la liberté de
parler de lui avec sentiment de coeur ; et
n'oubliez jamais de l'en bénir.
Vous apercevez-vous chaque matin que
le Soleil de justice vous visite d'en haut, pour
amollir votre coeur par la rosée qui
distille de lui, et pour et faire couler des larmes
de componction et d'amour ? L'étoile
matinière, en se levant sur vous, vous
apporte-t-elle de nouvelles influences de
grâce et de paix ? Sentez-vous les
douces approches de Jésus, le fidèle
ami de votre âme ?
Songez que tout travail qui nous
empêche de nous élever vers les choses
spirituelles appesantit notre âme et
l'entraîne vers les choses terrestres et
charnelles. Tout ce qui ne sert pas à notre
avancement dans l'humilité et dans la vie
spirituelle, éteint cette vie et affaiblit
la sensibilité du coeur.
48 -
Il peut être permis à un Judas de
tremper avec Jésus dans le plat,
c'est-à-dire de participer au baptême,
à la sainte cène et à la
communion extérieure de
l'église ; mais il n'est donné
qu'à un saint Jean d'oser se pencher sur le
sein de son cher Maître
(Jean XIII, 23).
L'attitude de ce disciple
bien-aimé est positivement celle où
il nous convient d'être en priant, en
écoutant la parole de Dieu, et en vaquant
à nos différents devoirs. Ce n'est
qu'en nous approchant du coeur du Sauveur que le
nôtre s'attendrit, qu'il devient sensible
à sa misère, et que nous sommes
guéris de cette tiédeur et de cette
indifférence qui étouffent l'esprit
de la piété. Cette heureuse
proximité du Sauveur est ce qu'il y a de
plus efficace pour nous conserver dans une profonde
humilité, pour nous lier plus intimement
avec lui, et pour nous inspirer de l'aversion pour
tout ce qui lui déplaît. Que
dis-je ? D'un pécheur condamné,
elle fait une nouvelle créature
formée à la ressemblance de
Jésus-Christ.
Ne présumez pas que votre
état soit tel qu'il doit être, et
gardez-vous bien de vous considérer comme un
chrétien avancé, dans la voie du
salut, jusqu'à ce que vous soyez parvenu au
point de vivre dans un continuel commerce de coeur
avec le Fils bien-aimé qui est dans le sein
du Père
(Jean I, 18).
Allez avec assurance au trône
du Père, pour le supplier qu'il
révèle et qu'il glorifie son Fils en
vous. Certainement il écoutera votre
demande, et vos voeux seront accomplis. Vous ne
pouvez lui présenter aucune requête
qui lui soit plus agréable et qu'il se
plaise tant à exaucer. Pourquoi ce
Père des miséricordes a-t-il voulu
que son cher Fils sortît de son sein pour
venir dans le monde ? C'est pour en faire un
signe visible aux yeux de tous les pécheurs,
et un monument éternel de son amour infini.
49 -
L'éclat du soleil blesse la vue de ceux
qui le regardent fixement. Il n'en est pas de
même de Jésus-Christ, le Soleil de
justice. Plus nos regards sont fixés sur
lui, plus l'oeil de la foi en devient clairvoyant.
Regardez à Jésus ; plus vous le
considérerez de près, plus vous
l'aimerez et plus vous désirerez de vous
nourrir de lui. Souvenez-vous sans cesse de ce
qu'il vous est, et de ce qu'il a fait pour vous
surtout pensez beaucoup au précieux sang
découlant de ses plaies. Si cette
pensée ne vous fixe pas, le moindre vent
sera capable de vous agiter et de vous faire tomber
dans la tentation.
Voulez-vous voir combien vos
péchés sont énormes et dignes
de condamnation, pour apprendre à les
détester et à en gémir ?
Ne vous arrêtez pas à les examiner
tels qu'ils sont en vous, mais approchez-vous de
Jésus sur la croix, et lisez sur son corps
sanglant et meurtri ce que c'est que le
péché.
Voulez-vous en même temps vous
assurer si vous êtes avancé dans la
carrière du salut ? Ne commencez pas
par examiner les oeuvres de grâce et de
sainteté qui peuvent avoir été
produites en vous, mais allez d'abord au Sauveur,
pour voir comment vous êtes avec lui. Si vous
le possédez, vous avez tout. Après
vous être assuré de cela, je consens
que vous repassiez les expériences que vous
avez faites à l'école de sa
grâce.
50 -
Avant que la foi soit épurée, on
saisit chaque objet qui se présente,
dès qu'on y voit quelque apparence de
bien ; et, dans l'idée que ce sera pour
nous un moyen d'avancement, nous y rattachons nos
espérances.
Ne vous y trompez pas : allez
à Jésus-Christ avec des yeux
arrêtés sur vos péchés
et sur vos misères, et non sur vos bonnes
oeuvres, ni sur les attraits de grâce que
vous avez sentis. Ne vous occupez ni des unes ni
des autres. Cela vous empêcherait d'aller au
Sauveur, en qui repose tout votre salut.
Ceux qui n'ont de confiance au
Sauveur qu'à proportion du bien qu'ils font,
imitent cet homme qui considère au fond de
l'eau la figure réfléchie du soleil,
lequel semble se mouvoir en différents sens,
selon que l'eau est agitée. Pour voir
Jésus-Christ dans sa forme naturelle,
contemplez-le tel qu'il est dans son amour, et
qu'il reluit dans le firmament de la grâce du
Père. C'est là que sa gloire
paraît dans tout son éclat, et que sa
beauté est inexprimable.
Le résultat de l'esprit
d'orgueil et d'incrédulité est de
porter les hommes à s'occuper
d'eux-mêmes avant toute autre chose, et
à regarder avec complaisance le bien qui
peut se trouver en eux. Le propre de la foi, au
contraire, est de s'occuper uniquement de
Jésus-Christ. Cet objet seul touche et ravit
l'âme. Son approche fait disparaître
toute la prétendue sainteté de
l'homme, comme elle opère la destruction du
péché. C'est pour cela que le Sauveur
a été fait péché pour
nous, comme il a été fait justice et
sanctification
(2 Cor. V, 21 ;
1 Cor, I, 30).
Quiconque établit sa propre
sainteté pour s'y mirer et s'en faire un
sujet de consolation, celui-là se forge une
idole monstrueuse, qui ne lui servira qu'à
multiplier ses doutes et ses frayeurs.
En effet, il arrive à tout
homme ce qui arriva autrefois à Pierre,
lorsque la défiance le plongea dans les eaux
sur lesquelles la foi le faisait marcher
(Mat XIV, 31). Le moment où le
coeur s'écarte du Sauveur est celui
où il tombe dans le doute.
51 -
Jamais un vrai chrétien n'est
privé de consolation, si ce n'est lorsqu'il
sort de l'ordre et de la voie de l'Évangile.
Or, il quitte cette voie, lorsque, perdant de vue
la justice surabondante de Jésus, il regarde
avec satisfaction les bonnes oeuvres et les belles
qualités dont il se croit orné. En
agir ainsi, c'est fermer les yeux à la
lumière du soleil, pour marcher à
là faveur d'une lampe de nuit.
Prenez-y garde : Si vous
prétendez tirer de votre propre justice un
miel pour vous en délecter, sa douceur se
changera en un fiel des plus amers pour votre
âme, et toute lumière que vous tirerez
de votre propre fonds pour vous conduire, au lieu
de vous éclairer, vous plongera dans les
ténèbres les plus
épaisses.
Tenez pour une tentation de
l'ennemi, lorsqu'il vous vient à l'esprit de
considérer le bien qui est en vous, pour en
tirer un motif de consolation. Suivez l'attrait du
Père qui vous présente la grâce
acquise en son Fils, grâce infiniment riche
et abondante, grâce qui seule rend l'homme
pécheur agréable à son Dieu.
Il doit vous être doux de suivre la
volonté de votre Père céleste,
qui vous commande de rechercher la justice de
Jésus ; et ce qu'il commande, il le
produit lui-même. Ces pressantes
sollicitations qu'il vous adresse sont des moyens
également doux et puissants pour confondre
votre incrédulité et pour ranimer
votre confiance. Toutes les fois qu'il vous vient
de pareilles visites du Seigneur, recevez-les comme
autant de faveurs inestimables, et
répondez-y par des soupirs ardents,
accompagnés d'actions de grâce. Ces
sortes de grâces vous doivent être
d'autant plus chères, qu'elles vous sont
autant de garants de celles que Dieu vous destine
encore.
52 -
Lorsque vous vous prosternez en oraison, et
qu'il ne vous est pas donné de pouvoir
prier, au lieu de vous en affliger longtemps,
regardez à Jésus priant et
intercédant continuellement pour vous
auprès du Père
(Jean XIV, 16,17).
Que pouvez-vous désirer de
plus ? Vous reste-t-il encore quelque
inquiétude, attachez-vous à
Jésus, qui est votre paix
(Eph. II, 14). Cette paix, il vous
l'a laissée lorsqu'il est monté au
ciel ; et il vous a averti plus d'une fois que
vous ne deviez vous laisser troubler par aucune
chose, ni d'aucune manière afin que votre
consolation non plus que votre foi, ne souffrent
aucun échec
(Jean XIV , 1, 27).
Après que votre Sauveur, dans
son état d'abaissement, a détruit et
aboli, sur la croix, tout ce qui peut vous blesser
et vous tourmenter ; après qu'il a
porté tous vos péchés, vos
peines, vos inquiétudes et vos tentations,
il est entré dans son ciel pour vous y
préparer place. Vous avez maintenant un
Sauveur tel qu'il vous en faut un, en la personne
de Celui qui est assis sur le trône à
la droite du Père.
53 -
Que votre sort est heureux, vous qui faites du
Seigneur Jésus votre principale et unique
affaire ; vous qui vous regardez
vous-même comme un néant, comme un
rien, afin que Jésus seul soit votre tout,
votre vie, votre plus cher objet et votre plus
riche trésor. Vous enfin, qui êtes
mort à toute autre chose, même
à toute justice propre, pour n'être
revêtu que de la sienne, votre bonheur est
digne d'envie ; vous êtes du nombre de
ses bien-aimés ; vous avez
trouvé grâce devant Dieu ; vous
êtes un de ses enfants qu'il chérit le
plus.
Voulez-vous que je vous dise, pour
conclusion, comment vous pouvez réjouir le
coeur de notre adorable Sauveur, en reconnaissance
de l'amour qu'il a pour vous ?
Aimez-le, gardez la parole des
souffrances de l'Agneau immolé pour
vous ; et puisque vous avez été
racheté par son sang, pour être son
éternel salaire glorifiez-le dans votre
corps et dans votre esprit, qui lui appartiennent,
en cheminant dignement, comme il est séant,
selon l'Évangile de Christ. Avec cela, ayez
un amour fraternel pour tous ses membres, pour ses
troupeaux, même pour les plus faibles et les
plus chétifs de ses serviteurs. Que la
diversité d'opinions et de sentiments sur
des points non essentiels au salut ne vous
empêche pas de les regarder et de les aimer
comme des frères. Souvenez-vous qu'ils
appartiennent tous au Sauveur, qui les porte sur
son coeur, comme les noms des enfants d'Israël
étaient gravés sur le pectoral du
grand sacrificateur Aaron ; et puisqu'ils ont
place dans le coeur de Jésus, ne les
bannissez pas du vôtre.
Enfin, demandez à Dieu qu'il
donne la paix à Jérusalem et qu'il
fasse prospérer ceux qui l'aiment. Amen.
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