L'HOMME
QUATRIÈME ÉTUDE
Voici l'homme.
Jean 19: 5;
Phil. 2: 1-11;
Héb. 2 : 17-18;
4: 15;
Gal. 4 :4;
Ps. 45: 1.
I
Et, moi aussi, « je méditais un
excellent ouvrage, » car j'avais
dit : « Mes ouvrages seront pour le
Roi ; ma langue sera la plume d'un
écrivain diligent ; » car
« tu es plus beau qu'aucun des fils des
hommes »
(Ps. 45 : 1-2), ô toi que
Pilate, sans s'en douter, a si bien dépeint
par ce seul mot : « Voici
l'homme ! »
Mais voici, quand j'ai essayé de dire
tout ce que mon coeur sent au sujet de cet homme,
j'ai succombé, et jamais plus
douloureusement qu'aujourd'hui je n'ai compris mon
impuissance.
Et cependant, je n'ai pas à
décrire les scènes grandioses d'une
vie telle que l'imagination de l'homme l'aurait
certainement créée. Non, c'est la
simplicité même,
l'ineffable simplicité de cette vie qui fait
tout ensemble sa perfection et notre
désespérante incapacité.
Oh ! le Christ de Dieu, le vrai Christ,
à quelle distance n'est-il pas, non
seulement du Christ inventé par les hommes
dans les évangiles légendaires des
siècles subséquents, mais aussi du
Christ authentique, tel que les hommes, peintres,
poètes ou théologiens l'ont souvent
présenté dans leurs
interprétations imparfaites.
Le Christ de Dieu, le vrai Christ, il n'est
pas né dans une étable de convention,
mais au milieu de toute la prose et du
réalisme d'une étable
encombrée. Et la crèche dans laquelle
on le déposa, et la paille sur laquelle il
fit son premier sommeil, et les langes dans
lesquels on l'enveloppa tant bien que mal, tout
cela fut probablement aussi sordide dans la
réalité que cela est devenu
conventionnel dans les tableaux innombrables qui
ont soi-disant rendu cette scène.
Et le Christ de Dieu n'a pas, à peine
né et installé sur les genoux d'une
mère aussitôt guérie,
donné audience en quelque sorte à des
bergers fictifs du genre Watteau.
Le Christ de Dieu a été un
nouveau-né réel, avec toutes les
débilités et toute l'absolue
dépendance que ce mot comporte.
Le Christ de Dieu n'a pas, à douze
ans, posé au milieu des docteurs en petit
docteur lui-même, et, le doigt levé,
prêché aux vieux rabbins ou
éclipsé leur science par des
questions embarrassantes et de prétentieuses
réponses.
Et le Christ de Dieu, le vrai Christ, n'a
pas accompli les absurdes miracles que lui
attribuent les évangiles de l'enfance,
l'évangile de saint Thomas et autres, dont
l'existence pourtant est loin de me
déplaire, parce qu'elle marque bien le
contraste absolu entre ce que Dieu nous donne et ce
que les hommes composent.
Non, non, l'enfant de Nazareth a
été un véritable enfant ;
un petit garçon pauvre, enfant
d'artisans ! Oh ! que ne puis-je le
peindre comme je le vois, à l'entrée
de l'une de ces maisons d'artisans, vrai cube tout
blanc dont l'unique ouverture donne entrée
à gens et bêtes et issue à la
fumée ; et là, ses pieds nus,
avec la petite tunique et la primitive coiffure des
enfants de Galilée, balayant,
peut-être, les copeaux faits par la hache de
Joseph, ou apportant, de la fontaine de la Vierge,
l'eau nécessaire à Marie ; ou
bien, après le travail consciencieux,
allant, pourquoi pas ? se mêler aux jeux
innocents de ses petits camarades ; ou, pensif
déjà comme on peut l'être
à son âge, se plaisant à
cueillir quelques-unes de ces fleurs merveilleuses
que son Père, par
myriades, répand, au premier printemps, dans
ce poétique vallon ; ou, plus tard,
gravissant, aux heures de méditation
solitaire, la cime qui domine la bourgade,
d'où, au delà des horizons immenses
que son regard y embrassait, son coeur,
brûlant d'amour, en découvrait de plus
vastes encore !
O Galilée ! O Nazareth !
méprisée et bienheureuse
contrée, de quelles scènes toutes
humaines n'avez-vous pas été
témoins ! Là, Jésus jeune
homme, apprenti, puis ouvrier, de ses mains durcies
par le rude travail, mania la hache du charpentier
comme un homme, en glorifiant ainsi le travail
manuel, ce travail sain, ce travail utile, que la
stupidité des civilisations en
décadence devait plus tard apprendre
à dédaigner.
Et quand, à trente ans, sur l'ordre
de son Père, il entra enfin dans son
ministère, ce ne fut pas en descendant
théâtralement du ciel au milieu du
parvis, comme les hommes, à l'instar du
diable, n'eussent pas manqué de
l'inventer ; il ne débuta pas par de
pompeux programmes ; non, après le
baptême qu'il a voulu recevoir pour prendre
nos péchés en son coeur afin d'en
porter plus tard la peine en sa chair, après
ce baptême il attend que son Père lui
envoie des disciples ; et en voici deux, deux
Galiléens, pêcheurs du lac de
Tibériade, deux qui se
détachent de Jean et qui se mettent à
le suivre ; et lui se retourne et dit
simplement : « Qui
cherchez-vous ? » Et eux :
« Maître, où
demeures-tu ? » Et lui :
« Venez et voyez ; » et
c'est là tout le début du
royaume ; et ces deux vont en chercher deux
autres, leurs frères ; et Jésus
trouve Philippe ; et Philippe,
Nathanaël ; et c'est tout ; oui,
c'est tout ! oh ! quelle
simplicité, mon Dieu ! quel naturel, et
que c'est bien humain, quoique ce ne soit pas ainsi
que l'homme invente !
Et quand viendra l'heure du premier miracle,
le Christ de Dieu n'annoncera pas, à son de
trompe, qu'il va rouvrir l'ère longtemps
fermée du surnaturel ; un jeune couple
bien pauvre l'invite à ses noces ; et
lui, pour honorer le mariage et la famille, il
accepte ; et, comme le vin manque, il fait son
cadeau de noce en transformant l'eau ; et
voilà tout !
Et de Cana, si vous le suivez, par la
pensée, vous le verrez, un jour, à
midi, assis sur la margelle d'un puits ;
fatigué d'une vraie fatigue,
altéré d'une vraie soif ; et
sollicitant un vrai service d'une pauvre
Samaritaine ; car Jésus, qui n'a jamais
fait de miracle par lui-même, n'en a jamais
fait pour lui-même. Après quoi il ira
en Galilée, et, un jour, on le verra assis
tout simplement sur un tertre de
la montagne et parlant, à propos du royaume,
des lis des champs et des passereaux du ciel. Ou
bien ce sera d'un bateau qu'il racontera quelqu'une
de ses inimitables paraboles. Puis on le verra chez
l'un des pharisiens dont il a accepté
d'être l'hôte, et chez Zachée le
péager, aussi simplement installé
qu'à Béthanie chez ses amis
particuliers, Marthe, Marie et Lazare. Car,
à l'instar de tout homme, il a ses amis
particuliers, tout en aimant le monde d'un amour
sans bornes.
Et puis l'ami de Marie, le docteur plein
d'une souveraine et mystérieuse
autorité, un autre jour, attirera et prendra
entre ses genoux de petits enfants pour les
bénir ; il touchera le
lépreux ; il conduira doucement par la
main l'aveugle ; il dira à la
veuve : « Ne pleure
pas ; » et, partout, que ce soit en
Judée, au milieu des prêtres, ou en
Galilée chez ses combourgeois, partout il
sera simple, et un homme sans cette auréole
que les peintres catholiques ont
inventée ; sans nimbe, sans
lumière surnaturelle, sans apparence
extraordinaire ; sans pose surtout ; sans
ces attitudes académiques, ces plis
étudiés de vêtements, ces
gestes, ce quelque chose d'artificiel, de
composé, de convenu, dont nos peintres
protestants eux-mêmes, un Ary Scheffer, un
Hoffmann, et d'autres, ont tant de peine à
se défaire. Oui, on le verra aimant comme
un homme ; troublé
parfois dans les dernières profondeurs de
son esprit comme un homme ; et sympathique
comme un homme ; souffrant les souffrances des
autres, et souffrant à quel
degré ! pleurant sur le tombeau de
Lazare qu'il va ressusciter pourtant, et, du haut
du mont des Olives, sur la ville qui tue les
prophètes et à laquelle il envoie un
suprême appel.
Enfin, c'est en homme à l'heure de
cette mort en vue de laquelle il est né, -
car il n'est né que pour pouvoir mourir
(1), -
c'est en
homme, et plus que beaucoup d'hommes, qu'il
éprouvera une angoisse d'homme, au sein de
laquelle il sollicitera vainement l'appui spirituel
de ses intimes, et, à leur défaut,
devra recevoir celui d'un ange.
Mais que fais-je là ? ai-je la
prétention de vous retracer toute cette vie
pour essayer de vous faire sentir à quel
point elle fut humaine ? N'en êtes-vous
pas déjà convaincus, et, plutôt
que de fortifier votre foi à cet
égard, est-ce que je ne cours pas le risque
de l'affaiblir plutôt par mes imparfaits
efforts ?
II
Et cependant, qui sait ? ne se pourrait-il
pas que dans nos coeurs subsistât encore
quelque doute à l'égard de la
parfaite humanité de Christ ? Ne vous
est-il pas arrivé de vous dire :
« Eh bien non, en en dépit de
toutes ces apparences, non, Jésus n'est
pourtant pas et ne peut être tellement mon
égal, mon frère, mon semblable qu'il
puisse me servir de modèle utile ; car
s'il est le Fils de Dieu, Dieu manifesté en
chair, d'essence divine par conséquent, tout
homme qu'il ait paru être par son corps, il
n'a pu se mettre dans des conditions de vie morale,
de luttes, de tentations, de périls
spirituels identiques aux
miens ! »
Et cette objection est tellement encore dans
beaucoup de coeurs que, pour la prévenir ou
pour la supprimer, beaucoup de théologiens
aujourd'hui ont la prétention de nous offrir
un Christ plus humain, disent-ils, et par
conséquent plus utile à nos
âmes que celui que jusqu'ici, au nom de
l'Évangile, la théologie leur a
offert. Pour que le Christ puisse, disent-ils,
d'autant mieux nous élever jusqu'à
lui, il faut forcément l'abaisser davantage
jusqu'à nous, le rapprocher de notre vraie
nature en le dépouillant
de ce que la tradition leur semble avoir
ajouté à la sienne.
Et c'est ainsi que les uns, tout d'abord,
nient aujourd'hui la préexistence de
Christ ; à leurs yeux, cette
préexistence c'est simplement la
supériorité morale de Christ, et
surtout l'idée éternelle que Dieu a
eue de susciter un jour un homme dans lequel il se
révélerait plus complètement
que dans les prophètes. Ce Christ est donc,
non pas un être divin, le Verbe
éternel, mais une idée qui est
devenue un homme.
Mais, à ce compte-là, nous
aussi nous avons préexisté, vu que
Dieu, avant même la fondation du monde, nous
a préconnus et
prédestinés !
Et que fait-on donc des déclarations
positives du Christ : « Avant
qu'Abraham fût, je suis. » -
« Père, glorifie-moi de la gloire
que j'ai eue auprès de toi avant que le
monde fût fait ? »
Et d'autres, ou les mêmes, vont
jusqu'à dire que la divinité de
Christ n'est pas autre chose que sa parfaite
sainteté. Mais, à ce
compte-là, les anges sont dieux puisqu'ils
sont saints ; il se trouverait même
qu'ils sont saints autant que le Christ le sera
peu, puisque, tandis que leur sainteté
même les porte à s'effacer, à
disparaître pour donner toute gloire à
Dieu, le Christ, lui, qui est, disent-ils, saint
sans être Dieu, qui n'est Dieu qu'en tant
que saint, concentre au
contraire
toutes les pensées, toutes les
volontés, tous les coeurs sur lui, d'une
manière qui n'appartient qu'à
Dieu ; de sorte qu'en disant que sa
divinité n'est pas autre chose que sa
sainteté, on ne s'aperçoit pas que,
du même coup, on lui dénie et la
divinité et la sainteté ; on le
détrône, par conséquent, en
détruisant l'Évangile lui-même
jusque dans sa base.
Ah ! qu'il vaudrait mieux adorer et
respecter le mystère, « le
mystère de piété, »
en se rappelant que Christ nous a dit
« que le Père seul connaît
qui est le Fils, » et l'Apocalypse que
« le Fils porte un nom que lui seul
connaît. »
Le mystère de notre propre nature, ou
plutôt de l'union de deux natures dans notre
propre nature, le fini et l'infini, ce
mystère ne nous dépasse-t-il pas
déjà tellement que le de Platon (connais-toi
toi-même)
est déjà absolument
irréalisable ?
Pensez à un petit enfant, à un
enfant qui vient de naître, si vous ne voulez
pas remonter encore plus haut, jusqu'à
l'origine première de cette vie dans une
cellule primitive qui a, je crois, un
centième de millimètre. Cet enfant
s'appellera un jour Raphaël, Michel-Ange,
Pascal, Beethoven, Victor Hugo ou Leibnitz,
c'est-à-dire que ce sera un homme de grand
génie. Or ce génie, quand et
comment lui
viendra-t-il ?
plus tard seulement ? par l'étude et le
travail ? Mais non, il était
déjà là, dans ce minuscule
cerveau, à l'état de germe captif, de
principe purement virtuel, dans ce que sobrement le
Psaume 139 appelle « les parties les plus
basses de la terre. »
Il était là l'infini humain
enfermé dans le fini
matériel !... Comprenez-vous ce
mystère ? et si vous ne le comprenez
pas, si personne ne peut le comprendre,
n'admettrez-vous pas que vous ne pouvez comprendre
ce qui est le prolongement de cette ligne,
c'est-à-dire l'infini divin incarné
dans le fini terrestre ?
Et cet enfant, qui sera Raphaël,
Michel-Ange, Beethoven Victor Hugo, cet enfant dans
la tête duquel est déjà en
puissance le génie qui fera de lui le
premier peintre, le premier musicien, le premier
poète, ou un grand mathématicien,
s'en doute-t-il ? cet enfant sait-il qu'il a
en lui le génie ? Non, il ne le sait
pas ; il ne s'en doute pas ; le
génie est donc à l'état latent
dans son cerveau ; l'enfant l'a et ne le sait
pas ; il le possède et il n'en a pas la
jouissance ; il n'en a pas même
conscience ; et ce sera progressivement qu'il
acquerra ce qu'il a ; qu'il deviendra ce qu'il
est ; que de latent ce génie deviendra
manifeste.
Eh bien, prolongez ces lignes, et si le
génie, qui est l'infini
humain, peut se réduire à un
état latent où l'enfant le
possède sans le savoir, si bien que
momentanément il n'en a ni la jouissance ni
conscience, ne pouvons-nous pas admettre que les
perfections divines, elles, aient pu être
réduites par l'incarnation au même
état, dans les mêmes conditions, de
sorte que Christ, tout en continuant à les
posséder, n'en ait momentanément eu
ni la jouissance, ni conscience, pour avoir
à rentrer en possession des unes et des
autres graduellement, dans une vie
d'obéissance absolument humaine, et au fur
et à mesure que le Père les lui
rendrait ?
Seulement entre l'enfant supposé et
Christ il y a cette différence-ci, infinie,
que, tandis que l'enfant est dans cet état
sans qu'il l'ait voulu, Christ, lui, n'y est
entré que de son plein gré, par un
miracle d'amour et de renoncement à
lui-même devant lequel notre imagination
reste confondue. « Lui qui était
riche il s'est fait pauvre, afin que par sa
pauvreté nous fussions enrichis. »
- « Lui, qui était en forme de
Dieu, il n'a pas regardé comme un but
à poursuivre l'égalité avec
Dieu ; mais il s'est anéanti, il s'est
dépouillé ; il a pris la forme
de serviteur ; et, trouvé en forme de
serviteur, il s'est rendu obéissant
jusqu'à la mort, à la mort même
de la croix ! »
Lui, qui était l'absolu, il a voulu
être le relatif ; il a voulu se
soumettre à la loi du progrès ;
du progrès non du mal au bien ; ni du
moins bien au mieux ; mais du bien tel que le
comporte un certain âge au bien tel que le
comporte un âge plus avancé. À
chaque âge, la pensée divine, la
perfection de cet âge : un enfant
parfait, mais enfant ; un jeune homme parfait,
mais jeune homme ; un homme parfait, mais
homme ; un vase toujours rempli, qui
s'agrandissait à mesure qu'il se
remplissait, et qui se remplissait à mesure
qu'il s'agrandissait.
Et, devenu homme, non seulement il s'est
soumis à la loi du progrès, mais il a
dû dépendre : « Il a
appris l'obéissance, » et il a
dépendu. Et, d'abord, il a été
dans les conditions de dépendance
inconsciente absolue où se trouve l'enfant
dans le sein de sa mère, puis sur le sein de
sa mère ; plus tard de
dépendance enfantine vis-à-vis de son
père adoptif et de sa mère, auxquels
il a été soumis. Enfin, de cette
dépendance provisoire il a passé
à la dépendance vis-à-vis de
son vrai Père ; mais dépendance
toute humaine, celle-là même dans
laquelle devait vivre le premier Adam ;
dépendance qui s'est manifestée par
la prière ; et non seulement par la
prière d'adoration, mais aussi par la
prière de demande, de supplication et
quelquefois même avec larmes. Et il a
dépendu de son Père
soit en ce qu'il n'a jamais devancé son
Père, soit en ce qu'il n'est jamais
resté en arrière de son
Père : marchant avec son Père
dans une obéissance ponctuelle, parfaite,
mais tout humaine.
Parce qu'il a dépendu, comme l'homme
devait dépendre, il n'a pas de
lui-même exercé la toute-puissance,
mais il ne l'a reçue de son Père
qu'au fur et à mesure des besoins de son
oeuvre, au jour le jour ; et, comme je l'ai
dit : non seulement il n'a jamais fait de
miracles pour lui-même, mais jamais il n'en a
accompli un seul par lui-même. Voilà
pourquoi il pouvait dire : « Il m'a
été donné toute-puissance sur
la terre et dans le ciel ; » et il
le disait au terme de sa vie, quand, somme
après somme, tout le capital lui avait
été rendu par le Père,
après que, devenu homme, il eût
renoncé non à la possession de ce
capital, mais à sa jouissance
momentanée, et qu'il l'eût
laissé comme en dépôt
auprès du Père.
Et ainsi de sa toute-science ; de cette
perfection aussi il s'était
dépouillé en devenant homme :
c'est-à-dire qu'il avait renoncé
à tout savoir pour récupérer
cette perfection progressivement, et de la main
même de son Père, au fur et à
mesure des besoins de son ministère. Par
exemple, quand tout à coup il a pu dire
à la Samaritaine : « Va et
appelle ton mari ; » à
Nathanaël : « je t'ai vu sous
le
figuier ; »
à l'impotent : « Va et ne
pèche plus ; » à
Thomas : « Avance ta main et ne sois
plus incrédule ; » en un mot
quand il devait sonder les secrets des coeurs, les
secrets de la vie, les secrets de la nature, et les
secrets de l'histoire.
Jésus enfant a donc dû
apprendre, mais sans doute dans d'autres conditions
que les enfants d'hommes pécheurs ; et
il est probable qu'il est une foule immense de
choses que sur cette terre il n'a pas sues parce
qu'il ne voulait pas les savoir. Elles ne
rentraient pas dans son oeuvre.
(Marc
13 : 32.) Il en mentionne
une : le jour de son propre retour ; mais
il est probable que toutes les sciences, l'histoire
universelle, la géographie
générale, il ne les a pas connues.
Seulement il n'a jamais parlé de ce qu'il ne
savait pas. Il a ignoré, il n'a pas
erré.
Mais, autre chose supposer chez
Jésus-Christ l'ignorance, qui est
parfaitement compatible avec sa sainteté,
autre chose lui attribuer l'erreur, une erreur
quelconque.
Pour qu'il eût commis une erreur, il
aurait fallu qu'il parlât alors qu'il n'avait
pas à parler, et de ce dont le Père
ne lui demandait pas de parler. Il aurait fallu que
pendant un instant il fût sorti de cette
communion parfaite avec le Père dont il a si
souvent parlé quand il a dit :
« Le Fils ne fait rien
de lui-même. » - « je
vous ai dit tout ce que j'ai entendu de mon
Père. » - « je ne vous
dis rien de moi-même. »
Il y aurait donc eu solution de
continuité dans cette communion,
c'est-à-dire dans cette parfaite
dépendance, dans sa parfaite
sainteté. C'est-à-dire que le second
Adam aurait recommencé la lugubre histoire
du premier ; qu'il ne pourrait pas être
un parfait Sauveur et que le salut de
l'humanité aurait
échoué !
Voilà ce à quoi ne pensent pas
assez ceux qui, tout en continuant à
prêcher Christ comme le Sauveur, le seul
Sauveur, le parfait Sauveur, font brèche,
sans le vouloir, dans sa sainteté, en lui
prêtant non pas seulement la
possibilité d'une certaine ignorance, mais,
ce qui est tout autre chose, celle d'erreurs dans
divers domaines.
Non, non, Christ n'a pas erré, parce
que Christ n'a pas cessé un instant
d'être le saint ; et cette parfaite
sainteté s'est produite, elle aussi, dans
des conditions toutes pareilles à celles
où aurait dû se former et se
développer celle du premier Adam. En
devenant homme, Christ n'a pas consenti à
subir seulement le contact de la souillure, mais
aussi, mais encore les assauts du diable et la
possibilité du péché.
Oh! je sais bien que, tout en ajoutant
immédiatement que cette
possibilité est demeurée purement
abstraite, nous frémissons
rétrospectivement d'horreur, et il nous
semble que prononcer ce mot pour Christ c'est
déjà lui faire injure ; et
cependant c'est bien jusque-là qu'est
allée sa réelle
humanité ; jusque-là par
conséquent son amour ; car, si
s'exposer à souffrir et à mourir,
c'est déjà un ineffable amour,
qu'était-ce pour le Christ que s'exposer au
péril du péché
lui-même ! O Christ ! nous
t'adorons !
Mais, loin d'avoir cédé
à la tentation de se détacher de Dieu
en quoi que ce soit, comme le premier Adam,
Jésus a, dès le début, sous la
forme accessible à l'enfance, et, plus tard,
sous celle que peut réaliser un homme fait,
obéi parfaitement à Dieu. Il a voulu
ses seules volontés ; pensé
toutes ses pensées ; senti tous ses
sentiments, dans une communion parfaite dans son
principe, qui a été l'amour
filial ; parfaite dans son étendue, qui
a embrassé le triple domaine de l'esprit, de
l'âme et du Corps, des actions, des paroles
et des plus secrets mobiles ; et parfaite,
enfin, dans sa continuité. Ainsi a
été accomplie en lui la destination
première de l'homme ; ainsi l'image de
Dieu, qui a fait de Christ le
second Adam, ou plutôt le vrai Adam, le
premier n'ayant pas répondu à son
but ; le vrai homme par
conséquent ; l'homme ! le seul qui
depuis la création ait foulé notre
sol ; car, quelque soit le nombre
d'êtres appelés hommes qui se sont
succédé sur la terre, il n'y a
pourtant jamais eu d'hommes jusqu'à Christ,
et de Christ seul avec raison il a pu être
dit : « Voici
l'homme ! »
Et dans cet homme, qui a été
rempli de Dieu, parce qu'il était homme, se
sont ainsi rencontrés Dieu et l'homme, et
s'est révélé parfaitement
à l'homme tout ce qu'est Dieu et tout ce
qu'est l'homme. « Celui qui m'a vu a vu
mon Père, » a pu dire Christ, et,
du même coup, il aurait pu ajouter :
« Celui qui me voit, voit un
homme. »
Et qu'a-t-on pu voir dans cette vie
parfaitement humaine et parfaitement divine qui
s'est développée de la crèche
à la croix, du dépouillement de
l'incarnation au dépouillement de la
rédemption en Golgotha ? Ce que l'on a
pu voir dans cette vie intentionnellement
humiliée jusqu'à un tel état,
c'est que Dieu n'est pas et ne veut pas être
avant tout souveraineté et toute-puissance,
toute-science et gloire éclatante, mais
bonté, charité, justice,
vérité, c'est-à-dire
sainteté et amour ; et que l'homme,
à son image, l'homme idéal ne sera
nécessairement ni un riche ni un grand, ni
un savant, ni un poète, ni
un orateur, ni un potentat, ni un solitaire, ni un
génie, mais un homme saint et bon, juste,
vrai, un homme qui se donne à son Dieu et
à ses frères. Elle a montré
qu'un verre d'eau froide donné par amour est
chose plus grande que tous les talents et toute la
science. Elle a montré que
- L'amour est la grandeur même
- L'amour est la gloire du ciel
- L'amour est le vrai diadème
- Du Très-Haut et d'Emmanuel.
« Loin de moi, - par conséquent
loin de nous, - visions grossières de
grandeur et de dignité ; comme au ciel,
il n'est sur la terre rien de grand que la
charité. »
Et ainsi a été rétabli
l'ordre primitif des grandeurs : le bon, le
vrai, le beau ; et l'ordre hiérarchique
des éléments constitutifs de
l'homme : l'esprit, l'âme et le corps.
En Christ a régné une telle harmonie
qu'il n'est pas possible de dire que le coeur l'ait
emporté sur la conscience, ou l'intelligence
sur la volonté. Coeur, ah ! certes,
ai-je besoin de dire à quel point il l'a
été ? mais conscience, pas
moins ; car n'est-ce pas à douze ans
qu'il a prononcé ce : « Il
faut » tout filial que tant de fois il a
redit à propos de ses souffrances et de son
ministère. N'est-ce pas dans sa
première apparition publique, au bord du
Jourdain, qu'il a aussi
prononcé ce mot de
conscience : « Il est convenable que
nous accomplissions toute
justice ? » Et ces deux mots :
« Il faut » et
« toute justice » ne
montrent-ils pas que le Christ de Dieu, le vrai
homme, n'est pas un homme du sentiment seul, mais
que chez lui le sentiment reposait sur une base
solide, celle-là même qu'avait
préparée longuement l'ancienne
Alliance ?
Et comme on ne peut trouver chez Christ la
moindre désharmonie dans les
éléments qui le constituent, on ne
peut signaler aucune qualité, aucune vertu,
aucun trait de caractère qui, en faisant
saillie sur les autres, laisserait quelque part une
dépression de nature, c'est-à-dire un
défaut, un élément de
déséquilibre, une imperfection. On
l'a souvent dit : chez Jésus-Christ se
voit l'harmonie des contraires, c'est-à-dire
la perfection, la lumière blanche qui ne
traverse aucun prisme plus ou moins
défectueux ; c'est la somme
complète des forces morales se faisant
équilibre deux à deux
(2). Chez lui la forme et le fond,
le détail et l'ensemble,
tout se joint, tout est uni, et porté
à un degré de surnaturel qui en
devient naturel et simple absolument, comme tout ce
qui est parfait. Et voilà ce qui rend
impossible la description du Christ. Jamais peintre
a-t-il pu peindre le soleil ? Aussi est-ce
vainement que je me fatigue, et que je vous fatigue
dans d'impuissants efforts pour rendre l'impression
de cette vie ; et mieux vaut pour nous
répéter en adorant :
- Jésus, fils unique du Père,
- Que ton nom saint et glorieux
- À tous les enfants de
lumière
- Est chaque jour plus précieux.
- Emmanuel, en ton Église,
- La gloire à toujours t'appartient
- Dans tous les lieux ton Épouse est
soumise
- À ton amour qui la garde et
soutient.
-
- À toi Seigneur nul n'est
semblable,
- Car toi seul es la vérité,
- Et chez toi seul tout est aimable,
- Tout est grandeur, force et beauté
- Emmanuel, en ton Église,
- La gloire à toujours
t'appartient ;
- Dans tous les lieux ton Épouse est
soumise
- À ton amour qui la garde et
soutient.
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