L'ÉVANGILE
DANS LE
PAROISSIEN
CAUSERIES AVEC
MON
CURÉ
DEUXIÈME
PARTIE
Des
Moyens de
Grâce
CHAPITRE V
Du Sacrement de Pénitence
& 3. - DE LA DOCTRINE DES
INDULGENCES.
M. le Curé.
- Aujourd'hui j'ai de quoi vous convaincre !
Notre doctrine des Indulgences amende le Sacrement
de Pénitence ; c'est pourquoi vous la
trouverez au berceau même du Christianisme.
Grâce à elle, nous possédons la
rémission de la peine temporelle due au
péché parce que l'Eglise, notre bonne
Mère, nous fait l'application des
satisfactions surabondantes de Notre Seigneur, de
la Sainte Vierge et des Saints
(1).
Malgré vos critiques
sérieuses, je ne puis plus rejeter notre
doctrine de la Satisfaction.
M.
A. -
Je désirerais revenir sur une de vos
assertions qui me paraît erronée.
Depuis quelle époque l'Eglise catholique
romaine accorde-t-elle des indulgences ?
M. le Curé. -
Jésus-Christ lui ayant conféré
ce pouvoir, elle s'en est servie aux temps anciens
pour le salut des chrétiens
(2).
M.
A. -
Je voudrais plus de précision, car aucun des
évangélistes ou des apôtres,
dans nos Livres saints, n'établit cette
doctrine dans les églises
fondées.
M.
le
Curé. Ce sont les Pères
apostoliques qui, suivant la tradition, ont
commencé...
M.
A. -
Je vous attendais là ! Le Concile de
Trente n'a pas osé les invoquer, il se base
sur l'usage qu'en a fait l'Eglise aux temps fort
anciens (3).
M.
le
Curé. - Si les Pères n'en
parlent pas c'est que la doctrine n'était
pas encore définie ; une doctrine de
cette importance réclamait plusieurs
siècles pour son
achèvement.
M.
A. -
Je connais l'histoire des
indulgences !
Au IVe siècle les
« prêtres-confesseurs »
dont la charge provisoire fut de peu de
durée, infligèrent des
pénitences excessives aux chrétiens
que la persécution de Décius avaient
effrayés ; de Tertullien jusqu'au XIIIe
siècle, cette tendance s'accentua, si bien
que des chrétiens jeûnaient et
sortaient à pieds nus ; d'autres
s'habillaient à la dure, sans
linge de corps et se
flagellaient mutuellement sur la place
publique...
La somme des pénitences
imposées fut telle que la vie d'un homme
n'aurait pas suffi à les
satisfaire.
M.
le
Curé. - Pouvait-on mourir ainsi,
laissant derrière soi, sans s'en acquitter,
un grand nombre de peines temporelles dues au
péché ?
M.
A. -
L'Eglise catholique romaine, qui avait
créé cette fâcheuse situation
par les châtiments
réitérés qu'elle imposait,
songea à l'améliorer. On
décida que toute aumône ou don
versé pour une oeuvre pie constituerait une
notable satisfaction. Cette mesure ne
pénétra pas immédiatement dans
les églises d'Occident.
M.
le
Curé. Je serais curieux de
savoir...
M.
A. -
Ce furent les Burgondes et les Francs qui
contribuèrent à son
développement.
M.
le
Curé. - Que viennent faire ici ces
Teutons ?
M.
A. -
Au Ve siècle, en envahissant la Gaule, ils
lui apportèrent leurs moeurs : ils
autorisaient, par exemple, un criminel à
racheter sa condamnation à prix d'argent.
Clovis chrétien offrait invariablement
à l'Eglise de payer ses fautes.
M.
le
Curé. - Entre ces coutumes barbares
et notre doctrine des indulgences, aucun
rapprochement n'est possible !
M.
A. -
Les Synodes provinciaux qui ont
protesté lorsque les
églises latines ont adopté ce mode de
satisfaction, avaient établi la comparaison.
L'évêque Léon s'indignait de
son côté :
« Bien que la
mort des
plus saints, s'écriait-il, ait
été précieuse devant Dieu,
toutefois il n'en est aucun dont la mort ait
été la réconciliation du
monde. »
Ailleurs il dit
encore :
« Les justes ont reçu une
couronne pour eux et ils ne l'ont pas donnée
aux autres ; leur souffrance est un exemple de
patience et non un don de justice ; chacun
d'eux a souffert pour Lui-même, aucun n'a
payé la dette des autres, sinon le Seigneur
Jésus (4). »
M.
le
Curé. - Je ne conçois pas
l'erreur de notre Saint Concile qui dit que la
doctrine des indulgences fut mise en usage aux
temps fort anciens !
M.
A. -
Il faut croire que les prélats songeaient au
moyen-âge dont quelques siècles les
séparaient à peine ; car en
réalité, les indulgences
n'apparaissent officiellement dans l'Eglise que
vers 1050 avec Pierre Damien.
M.
le
Curé. - Je me souviens, en effet, que
Damien avait prononcé contre un
évêque d'Italie une peine
disciplinaire d'un siècle, et qu'il lui
permit en même temps de la racheter à
prix d'argent.
M.
A. -
Ce fut un point de départ. Grégoire
VII (1073 à 1085) promettait indulgence
plénière à quiconque
combattrait l'empereur d'Allemagne Henri IV, le
paroissien romain y fait allusion
(5) ;
Victor
III (1086 à 1087) en accordait aux
exterminateurs des Sarrasins ; Urbain Il (1088
à 1099) en distribuait aux
Croisés..., c'était en quelques
années l'apothéose de
l'indulgence !
M.
le
Curé. - Remarquez que le petit
Concile de Lillebonne
(6)
a
réglé la liste des
pénitences.
M.
A. -
Afin de les taxer.
M.
le
Curé. - Innocent III donnait des
indulgences à quiconque poursuivait les
hérétiques Albigeois. Enfin le IVe
Concile de Latran (1245) a sanctionné notre
doctrine.
M.
A. -
Elle n'était donc pas encore
définie ! Mais Alexandre de Hales
(1220) et Thomas d'Aquin (1226) la rendront plus
populaire en appliquant les Indulgences aux
défunts.
M.
le
Curé. - Chronologiquement c'est la
bulle de Clément VII et l'institution du
Jubilé ou Grande Indulgence de Boniface VIII
en 1300 qui ont achevé la définition
de la doctrine des Indulgences.
M.
A. -
Alors Jean XXII marchant sur les
traces du Concile de
Lillebonne
publia les Taxes de la Pénitencerie
apostolique (7)
(1316 à 1334). Et
Léon X l'approuva et la
compléta.
M.
le
Curé. - Léon X avait besoin de
fonds, il chargea en particulier le dominicain
Tezel « de prêcher les Indulgences
à ceux qui donneraient une aumône pour
la construction de l'Eglise de Saint Pierre de
Rome » (8).
M.
A. -
Telle fut l'origine de la Réforme en
Allemagne : les abus de Rome et non la
jalousie du moine Luther contre les
dominicains.
M.
le
Curé. - Le Concile de Trente a
réformé les abus et
décidé « qu'à
concéder les indulgences on se règle
et se mesure afin que la discipline
ecclésiastique ne soit affaiblie par une
trop grande facilité
(9). »
M.
A. -
Nous venons donc de constater que, contrairement au
dire des prélats du Concile, la doctrine des
Indulgences date seulement du moyen
âge.
M.
le
Curé. Ce qui est plus sûr comme
source, c'est la parole du R. P. Biner la Compagnie
de Jésus ; il nous apprend que toute la
discussion dans la séance du Concile a eu
lieu en suivant à la lettre la Parole
de Dieu.
M.
A. -
Je suis heureux de vous suivre sur ce
terrain.
M.
le
Curé. Eh bien, voici une
première question :
Notre Seigneur a-t-il donné,
oui ou non, le pouvoir d'accorder des Indulgences.
lorsqu'il a remis à l'Eglise dans la
personne de saint Pierre les clefs du royaume des
cieux ; qu'il a donné à tous ses
apôtres et à leurs successeurs le
pouvoir de lier et de délier les consciences
(10) ?
M.
A. -
Nous sommes fixés sur le pouvoir des
clefs ; c'est la prédication de
l'Évangile, tout homme lié à
Satan par le péché sera
délié par la foi en Christ que la
prédication de l'Évangile aura
éveillée dans son coeur. Il n'y a
aucune place pour les Indulgences.
M.
le
Curé. - L'Eglise a le droit
d'employer les moyens que, sous l'inspiration de
l'Esprit Saint, elle juge propres à purifier
les consciences
(11) ;
par
exemple les Indulgences.
M.
A. -
Croyez-vous sincèrement, en prenant Dieu
à témoin, que l'on aura sa conscience
purifiée après avoir
dévotement récité un
miserere (indulgences), tenu un cierge, dit
son chapelet (indulgences), s'être
salué en disant : Loué soit
Jésus... dans tous les siècles
(indulgences) ou dit trois Ave Maria le matin et le
soir (indulgences) ?
M.
le
Curé. - C'est la foi de l'Eglise
catholique romaine (12).
M.
A. -
Était-ce aussi la foi de l'Eglise qui
autorisait le dominicain Tezel à
s'écrier :
« À l'instant
même où la pièce de monnaie
retentit au fond du coffre, l'âme part du
purgatoire et s'envole délivrée dans
le ciel (13). »
M.
le
Curé. - Les abus n'infirment pas la
doctrine.
M.
A. -
Sans doute car c'est l'Évangile qui la
condamne. Saint Pierre, au lieu de prêcher
les indulgences, c'est-à-dire la
rémission de la peine temporelle due au
péché par l'application des
satisfactions surabondantes de la Sainte Vierge, de
saint Joseph ou de saint Étienne martyr,
déclarait que Jésus seul avait le
pouvoir de tout pardonner, péché et
peine temporelle :
« Tous les
prophètes lui rendent ce témoignage,
que tous ceux qui croient en lui reçoivent
par son nom la rémission des
péchés
(14). »
M.
le
Curé. - Je ne conteste pas
cela ; les péchés nous sont
remis par Notre Seigneur. Mais il
reste les peines
temporelles,
les souffrances que le péché
entraîne ; le but des indulgences est de
les alléger dans cette vie et dans le
purgatoire.
M.
A. -
Ne savez-vous pas que la souffrance est le lot de
l'enfant de Dieu ici-bas ?
« Jésus a souffert pour nous,
écrivait saint Pierre, nous laissant un
exemple, afin que nous marchions sur ses pas
(15). »
Un exemple n'est pas un
trésor d'indulgences qui nous
empêchent de souffrir, c'est-à-dire de
marcher sur les pas de Notre Sauveur.
M.
le
Curé. - Toujours vous affectez
d'interpréter les textes comme les
protestants !
M.
A. -
Je lis l'abbé Glaire :
« Jésus-Christ, en
souffrant pour nous, n'a pas prétendu nous
dispenser de souffrir, de porter notre croix,
d'expier nos fautes par la pénitence ;
puisque, au contraire, il nous en a fait un
commandement (16). »
M.
le
Curé. - Il faut distinguer entre les
souffrances que Dieu inflige sur la terre aux
chrétiens et celles que l'Eglise inflige aux
pénitents pour les fautes confessées.
Les indulgences ne s'appliquent qu'à ces
dernières.
M.
A. -
Alors, le purgatoire est une punition de l'Eglise,
puisque vous appliquez aux âmes qui
sont dans ce lieu de
souffrance
le trésor des indulgences !
M.
le
Curé. - Le séjour du
purgatoire aurait pu être prolongé
à cause des punitions infligées par
l'Eglise, alors...
M.
A. -
Alors ? ... Vous hésitez ? Tant
mieux ! Nous pourrons résoudre une
nouvelle question. Ne pensez-vous pas que la
doctrine des indulgences, reposant en partie sur la
Vierge et les saints, amoindrit l'oeuvre de Notre
Seigneur ?
M.
le
Curé. (triste). - Je ne sais que vous
répondre.
M.
A. -
Supposons que votre doctrine soit vraie, elle
devrait s'appuyer sur l'Évangile.
Jésus aurait dit par exemple en
l'instituant :
« Dieu a
tellement
aimé le monde qu'il a donné Son Fils
unique (la Vierge Marie et tous les saints)
afin que tous ceux qui croiront en lui (et
aux satisfactions surabondantes de la Sainte Vierge
et des Saints) ne périssent point mais
qu'ils aient la vie éternelle
(17). »
M.
le
Curé. - Si nous avons la conviction
que les mérites de Jésus suffisent
à notre salut, c'est bien. Mais nous pouvons
ne pas en être très sûrs,
dès lors nôtre âme sera plus
rassurée si elle compte encore et sur les
immenses satisfactions surabondantes de Notre
Seigneur, et sur celles de sa Sainte Mère et
sur celles de tous les saints.
M.
A. -
Que je vous plains ! Avec les complications de
vos dogmes vous perdez l'assurance de votre
salut ! Que voulez-vous donc ajouter aux
mérites du Sauveur ! Ne suffisent-ils
point ? Ne sont-ils pas
parfaits ?
« À cause de
la
grâce divine qui vous a été
communiquée par Jésus-Christ - dit
saint Paul - il ne vous manque aucun des dons
spirituels (18). »
M.
le
Curé. - Quam mutatus ab
illo !... Que les choses ont changé
depuis !
Aujourd'hui on nous oblige à
croire et à enseigner qu'une personne qui
gagnerait une indulgence plénière
tout entière et en recevrait une application
parfaite, serait aussi pure que si elle venait de
recevoir le Baptême. Si elle mourait
immédiatement après, elle irait au
ciel, sans avoir besoin de séjourner en
purgatoire (19).
M.
A. -
En effet les choses ont bien changé !
On se passe du Sauveur des hommes, on oublie que
son sang a été versé en
rémission des péchés, on n'a
besoin que d'une indulgence plénière
pour aller au ciel ! Encore faut-il qu'elle
soit difficile à obtenir ?
M.
le
Curé. - On gagne une Indulgence
plénière si, après avoir
communié, on visite
régulièrement
pendant le mois suivant une église pour y
prier aux fins ordinaires ; ou bien si on
récite pendant un mois dévotement le
De profundis, ou un Pater
et un
Ave, avec le Requiem aeternam
pour
les âmes du purgatoire ; ou mieux encore
lorsque à chaque quart de siècle et
dans quelques circonstances importantes le pape
accorde l'indulgence plénière du
Jubilé (20).
M.
A -
Que les portes du ciel sont faciles à
ouvrir ! Mais comment se fait-il que des
papes, des évêques, des prêtres
et des fidèles sont encore dans le
purgatoire ?...
M.
le
Curé. - Hélas ! le peuple
chrétien et ses conducteurs mêmes sont
si peu pratiquants !
M.
A -
Eh bien moi, je connais une Indulgence
véritable qui s'est grandiosement
manifestée au berceau du christianisme, elle
est plénière et universelle, elle est
accueillie avec joie par les
protestants !...
M.
le
Curé. - Les protestants n'ont point
d'Indulgences !
M.
A -
L'Indulgence dont je parle remet les
péchés, efface les peines
temporelles, accorde la certitude du salut à
tous les peuples de la terre...
M.
le
Curé. (ironique). - ... Même
aux païens ?
M.
A -
Même aux païens.
M.
le
Curé. - Quelle énigme
posez-vous ?
M.
A -
Aucune. Notre Seigneur prenant le calice, dit
à ses disciples :
« Ceci est mon
sang, le
sang de la nouvelle alliance, qui sera
répandu pour plusieurs pour la
rémission des péchés
(21). »
M.
le
Curé. - Vous appelez cela une
indulgence !
M.
A -
Oui, avec gratitude, car c'est la Grande Indulgence
de Dieu en faveur de l'humanité qui allait
périr à la suite de son
péché. Grâce à elle ce
ne sont pas 20, 30, 100, 200 jours de souffrances
de moins à subir en purgatoire, c'est
l'assurance d'une vie éternelle qui est
donnée, parce que la mort de Jésus
sur la Croix accomplit à la fois la justice
et l'amour de Dieu...
M.
le
Curé. - À quel prix obtient-on
cette Grande Indulgence ?
M.
A -
Il ne faut ni or, ni argent, ni Pater, ni
Ave, mais une foi profonde en
Christ :
« Dieu n'a
point
envoyé son Fils dans le monde pour condamner
le monde, mais afin que le monde soit sauvé
par lui. Celui qui croit en lui ne sera pas
condamné, mais celui qui ne croit pas est
déjà condamné, parce qu'il ne
croit pas au nom du Fils unique de Dieu
(22). »
M.
le
Curé. - Il y a deux hommes en moi. Le
chrétien vous dit : « Mon
frère je vous crois, j'ai
plus de confiance dans la
grande
indulgence de Dieu que dans celles des saints
Pères ;... le prêtre catholique
romain vous dit : Anathème !
maudit soyez-vous, vous, qui ne croyez pas
plutôt la doctrine des indulgences du Saint
Concile de Trente
(23)... »
Hélas !
Mon pauvre cher ami s'éloigna, hochant la
tête et disant : Je crois ce que la
Bible enseigne... Anathème !...
J'accepte les yeux fermés les
décisions des Conciles... Ami !
Ami !...
|