L'HOMME
SECONDE ÉTUDE
L'homme tenté, l'homme
tombé.
Gen. 2 et 3
I
Dans notre première étude J'ai
parlé de la destination originelle de
l'homme et de sa constitution en vue de cette
destination.
Essayons de dire aujourd'hui comment cette
destination devait s'accomplir d'après le
plan éternel de Dieu.
L'homme a donc été
créé « âme
vivante, » âme étroitement
unie à l'Esprit de Dieu d'une part, et, de
l'autre, à un organisme physique ; et
cela pour entrer dans le concert universel des
êtres libres qui s'aiment en Dieu, et qui
aiment Dieu de l'amour même de Dieu.
Oh! ce concert universel, cette communion
ainsi que l'appelle saint Jean
(I
Jean 1: 6, 7).
que ne m'est-il accordé de réussir
à dire ce que j'en entrevois ! Quelle
divine harmonie, quelle circulation de vie et de
béatitude rayonnant incessamment de Celui
qui est la vie ! et, enrichie par
l'élaboration de chacun, allant d'un
être à l'autre, et d'un monde à
l'autre, dans des cercles de plus en plus vastes,
et pour remonter enfin à Dieu, de qui elle
redescend aux êtres de plus en plus enrichis
ainsi, chacun de la richesse de tous et tous de la
richesse de chacun !
Dans cette circulation, parfaite
solidarité qui peut s'exprimer dans notre
devise helvétique :
« Un pour tous et tous pour
un ! »
Et travail, divin travail ; car Dieu
travaille à sa manière
(Jean
5 : 7) ; et l'Esprit
travaille ; et les anges travaillent
(Hébr.
1 : 14),
« ils servent jour et
nuit ; » et l'homme est
appelé au travail, et c'est une erreur assez
grave de faire dater le travail de la chute comme
s'il était un châtiment.
Enfin, avec cette parfaite
solidarité, qui ne supprime pas
l'individualité, et ce parfait travail, le
parfait progrès, non du mal au bien, ni du
moins bien au mieux, mais d'une plénitude
à une autre plénitude, faisant de
l'homme un vase toujours rempli, qui s'agrandit
à mesure qu'il se remplit, et qui se remplit
à mesure qu'il s'agrandit.
Progrès éternel dans le bon,
le vrai, le beau, progrès harmonique et
équilibré, du coeur, de la
conscience, de l'esprit, et du corps
lui-même.
II
En quoi devait consister le progrès dans
le corps ? N'était-il pas parfait
dès le début, et immortel ?
« Bon, très
bon, » tel que Dieu l'avait
créé, il l'était sans doute,
puisque Dieu a pu dire, au terme de son oeuvre, que
« tout était bien. »
(Gen.
1 : 31.) Mais le corps
n'était, cependant, pas dès l'abord
tel qu'il était appelé à
devenir. Le corps primitif, Paul l'appelle
psychique, terrestre, de poudre
(I Cor. 15 : 46-47),
c'est-à-dire qu'il était en
lui-même décomposable et mortel de
nature, mais destiné à devenir
graduellement immortel par une transformation de
substance semblable à celle qui a
commencé à s'accomplir en Christ
jusqu'à sa transfiguration, et qui s'est
achevée dans les quarante jours qui ont
précédé son ascension
glorieuse ; la même transformation qui
s'opérera, d'une façon subite, chez
les témoins du retour de Christ.
(I Cor. 15 : 52.)
Ainsi devait se métamorphoser le
corps de l'homme, pénétré
toujours plus par l'âme, comme
celle-ci par
l'Esprit ; et,
une fois ce travail achevé, les hommes
auraient passé du visible dans l'invisible
par une sorte d'ascension, l'un après
l'autre, au fur et à mesure de leur entier
développement, et tout en restant, je pense,
comme Christ avec ses apôtres, en rapport
avec leurs frères moins avancés, et
en proportion de cet avancement même.
Quelle distance entre cette issue
triomphante de la vie terrestre, telle que Dieu la
voulait et celle que le péché nous a
faite !
Ici, ascension ; là, descente
dans la tombe.
Ici, gloire ; là, suprême
humiliation.
Ici, épanouissement ineffable de
l'être ; là, tortures,
dépouillement et décomposition.
Ici, assimilation à l'ange ;
là, assimilation à l'animal.
Ah ! si nous souffrons pour nous de
cette « contradiction, »
rappelons-nous que c'est là la mort que
notre péché a value au Prince de la
vie ! Oh ! le péché, le
péché !
III
Quant à l'esprit, lui, toujours plus
illuminé et développé par
l'Esprit de Dieu, il devait, de l'ignorance qui est
compatible avec l'innocence, s'élever
à la compréhension des
mystères de Dieu.
En Eden Dieu commença
l'éducation de l'homme par un travail dont
on ne comprend pas toujours assez
l'importance.
Adam eut à nommer les animaux.
(Gen.
2: 19.) Mais nommer, apprendre
à bien nommer, ce travail est des plus
difficiles. Il y a un certain nombre
d'années, tout un congrès de savants
ne s'est-il pas tenu à Genève
uniquement pour réviser la nomenclature de
la chimie ?
Nos noms propres sont l'arbitraire
même, et les noms scientifiques sont
très barbares, et souvent très
inexacts.
Bien nommer, c'est caractériser et
c'est définir ; c'est connaître
à fond. Dieu seul, dans ce sens, nomme bien.
Aussi, pour accomplir ce travail de nomenclature,
Adam devait-il non seulement apprendre à
observer, à réfléchir,
à comparer, mais aussi consulter Dieu. Ce
n'était pas moins que la science qui
commençait, de sorte que, si Adam eut
à cultiver le jardin, - à supposer
que ce fût exclusivement au sens propre, - il
eut à cultiver aussi, et encore plus, son
esprit, sa mémoire, son intelligence, sa
raison : seulement, tout cela dans des
conditions bien différentes de celles que le
péché a dès lors
créées.
La science est donc voulue de Dieu. Elle a
pu s'égarer: l'orgueil l'a souvent rendue
hostile à Dieu. Mais, en
principe, elle est conforme au plan de Dieu,
à notre destination comme à notre
nature première ; et, bien loin d'en
médire, nous devons la bénir, et
bénir Dieu qui nous y a rendus propres, tout
en lui demandant qu'elle retourne à ses
origines premières, qui étaient la
gloire même de Dieu.
IV
La condition fondamentale de tous ces
progrès et de tout progrès normal,
c'est le développement moral de l'âme
elle-même en Dieu.
Ici encore on commet souvent une erreur en
s'imaginant que l'âme a été
créée sainte, c'est-à-dire
telle qu'elle devait devenir par le progrès
même.
Adam n'a pas été
créé saint, pour la bonne raison que
Dieu ne crée pas et ne peut pas créer
un être saint.
« Créer, » -
« saint, » la réunion de
ces deux mots forme ce qu'on appelle une
contradiction dans les termes autant que de
dire : « faire un carré
rond. » Car la sainteté suppose un
acte de liberté. La sainteté, c'est
l'accomplissement volontaire du bien. La
volonté y intervient donc, et cette
intervention ne peut pas se produire à
l'instant même où un être est
créé. Elle se
produit après, de sorte
qu'un être ne peut être saint à
l'instant où il arrive à
l'existence.
Aussi la Bible ne dit-elle nulle part que
l'homme a été créé
saint. Elle dit qu'il a été
créé droit
(Ecclés. 7 : 29), ce qui
est tout autre chose. On pourrait dire aussi qu'il
a été créé pur, ou
innocent ; car, entre la sainteté et
l'innocence, il y a cette différence
essentielle que, tandis que la sainteté est
l'accomplissement volontaire du bien, l'innocence
en est l'accomplissement instinctif.
Dieu a créé l'homme innocent
pour qu'il devînt saint. La sainteté
est le but, l'innocence est le moyen. La
sainteté est le terme du voyage, l'innocence
est le point de départ.
Et si l'innocence est le point de
départ, tandis que la sainteté le
terme, le but, quel sera le chemin qui de l'un
conduira l'homme à l'autre ?
Ce chemin, ce sera l'épreuve,
c'est-à-dire l'occasion providentielle d'un
libre choix.
L'épreuve, dans le sens de choix, est
donc la transition indispensable entre l'innocence
et la sainteté et la porte d'entrée
obligée de la sainteté. Du moment que
Dieu nous destine à la sainteté, il
ne pouvait nous dispenser de l'épreuve, tout
en entourant celle-ci de toutes les
précautions que sa justice et sa sollicitude
paternelle pouvaient lui inspirer.
Car Dieu voulait que l'issue de
l'épreuve fût l'obéissance,
l'entrée dans la sainteté. Nous
affirmons la nécessité de
l'épreuve ou de la possibilité du
mal, mais nous réprouvons, de toutes nos
forces, l'idée de la nécessité
de celui-ci.
Il est urgent que j'insiste sur ce point, et
je vous prie instamment de redoubler d'attention
pour vous efforcer de comprendre ce que je vais
vous exposer.
Il y a, en effet, toute une théologie
extraordinairement subtile, très
séduisante et très envahissante parce
qu'elle est très contagieuse, qui en vient
à dénaturer l'Évangile tout
entier, tout en conservant les termes mêmes
de l'Évangile. Et elle y est
entraînée par l'idée absolument
fausse que, pour arriver à sa destination,
à sa majorité, l'homme devait
inévitablement connaître pratiquement
le mal. À ses yeux le mal est
nécessairement le premier pas de
l'humanité faible et
inexpérimentée.
Le mal inévitable, c'est donc le mal
nécessaire.
Mais si le mal est nécessaire, le mal
n'est plus le mal. C'est le moins bien, c'est le
bien inférieur, c'est l'imperfection native,
mais ce n'est plus le mal tragique, le
péché, la révolte ; ce
n'est plus la chute.
On nie donc la chute. On nie, ou à
peu près, le péché.
Mais nier le péché, la chute,
c'est nier la corruption de l'homme ; c'est
attribuer à l'homme la possibilité
d'arriver, dans son état actuel et par
lui-même, à sa destination. On
reconnaît qu'au début l'homme a
trébuché, il est vrai, mais il n'est
pas si irrémédiablement tombé
qu'il ne puisse se relever lui-même. Et, de
fait, il se relève d'époque en
époque ; il se sauve de siècle
en siècle. il remonte, et il monte, et
s'élève par une évolution
graduelle ou un progrès dont il a le
principe essentiel, le ressort en lui-même,
vers le terme auquel il tend, et auquel tous
aboutiront plus tôt ou plus tard, puisque le
péché n'est qu'une imperfection et
non une révolte, un crime qui mérite
la réprobation de Dieu.
Et puisque l'homme se sauve ainsi
lui-même par l'évolution, il va sans
dire qu'il n'est plus besoin d'un Sauveur descendu
du ciel pour le sauver. Jésus-Christ n'est
donc pas Dieu fait homme, mais c'est l'homme devenu
Dieu. C'est le plus excellent fruit de ce
développement graduel de l'homme qui, par
lui-même, dans sa communion avec le
Père, est arrivé à la
sainteté ; et sa sainteté est sa
divinité. À leur tour, les autres
hommes y arriveront par l'attrait que cette
sainteté exercera sur eux.
Dès lors, plus de préexistence
de Christ. Plus de conception
miraculeuse. Plus de sacrifice propitiatoire par le
sang de Christ. Plus de résurrection le
troisième jour, c'est-à-dire plus de
résurrection corporelle. Plus de miracles du
Christ, et plus de miracles en
général. Plus de nouvelle naissance
et de conversion dans le sens tragique, parce que
le miracle, le surnaturel devient tout à
fait superflu dès l'instant que l'homme, qui
n'est pas vraiment tombé, peut se sauver
lui-même et arriver à sa destination
avec des secours ordinaires de Dieu.
Et, par conséquent, tout ce qui, dans
la Bible, nous parle de miracles, ce sont de
pieuses légendes. Dès lors, il faut
prendre dans la Bible l'esprit et laisser la
lettre. Il faut rejeter l'enveloppe et garder
l'amande seule.
Tel est l'engrenage de ces déductions
dans lequel il faut se garder de mettre le bord de
son vêtement, parce qu'infailliblement il
saisit et il broie dans son impitoyable logique,
logique interne, quand imprudemment on s'en
approche.
Maintenons donc au mal, au
péché son caractère
monstrueux, et affirmons énergiquement que
si, le Créateur a voulu l'épreuve, il
n'a pas voulu le mal, mais le bien, au contraire.
V
Et c'est pour cela qu'il y avait
préparé l'homme en lui commandant de
« garder le jardin, » et pour
cela qu'il lui accordait tout à souhait en
se bornant à lui refuser un fruit. C'est
pour cela que l'épreuve devait commencer par
une tentation très simple, par un fruit,
comme pour Jésus-Christ par des pierres,
afin de s'élever, de ce point de
départ matériel, à des objets
plus spirituels comme pour le second Adam. Et c'est
enfin pour cela que le diable n'eut pas la
liberté de se présenter à
l'homme sous ses formes les plus
séduisantes, mais seulement par l'entremise
de l'un de ces êtres auxquels Adam devait
commander et non pas obéir.
Beaucoup de chrétiens, et de
très croyants chrétiens, sont
persuadés que l'épreuve ne s'est pas
produite, au début, sous les formes exactes
et dans les circonstances que raconte le chapitre 3
de la Genèse. À leurs yeux, ce
récit n'est qu'une image, une parabole
destinée à mettre à la
portée d'un peuple enfant des faits et des
notions trop spirituels ou trop délicats
pour être exprimés autrement. Eh!
bien, pour ma part, tout en comprenant cette
pensée, je déclare que, plus je
réfléchis à ces
matières, sans aucun parti pris, et moins je
découvre ce qu'aurait bien
pu être, dans les circonstances d'un monde
naissant, une autre forme d'épreuve
permettant à notre Dieu de se montrer tel
qu'il a été dans cette solennelle
occasion.
Le seul mystère insondable que me
paraît présenter ce récit,
c'est le mystère de la liberté :
le mystère d'un choix mauvais qui avait
contre lui toutes les vraisemblances, tous les
motifs, les prédispositions de la nature et
de l'habitude du bien. Oui, restons
étonnés et humiliés devant ce
mystère de la liberté. Reconnaissons
également que le mystère de la
solidarité étroite qui fait
dépendre, dans une si grande mesure, le sort
de la race du chef de la race n'est pas encore
sondé, et ne le sera jamais sans doute sur
cette terre. Mais aux objections, souvent si
légères et si profanes, qu'on fait au
récit de la Genèse, répondons
hardiment par le défi de nous expliquer
mieux que celui-ci l'origine première du mal
dans notre race.
VI
Quant à l'issue de l'épreuve, nous
savons, hélas ! qu'elle a
été la désobéissance.
Et c'est la désobéissance,
désobéissance par orgueil, qui est
bien l'essence du péché. Peu importe,
en effet, l'objet sur lequel porte la
révolte. Peu importent les
caractères accessoires et
les manifestations extérieures de ce premier
acte. Le crime, la monstruosité qui a fait
frissonner d'horreur les anges, et
rétrospectivement tout coeur
régénéré, c'est que,
créé pour vouloir la volonté
de Dieu, dans la communion parfaite de tous les
êtres qui gravitent librement autour de Dieu,
l'homme ait osé vouloir une volonté
propre et se détacher ainsi du concert
universel ; troubler, compromettre l'harmonie
éternelle ; prendre sa propre existence
pour son but ; et, autant que cela
dépendait de lui, entreprendre en fait le
détrônement même de Dieu, afin
de se substituer à Dieu.
Oui, c'est là le péché.
Plus tard, et bien vite, naîtront du
péché tous les péchés,
les hideux péchés, le cortège
innombrable et sinistre de tous les crimes, de tous
les vices, de tous les égoïsmes
féroces ou raffinés, de toutes les
infamies, de toutes les orgies, de toutes les
corruptions et de toutes les
impudicités ; les fléaux de
toute espèce, la luxure, le jeu,
l'ivrognerie, la guerre et ses horreurs, chancres
hideux qui rongent toujours plus
profondément l'homme et l'humanité.
Comme d'une source intarissable et
empoisonnée tout cela sortira de ce
principe ; mais le principe même, par
lequel tous les pécheurs sont égaux,
le principe d'où, sans cesse et selon les
circonstances, tout peut
ressortir, c'est un coeur d'homme qui ne bat plus
à l'unisson du coeur de Dieu, ne
fût-ce que par un mouvement, un battement
trop fort, un léger gonflement qui en fera
le péché spirituel, d'autant plus
virulent qu'il est plus refoulé et plus
spirituel, péché de
l'antéchrist qui, on peut en être
sûr, ne sera pas, si c'est un individu, un
monstre de grossièreté et de
vice.
Du coup, l'ordre est profondément
troublé : cet ordre, cet
équilibre infini, éternel, entre Dieu
et l'homme, dans l'homme et entre hommes,
même entre le monde des hommes et le reste de
l'univers.
Dans l'homme, l'esprit a perdu sa
prééminence sur l'âme, et
l'âme la sienne sur le corps. Bons en
eux-mêmes, aussi longtemps qu'ils restaient
sous la domination de l'âme et de l'esprit,
les instincts naturels prévalent. Et,
victorieux sur un point, ils vont l'être
successivement sur tous.
De là, par exemple, les
précautions de la pudeur.
(Gen.
3 : 7.) De là aussi
les souffrances, et finalement la mort avec tout
son cortège de maladies innombrables et
épouvantables ; car, la circulation de
la vie divine étant troublée, la
transformation graduelle du corps ne se fera plus.
(Rom.
5: 12.)
Et puis, parce qu'il y a rupture de
l'équilibre des éléments
constitutifs de l'homme, en particulier dans la
volonté de l'homme, il y a aussi
rupture de l'équilibre
dans les rapports entre hommes
(Gen.
3 : 12 ;
Tite
3 : 3) : les forces
centrifuges l'emportent sur les forces
attractives ; le désordre, la guerre
commence entre hommes, comme la guerre a
commencé dans l'homme ; la guerre dans
tous les cercles de la société :
dans la famille, les classes, les nations et
l'humanité ; guerre intestine et guerre
déchaînée ; guerre de
sentiments et guerre violente ; guerre de
l'envie, de la jalousie, de rivalités,
d'antipathies, de haines, d'hostilités
voilées, de compétitions
déguisées ; mais aussi guerres
proprement dites, telles que celles qui ont
transformé notre pauvre terre, qui est
déjà un vaste cimetière, en un
champ clos d'entr'égorgement mutuel, champ
d'horreur indicible, aboutissant à des morts
atroces.
Et, enfin, de plus en plus, cette guerre
dans l'homme et cette guerre entre hommes aggravent
la guerre entre Dieu et l'homme ; car, devenu
un désordre et un principe croissant de
désordre, l'homme est un ennemi de Dieu
(Rom.
5 : 10) ; d'abord en
fait, puis en intention. L'homme fuit Dieu
(Gen.
3 : 8) ; et, fuyant
Dieu, il méconnaît Dieu ; et,
parce qu'il méconnaît Dieu, il en
vient à haïr Dieu ; et, de son
côté, Dieu est obligé de
prendre des mesures contre l'homme et de s'opposer
à l'homme, finalement de briser l'homme si
l'homme persévère dans le
péché.
Et comment n'y
persévérerait-il pas, dans le
péché ?
Persévérer dans le
péché ! Mais, une fois qu'on y
est entré, un inextricable
enchaînement d'actions et de
réactions, de causes et d'effets, qui,
à leur tour, redeviennent incessamment des
causes, un enchaînement ne peut qu'aggraver
incessamment la lamentable condition de
l'homme.
Car les actes créent les habitudes,
qui deviennent une seconde nature ; et, par
conséquent, les habitudes reproduisent
toujours plus les actes. Ainsi, la seconde nature
devient une loi (Rom. 8: 2), monstrueuse loi, mais
loi.
Le péché engendre les
péchés ; mais les
péchés enracinent à leur tour
le péché.
L'individu a entraîné la race,
mais la race entraîne toujours plus les
individus.
Le péché a produit
l'éloignement de Dieu, mais
l'éloignement de Dieu ne peut que pousser
toujours plus au péché.
Le mal moral a pour conséquence
inévitable l'erreur, mais l'erreur
réagit, elle aussi, sur le mal moral.
L'âme tombée a
dégradé le corps au lieu que
l'âme devait l'élever à sa
hauteur ; mais le corps, à son tour,
opprime l'âme et la souille toujours
davantage.
Enfin, le péché, oeuvre de
Satan, livre toujours plus l'homme à Satan,
et Satan enchaîne toujours plus sa victime au
péché.
Qui dira ce que hier j'appelais un
déraillement, qui est bien pire qu'un
déraillement ; car un train
déraillé, après un moment
horrible, s'arrête, brisé plus ou
moins, mais s'arrête ; tandis que ce
train sorti de la voie qui s'appelle notre
humanité ne peut qu'aller toujours plus loin
et toujours plus bas dans l'abîme !
Ah ! le péché, le
péché, quelle horreur il doit nous
inspirer !
VI
Et comment pouvoir espérer que par
lui-même l'homme en pourra jamais sortir, ou
que des secours ordinaires de Dieu l'en pourront
délivrer ?
Autant vaudrait demander à un train
déraillé de se remettre
lui-même sur la ligne, ou à un homme
tombé dans un puits de se hisser
lui-même hors du puits en se soulevant et se
tirant par la chevelure.
Non, non l'homme devenu pécheur, s'il
doit être sauvé, ne pourra pas
l'être par lui-même, à un
degré quelconque : il ne faudra pas
moins qu'une intervention de la toute-puissance de
Dieu pour préparer, accomplir et lui
approprier intérieurement le salut. Il
faudra le salut dans toute son objectivité,
un secours descendu du ciel, une
re-création de son
être, tout, absolument tout ce qui est
compatible avec la persistance de l'identité
de l'homme.
Mais, à ce compte-là, il
pourra être sauvé. L'homme ne peut pas
se sauver, mais il peut être sauvé.
L'homme est un pécheur, il n'est pourtant
pas encore un réprouvé, pas un
démon.
(Jean
6:70.) L'image de Dieu dans
l'homme est détruite dans son
intégrité première, mais il en
subsiste des vestiges, qui sont quelquefois beaux
comme les ruines du château de Heidelberg.
L'image de Dieu peut être
restaurée ; et c'est là la joie
immense que non seulement elle peut être
restaurée en chaque homme, mais que chaque
homme peut être employé à
restaurer cette image dans son frère
malheureux. Si souillée, si
oblitérée soit-elle, cette image peut
reparaître, grâce au sang de Christ et
à son Esprit.
Oh ! vous qui, dans cette oeuvre de
restauration divine, avez la mission de chercher,
jusque dans la fange la plus repoussante, la
drachme qui jadis avait été
frappée à l'image de Dieu, du grand
Dieu des cieux, vous qui, au milieu d'angoisses
parfois inexprimables, avec des larmes
brûlantes, et quelquefois même des
tentations au découragement, avez à
descendre, à la suite du Christ,
« dans les parties les plus basses de la
terre » pour chercher la drachme perdue,
en subissant ainsi le contact le
plus rapproché de la souillure pour arracher
à la souillure, courage, mes frères,
courage, mes soeurs : ne
désespérez jamais ! et que la
perspective de faire briller, un jour, tout
à nouveau, cette divine effigie, vous
soutienne dans vos rudes efforts !
Comment ? Dans l'espoir de découvrir
dans le sol quelque monnaie frappée jadis
à l'image d'un Tarquin ou d'un Caligula, des
archéologues voyagent, explorent,
travaillent, dépensent, se dépensent
et s'exposent à des périls,
peut-être même à la mort, puis
annoncent au monde, avec des transports
d'enthousiasme, qu'ils ont découvert, dans
quelque recoin ignoré ou ignoble, une
monnaie antique tout effacée, où ils
ont pu à peine discerner les traits bestiaux
de quelqu'un de ces monstres qui ont
tyrannisé l'humanité, et vous qui
avez la perspective d'enchâsser dans le
diadème du Christ quelques diamants perdus
et souillés, vous perdriez courage !
Ah ! il vaut la peine de vivre et de
souffrir, de mourir même, s'il le faut,
fût-ce pour une seule âme, quand on a
la perspective de pouvoir dire au Créateur
des âmes : « Me voici avec
ceux que tu m'as donnés ! »
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