L'ÉVANGILE
DANS LE
PAROISSIEN
CAUSERIES AVEC
MON
CURÉ
PREMIÈRE
PARTIE
La
Question de
l'Autorité
CHAPITRE II
La Papauté
& 2. - LA PAPAUTÉ ET SES
PRIVILÈGES.
M. le curé.
- Comme vous avez bien fait de me conseiller de
consulter les Pères ! Non que j'aie eu
la patience de les traduire, mais j'ai ouvert par
aventure un admirable ouvrage sur la
Papauté.
Quelle grandeur dans cette
institution !
Quels pouvoirs exercés
à travers les siècles !
Quels privilèges lui ont
été accordés !
Je n'ai plus besoin de savoir
s'il
faut ou non remonter à saint
Pierre.
Le Pape est le chef de la
chrétienté, c'est un titre
sacré qui le revêt d'une
autorité qui impose !
M. A. - Apercevez-vous sur cette
éminence, un peu à l'est, les ruines
majestueuses d'un antique château
féodal ? Asseyons-nous en face d'elles,
leur puissance d'autrefois et leur ruine actuelle
nous inspireront dans notre causerie...
M.
le
curé. - Je n'aime pas avoir devant
mes yeux les ruines d'une antique puissance.... je
préfère reposer ma vue sur mon
paisible clocher.
M.
A. -
On sonnait un glas ce matin...
M.
le
curé. - Pour un pauvre père de
famille qui laisse deux orphelins, l'Eglise
catholique romaine n'est pas orpheline comme
l'église protestante, elle a un
père : le Pape.
M.
A. -
Ce nom de père est bien doux dans le langage
naïf de l'enfant. Pape, père, c'est le
même mot. Les premiers évêques
de Rome se faisaient-ils appeler
ainsi ?
M.
le
curé. - Pas dans les premiers
siècles. En 381, au Concile de
Constantinople, les cinq évêques les
plus influents portaient le titre de
patriarches ; en 451, l'évêque de
Rome est appelé évêque
métropolitain.
M.
A. -
Nous sommes au VIe siècle et le titre de
pape n'a pas été porté.
M.
le
Curé. - C'est vers la fin de ce
siècle que l'évêque d'Orient a
voulu le prendre et se déclarer
évêque universel.
M.
A. -
Vous connaissez la protestation de Grégoire
I le Grand... (1).
M.
le
Curé. - Elle est
compréhensible : Jean lui coupait
l'herbe sous les pieds.
M.
A. -
Mais je ne trouve que Grégoire VII au XIe
siècle qui se dise
« Pape » (Grégoire
contre Jean le
Jeûneur de Constantinople qui se disait
« évêque
universel )». !
M.
le
Curé. - Voilà pourquoi ce
titre est précieux : il a
été conquis de haute
lutte !
M.
A. -
Saint Bernard a refusé de le
reconnaître, il n'a pas cessé de
considérer l'évêque de Rome
comme le premier entre ses égaux.
M.
le
Curé. - Il a eu tort, car enfin si le
chef de l'Eglise s'appelle Pape, cela n'a
rien qui jure avec
l'Évangile !
M.
A. -
Ce serait une qualification honorifique : elle
ne soulèverait aucune protestation, mais
elle fait dire à celui qui le porte qu'il
est très saint. Il devient en fait le
Père du Christianisme.
M.
le
Curé. - Je crois bien ! Le Pape,
c'est le représentant de Dieu sur la
terre !
M.
A. -
Jésus a dit :
« Quand vous priez,
dites : Notre Père qui êtes
aux cieux ».
M.
le
Curé. - Aussi, nous adressons notre
Pater à
Dieu...,
nous ne prions jamais le pape...
M.
A. -
« O saint docteur, bienheureux N. priez
pour nous le Fils de Dieu... »
(2).
Que dites-vous de
cela ?
N'est-ce point une prière ?
M.
le
Curé. - Nous ne prions les pontifes
que lorsqu'ils sont morts.
M.
A. -
Êtes-vous sûrs qu'ils sont tous
auprès de Dieu ? Alexandre VI Borgia,
par exemple...
M.
le
Curé. - On ne le prie pas,
voilà tout...
M.
A. -
Mais il a porté le titre de Très
Saint Père et Jésus-Christ a
dit :
« N'appelez
personne
votre père, car un seul est votre
Père, lequel est dans les cieux
(3). »
M.
le
Curé. - Nos fidèles ne liront
jamais ce verset dans leur Paroissien et ils
continueront à appeler Pape
l'évêque de Rome !
M.
A. -
Que signifie la triple tiare que porte le
Pape ?
M.
le
Curé.. - Elle est le signe de sa
royauté.
Chaque couronne de la tiare est
une
époque glorieuse de la Papauté.
Jusqu'au XIIIe siècle il n'y en avait
qu'une, Boniface VIII (1294-1303) ajouta la seconde
et Urbain V (1362-1370) la
troisième.
M.
A. -
Vous me parlez de royauté à propos
du vicaire de
Jésus-Christ ! Mais Notre Seigneur n'a
pas voulu être roi :
« Jésus
-
nous raconte saint Jean - sachant qu'ils
allaient venir pour l'enlever et le faire roi,
s'enfuit et se retira seul sur la montagne
(4). »
M.
le
Curé. - Tout dépend des
circonstances. Jésus dit à
Pilate : « Je suis
roi. »
(Jean
18-37).
M.
A. -
Mais Notre Seigneur avait auparavant défini
le caractère de sa
royauté :
« Mon royaume
n'est pas
de ce monde »
(Jean
18 : 36).
M.
le
Curé. - Le pape ne porte le titre de
roi que parce qu'il est souverain Pontife,
l'un ne va pas sans l'autre.
M.
A. -
En latin, comment dites-vous ces mêmes
mots ?
M.
le
Curé. - Pontifex
Maximus.
M.
A. -
Cela ne vous rappelle-t-il pas l'histoire
romaine ?
M.
le
Curé. - Vous voulez dire que ce titre
vient du paganisme ! ...
M.
A. -
Numa Pompilius au VIIe siècle avant J.-C.
créa cette charge suprême;
après lui tous les empereurs romains se
l'attribuèrent...
M.
le
Curé. - À l'exception de
Flavien Gratien qui le refusa.
M.
A. -
Parce qu'il était chrétien et il
renonça non seulement au
titre, mais encore aux ornements
pontificaux.
M.
le
Curé. - Les papes n'ont pas recueilli
un héritage païen, ils ont toujours
été les vicaires du Souverain Pontife
Jésus-Christ...
M.
A. -
Quel titre donnait-on à Anne et Caïphe
qui jugèrent les premiers Notre
Seigneur ?
M.
le
Curé. - Ils étaient grands
prêtres (5).
M.
A. -
Quel est le mot grec qui désigne cette
fonction ?
M.
le
Curé. -
Archieréos.
M.
A. -
Je le retrouve appliqué à
Jésus dans l'épître aux
Hébreux. Comment votre Paroissien le
traduit-il ?
M.
le
Curé. - Il le traduit
Pontife.
M.
A. -
Pourquoi vous servez-vous de deux mots très
différents pour traduire un même mot
grec ?
M.
le
Curé. - On aura voulu exprimer que,
si le moi était le même, la charge
était autre : Jésus était
le Pontife par excellence.
M.
A. -
Dès lors il fallait conserver au pape le
titre de grand prêtre plutôt que de lui
laisser prendre celui de pontife, surtout lorsque
l'Écriture Sainte dit :
« Jésus-Christ
n'a point pris de lui-même la glorieuse
qualité de Pontife, mais il l'a reçue
de celui qui lui a dit :
Vous êtes mon Fils, Je vous ai
engendré aujourd'hui
(6). »
M.
le
Curé. - Vous n'avez pas
remarqué que le pape dans son sacerdoce
relève de Jésus-Christ et non d'Anne
et Caïphe. L'abbé Bougaud a dit
très bien : « Le pape est le
second mode de la présence réelle de
Jésus-Christ dans l'Eglise
(7). »
Le sacerdoce de Notre Seigneur
se
continue dans son vicaire.
M.
A. -
Votre paroissien me paraît émettre une
opinion opposée :
« Jésus qui
vit
éternellement a un sacerdoce qui ne passera
jamais à personne. C'est pourquoi il est
toujours en état de sauver tous ceux qui,
par sa médiation, s'approchent de Dieu,
puisqu'il vit toujours pour intercéder en
notre faveur (8). »
M.
le
Curé. - Bien que nous nous soyons
détournés des ruines féodales
dont vous me parliez elles ne vous inspirent que
trop.
M.
A. -
Je n'aime pas plus que vous les puissances qui
s'effondrent, si je discute, c'est que je redoute
un affaiblissement du christianisme, causé
par les erreurs qui se glissent dans son
sein.
Je voudrais donner à l'Eglise
chrétienne un chef qui ne fût pas un
cardinal, élu pape par le Conclave, mais
Jésus-Christ :
« Jésus-Christ
est le chef de l'Eglise, qui est son corps, dont il
est le Sauveur »
(9).
M.
le
Curé. - Quel serait son vicaire si
vous n'acceptez pas le pape ?
M.
A. -
Le Saint-Esprit que Notre Seigneur a promis
d'envoyer, et qui a pour but de le remplacer dans
l'Eglise, jusque dans la consommation des
siècles :
« Et voici,
dit
Jésus, je suis avec vous tous les jours
jusqu'à la fin du monde
(10). »
M.
le
Curé. - Votre conception a quelque
chose de mystique, qui s'accorde mal avec nos
besoins temporels.
M.
A. -
Les ruines de ce château jadis si puissant,
la terreur du pays, vous montrent la fin qui est
réservée ici-bas à tout
pouvoir temporel.
M.
le
Curé. - Approuveriez-vous cet acte
inqualifiable, commis en 1870, par lequel on a
dépouillé le Souverain Pontife de son
pouvoir temporel ?
M.
A. -
Était-il d'institution
divine ?
M.
le
Curé. - C'était une chose
sacrée comme la personne même du
Pape... il fallait respecter notre chef
vénérable.
M.
A. -
L'origine du pouvoir temporel ne me paraît
pas sacrée.
M.
le
Curé. - Elle est obscure, j'en
conviens. Vous allez me répéter ce
qu'on a dit et redit : qu'elle
repose sur un écrit qu'on
appelle justement : Les Fausses
décrétales de
Saint-Isidore ; que la donation de
Constantin a été inventée pour
les besoins de la cause... Les protestants ont
toujours de pareils arguments.
Je ne veux savoir qu'une chose,
c'est que le roi Pépin le Bref a reconnu la
légitimité du pouvoir
temporel.
M.
A. -
Parce qu'il a été trompé par
ces fausses décrétales. Baronius les
appelle une fourberie ; le pape Pie VI, une
fraude ; le père jésuite Regnon
confesse qu'elles n'ont fait que du mal
(11). Si
Pépin le Bref avait pu faire étudier
cet écrit comme le feront plus tard Laurent
Valla, Érasme et Ulric de Hutten, il aurait
gardé pour la couronne de France :
Rimini, Pesaro, Fano, Sinagaglia et Ancône,
conquises sur les Lombards, au lieu de les
céder au Pape.
M.
le
Curé. - Charlemagne a admis à
son tour l'authenticité des
Décrétales, car il a ajouté
Ravenne, le duché de Pérouse et le
duché de Spolète.
M.
A. -
La comtesse Mathilde de Toscane a eu la même
crédulité. elle céda en 1077
à Grégoire VII le riche territoire
appelé « Patrimoine de
Saint-Pierre » avec Viterbe pour
capitale.
M.
le
Curé. - On est indigné quand
on pense que toutes ces belles
provinces ont été enlevées au
Saint-Père en 1870 ! Il s'est vu
obligé de licencier ses soldats, de retirer
sa monnaie et ses timbres de la circulation....
depuis lors, pour protester, il reste prisonnier au
Vatican.
M.
A. -
Le Pape avait-il le droit, en raison même de
sa fonction, d'amasser des trésors sur la
terre ?
M.
le
Curé. - Pour établir sa
domination, l'Eglise avait besoin d'un pouvoir
temporel.
M.
A. -
Vous avez raison, c'est sa domination que l'EgIise
poursuivait car, pour établir le royaume de
Dieu, il était recommandé de n'avoir
d'autre richesse que celle qui nous attend au
ciel :
« Ne vous
amassez point
des trésors sur la terre où la
rouille et les vers consument, où les
voleurs fouillent et dérobent, mais
amassez-vous des trésors dans le ciel,
où la rouille ni les vers ne consument,
où les voleurs ne fouillent ni ne
dérobent. Car, où est votre
trésor, là aussi est votre coeur
(12). »
M.
le
Curé. - Vous distinguez avec raison
le pouvoir temporel du pouvoir spirituel ;
mais dans ses relations avec les États, le
Pape devait avoir une puissance
matérielle.
M.
A. -
La puissance de l'Évangile suffisait. Le
Christ a dit :
« Rendez à
César ce qui est à César et
à Dieu ce qui est à Dieu
(13). »
M. le Curé. - Vous estimez
donc que le Souverain Pontife ne pouvait avoir
aucun royaume terrestre, aucun soldat pour le
défendre !
M.
A. -
C'est dans ce sens que doit être
interprétée cette parole de Notre
Seigneur :
« Mon royaume
n'est pas
de ce monde. » (14)
Livré aux cohortes romaines,
Jésus ne se défendit pas, il intima
l'ordre à saint Pierre de remettre son
épée dans le fourreau et,
dit :
« Pensez-vous
que je ne
puisse pas prier mon Père, et ne
m'enverrait-il pas aussitôt plus de douze
légions d'anges ?
(15) »
M.
le
Curé. - Cependant les Papes ont
toujours augmenté leur pouvoir temporel, ils
devaient sans doute cette politique à leur
grand prédécesseur saint Pierre
...
M.
A. -
Vous oubliez que cet apôtre était
pauvre et qu'il a voulu rester pauvre.
Il disait à un paralytique qu'il
guérissait :
« Je n'ai ni
or ni
argent, mais ce que j'ai je te le donne.
(16) »
S'il avait occupé le
trône pontifical, il aurait laissé
cette grande leçon à ses successeurs.
M.
le
Curé. - Jésus a-t-il
laissé un ordre catégorique à
cet égard ?
M.
A. -
Oui, mais je ne l'ai point trouvé dans le
Paroissien. Le voici :
« C'est
gratuitement
que vous avez reçu, gratuitement donnez. Ne
possédez ni or, ni argent, ni aucune monnaie
dans vos ceintures
(17). »
M.
le
Curé. - Il n'en est pas moins vrai
que la puissance de la papauté serait nulle
sans les trésors immenses qu'elle a
accumulés et qui la rendent
redoutable.
M.
A. -
Je crois que la puissance politique des
papes eût souffert de leur
pauvreté ; mais leur puissance
spirituelle aurait atteint un suprême
degré.
M.
le
Curé. - Pensez-vous que le pouvoir
spirituel l'eût emporté sur le
temporel ?
M.
A. -
À la condition, bien entendu, que ce pouvoir
spirituel serait resté en conformité
avec l'Évangile.
M.
le
Curé. - Encore une critique !
Que trouvez-vous donc d'extraordinaire dans ce
pouvoir que nous définissons
ainsi :
« Notre Saint Père
a le droit de faire des lois au nom de
Jésus-Christ, de les rendre obligatoires en
conscience, comme aussi d'en diminuer la rigueur ou
de dispenser même de les observer »
(18).
M.
A. -
Cette fonction de législateur
attribuée au pape est-elle de droit
divin ?
M.
le
Curé. - C'est incontestable. Elle
découle en droite ligne des
privilèges accordés à saint
Pierre par Notre Seigneur.
M.
A. -
Nous avons traité cette question. Les
apôtres sont égaux :
« Que celui
qui est le
plus grand parmi vous se fasse comme le plus petit,
et celui qui tient le premier rang comme celui qui
sert » (19).
Appliquez cela au pape et aux
évêques.
M.
le
Curé. - Jésus a voulu abattre
l'orgueil des apôtres et non leur interdire
de faire des lois. Tout ce que saint Pierre liera
sera lié, tout ce qu'il déliera sera
délié.
M.
A. -
Jésus n'a jamais autorisé l'un
quelconque de ses disciples à remplir les
fonctions de législateur :
« Il n'y a
qu'un
législateur et qu'un juge qui peut perdre et
sauver » (20).
Et ce n'est pas le pape.
M.
le
Curé. - Ce pouvoir que vous contestez
s'appuye sur cette parole :
« Qui vous
écoute, m'écoute ; et qui vous
méprise, me méprise »
(21).
M.
A. -
J'y vois la confirmation du ministère
dont Jésus avait
chargé ses apôtres. Ils reproduisaient
dans leurs récits les actes et les
enseignements du Maître, si bien que, en les
entendant parler, le peuple entendait Jésus
lui-même.
Mais je ne trouve point là le
pouvoir de « faire des
lois », « d'en diminuer
la rigueur », « de
dispenser même de les
observer ».
Cette liberté, Dieu ne l'a
point exercée. Jamais Il n'a diminué
la rigueur du Décalogue ni dispensé
de l'observer. Notre Seigneur a
déclaré la loi divine inviolable
à quelque titre que ce
soit :
« Celui qui
violera un
de ces moindres commandements et enseignera ainsi
aux hommes, sera appelé le dernier dans le
Royaume des Cieux ; mais celui qui fera et
enseignera, celui-là sera appelé
grand dans le Royaume des Cieux »
(22).
M.
le
Curé. - D'accord, d'accord..., mais
ceci concerne la loi divine infiniment sage et non
les lois de l'Église.
M.
A. -
Précisément, et cela seul vous montre
combien leur différence est
fondamentale.
Gardons les lois divines, assez
difficiles à observer, sans nous embarrasser
par surcroît de lois humaines imparfaites,
qu'un pape peut à son gré promulguer,
abroger ou adoucir.
M.
le
Curé. - Les commandements de
l'Église ont
été ajoutés à ceux de
Dieu pour nous en faciliter l'observation
(23).
M.
A. -
Est-ce pour faciliter l'observation du Ve
commandement que l'Église a usé du
pouvoir de persécution :
« Homicide
point ne
seras, DE FAIT ni
volontairement ».
M.
le
Curé. - L'Eglise n'a employé
la force que pour sa légitime défense
contre les infidèles et les
hérétiques.
M.
A. -
Les Apôtres n'ont jamais songé
à fonder l'Église de
Jésus-Christ par la violence et
l'extermination : au lieu de résister
en armant les fidèles contre les empereurs
idolâtres, Néron, Décius et
d'autres, ils sont morts martyrs.
M.
le
Curé. - C'était le
début ; lorsque le christianisme a
été plus fort il a pris sa revanche
sur les païens, grâce au secours des
empereurs.
M.
A. -
L'Église ne prenait pas sa revanche
lorsqu'elle massacrait les Albigeois au XIIIe
siècle, ou quand son fameux tribunal de
l'Inquisition terrorisait la
chrétienté, on encore la nuit de la
Saint-Barthélemy (1572) et au temps des
dragonnades.
M.
le
Curé. - il faudrait attribuer au
pouvoir civil sa grosse part de
responsabilité. Quoi qu'il en soit, je ne
puis discuter plus longtemps avec vous, le
Syllabus vous maudit :
« Anathème à
qui dira : l'Eglise n'a pas le droit
d'employer la force ; elle n'a aucun pouvoir
temporel direct ou indirect. »
(24)
M.
A. -
Ce qui me console c'est que je suis sous le coup de
cette condamnation en compagnie du
Paroissien.
M.
le
Curé. - Comment
cela ?
M.
A. -
Jésus dit à ses disciples
menacés de persécutions :
« Ne craignez point ceux qui tuent le
corps et ne peuvent tuer
l'âme. » (25)
M.
le
Curé. - Vous me rassurez, il n'y a
rien là qui puisse mériter
l'anathème.
M.
A. -
Vraiment ? Que direz-vous alors de cet autre
passage où Jésus censure Jacques et
Jean parce qu'ils appelaient le feu du ciel sur un
bourg Samaritain :
« Vous ne
savez pas de
quel esprit vous êtes !
(26). »
M.
le
Curé. - Je dis qu'il n'est pas dans
le Paroissien.
M.
A. -
Et celui-ci : C'est Jésus qui reproche
à Simon-Pierre d'avoir tiré son
épée contre Malchus :
« Remettez
votre
épée dans son fourreau, car tous ceux
qui se serviront du glaive, périront par le
glaive. » (27)
M.
le
Curé. - Je vous répète
que l'Église a employé la force par
intérêt pour les fidèles, dans
le but sacré de la propagation de la
foi.
M.
A. -
Saint Pierre agissait dans l'intérêt
de Jésus et il a mérité cette
sévère réprimande.
M.
le
Curé. - Saint Augustin a dit en
toutes lettres : « Compelle
intrare », Force-les
d'entrer.
Tous ceux donc qui refusent de
nous
recevoir, païens ou hérétiques,
doivent être contraints par tous les moyens,
même les plus violents. Il vaut mieux qu'ils
aillent en Paradis après avoir perdu leur
vie sur un bûcher, que si le diable
saisissait leur âme.
M.
A. -
Vous usez d'une étrange apologie ! Eh
quoi ! vous dites « Hors de
l'Église point de salut » et vous
précipitez les âmes qui ne sont point
à vous dans l'Éternité, avant
qu'elles aient pu se convertir !
Vous avez mal
interprété la parole que saint
Augustin emprunte à la parabole du
festin.
« Le Maître
dit
au serviteur : Allez dans les chemins et le
long des haies, et pressez les gens d'entrer, afin
que ma maison soit remplie. »
(28)
Il s'agissait de faire fête
aux invités et non de les mettre à
mort.
M.
le
Curé. - L'Eglise a eu à
souffrir du fait des hérésies ;
la Réforme du XVIe siècle lui a
porté un coup violent....
il était juste qu'elle se
défendît.
M.
A..
- Elle le pouvait d'une manière qui lui
eût concilié tous les coeurs. La
tendresse et l'affection chrétiennes
auraient dû remplacer le glaive ; la
vérité n'a pas besoin de sang pour
triompher, c'est l'erreur qui réclame la
force brutale. Voici les armes que Jésus
avait données :
« Vous aimerez
votre
prochain comme vous-même. L'amour qu'on a
pour le prochain ne souffre pas qu'on lui fasse de
mal. Ainsi l'amour est l'accomplissement de la
loi (29). »
M.
le
Curé. - Luther et Calvin ont
brisé l'unité de l'Église, le
mal qu'ils ont fait crie
vengeance !
M.
A. -
Permettez, au lieu de les calomnier, vous devriez
les aimer...
M.
le
Curé. - Oh ! cela !
Jamais !
M.
A. -
« À moi la vengeance et je la
ferai - dit le Seigneur, si votre ennemi a faim,
donnez-lui à manger, s'il a soif donnez-lui
à boire.
(30) »
M.
le
Curé. - Excusez-moi, j'ai
manqué de charité chrétienne.
Je souffre plus que je ne sais le dire, de voir la
division de l'Église du Christ. Mais comment
nous unir ?
M.
A. -
En ne gardant aucun pouvoir en dehors de
l'Évangile, en aimant au lieu de
persécuter, en cherchant la
vérité au lieu de calomnier
vos adversaires ;
en ne
voulant reconnaître que Jésus-Christ
pour chef de l'Église, pour seul
médiateur auprès du Père, pour
seul Sauveur...
M.
le
Curé. - La nuit vient, un trouble
indéfinissable s'empare de mon âme...
je vous quitte... priez pour votre vieil ami !
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