LE MASQUE DE
SAINT PIERRE
DEUXIÈME PARTIE
CHAPITRE XIV
Pais mes agneaux...
Pais mes brebis !
Depuis de longues années nous
sommes en quête de la trace de St
Pierre.
Quel a bien pu être son
ministère au cours de tout ce
temps ?
Un historien aussi averti que Mgr
Duchesne a déclaré, avons-nous vu,
que les écrits, canoniques ou autres, ne
contiennent aucun renseignement au sujet du
ministère de l'apôtre à Rome.
Devons-nous donc renoncer à avoir la moindre
information digne de foi sur la fin de la
carrière du grand apôtre et sur
l'orientation de sa vie après la
conférence d'Antioche ?
Assurément non, et ici encore
l'Écriture satisfait
pleinement notre désir bien légitime
de savoir.
Reportons-nous à l'aube de
l'Eglise naissante.
Depuis plusieurs jours, le Seigneur
est ressuscité. Il s'est montré aux
saintes femmes, puis à St Pierre, puis aux
apôtres réunis. Quelque chose reste
cependant à régler.
Après la défection de
Pierre, après son triple reniement, une
réhabilitation et une
réintégration publiques
s'imposent.
Devant les disciples
assemblés, Jésus interpelle
l'apôtre :
- « Simon, fils de
Jona, m'aimes-tu ? »
(St Jean XXI. 16.).
Nous remarquons qu'Il ne l'appelle
pas du nom de Pierre, de ce nom symbolique qui
eût ici, trop durement rappelé au
disciple, déjà accablé par le
sentiment de sa faute, son attitude ondoyante et
peu sûre des jours passés.
- « Simon, fils de
Jona,
m'aimes-tu ? »
Le coeur de l'apôtre tremble.
Et par trois fois, Jésus
réitère la brûlante question.
Chacun comprend pourquoi.
À la réponse de
Pierre, toujours la même, et dont
l'émouvante éloquence n'est faite que
de profonde humilité,
comme il convient : « Seigneur,
vous connaissez toutes choses, vous savez que je
vous aime », Jésus ajoute
chaque fois :
- « Pais mes
agneaux », ou « Pais mes
brebis... »
Les théologiens catholiques
ont vu, dans ces mots agneaux,
brebis, une nouvelle confirmation de
l'institution de la papauté, l'officielle
délégation des attributs souverains
d'un pontife sur l'Eglise universelle,
composée de fidèles, les agneaux, et
d'un clergé, les brebis.
Cette assimilation se
justifie-t-elle ? Est-on bien fondé,
dans l'Eglise de Rome, à confondre les
relations de clergé à fidèles
avec celles de brebis à
agneaux ?
Nous osons suggérer une autre
interprétation :
Quand Jésus, dans son
enseignement ou ses discours, s'est servi des
mots : agneaux, brebis, Il a, on
le sait, principalement fait allusion aux tribus
d'Israël, dont lui-même,
« brebis muette devant ceux qui la
tondent... agneau que l'on mène à la
boucherie », est le prototype.
- « Je ne suis
envoyé, dit-Il à la
Cananéenne, qu'aux brebis perdues de la
maison d'Israël... » Voyant un
jour la multitude, Il fut ému de
compassion pour elle, parce qu'elle était
harassée et abattue, comme des brebis sans
pasteur. »,
(St Matthieu IX, 36.)
Jésus était donc le
souverain Pasteur d'Israël, - comme Il l'est
maintenant, et à plus forte raison, de toute
l'Eglise.
« Vous étiez
comme des brebis errantes, mais maintenant, vous
êtes revenus à Celui qui est le
pasteur et l'évêque de vos
âmes », écrit St Pierre
aux judéo-chrétiens de la
dispersion.
Nous trouvons donc, dans ces paroles
de Jésus à Pierre,
« Pais mes agneaux, pais mes
brebis », une double
image :
« Tu as brandi le sabre
sur la tête des hommes, Simon, fils de Jona.
Jette cette arme par qui sont tués ceux qui
s'en servent. Aie en horreur de répandre le
sang, et prends désormais l'humble et
pacifique houlette, la houlette du berger.
Consacre-toi à mon troupeau. Pais mes
agneaux ! »
Et puis :
« Parmi ce troupeau, c'est
à toi, Simon, fils de Jona, que je confie
particulièrement les
brebis d'Israël. Pais-les
dans la patience de l'amour. Tu seras leur berger,
comme sera berger d'un autre troupeau un autre
homme, que j'ai également choisi ; et
ces deux troupeaux viendront dans la même
bergerie. Pais mes
brebis ! »
Nous croyons bien être ainsi
dans la pensée de Jésus, comme dans
celle de St Paul. Pour ce dernier, il
n'était pas douteux que St Pierre fût
l'apôtre des juifs, des circoncis,
comme lui-même l'était des
païens, des incirconcis. Si cela
n'était pas, pourquoi aurait-il
dit :
« Voyant que
l'Évangile m'avait été
confié pour les incirconcis, comme à
Pierre pour les circoncis, - car Celui qui a fait
de Pierre l'apôtre des circoncis a fait de
moi l'apôtre des Gentils, - et ayant reconnu
la grâce qui m'avait été
accordée, Jacques, Céphas et Jean,
qui sont regardés comme des colonnes, nous
donnèrent la main, à Barnabé
et à moi, en signe de communion, pour aller,
nous aux païens, eux aux
circoncis. »
(Galates II. 7 à
10)
Et dans la circonstance très
spéciale de la conversion du Centenier
Corneille
(Actes X) où l'apôtre,
poussé par l'Esprit, s'adresse à un
païen, nous trouvons tout simplement
l'accomplissement de la prédiction de
Jésus à l'égard de
Pierre : je te donnerai les clefs du royaume
des cieux. L'apôtre
ouvre la porte bénie de la
grâce universelle aux païens, comme il
l'avait ouverte aux juifs le jour de la
Pentecôte.
Nous trouvons une autre confirmation
de la différence de vocation des deux
apôtres Pierre et Paul, le premier pour les
juifs, le second pour les Gentils, dans le
récit que rapporte le Livre des Actes, ce
livre de marche des apôtres, au début
du chapitre XIII.
Il nous y est dit que le
Saint-Esprit ordonna à l'Eglise d'Antioche
de « mettre à part Saul et
Barnabé pour l'oeuvre à laquelle Il
les appelait ». La suite du chapitre
montre que l'oeuvre pour laquelle le Saint-Esprit
les consacrait aussi solennellement, c'était
l'évangélisation des païens -
quoiqu'il paraisse qu'ils ne l'aient pas bien
compris, tout d'abord.
Il n'est donc pas admissible que si
l'apôtre Pierre avait également
reçu l'appel d'aller vers les Gentils,
aucune mention n'en ait été faite
dans le Livre des Actes, histoire de la fondation
de l'Eglise chrétienne. On sait combien
grande fut la répugnance des
chrétiens d'origine juive à aller
rendre leur témoignage auprès des
païens. Il fallut la persécution, il
fallut l'exil pour les obliger à sortir de
Jérusalem et à se
tourner vers eux. En sorte que cette intervention
pressante du Saint-Esprit, ces ordres formels
à l'Eglise d'Antioche, concernant
l'apostolat de St Paul auprès des
païens, nous devrions les retrouver,
adressés d'une façon au moins aussi
catégorique à l'Eglise de
Jérusalem, concernant l'apôtre
Pierre, si celui-ci avait reçu, comme St
Paul, la vocation d'évangéliser les
Gentils.
Rien n'est arbitraire, rien n'est
laissé au choix personnel des apôtres,
au moment où sont jetées les bases de
l'Eglise du Christ. C'est le Saint-Esprit qui
décide souverainement, qui assigne à
chacun son rôle et sa place.
En sorte que si au lieu d'exercer
son ministère au coeur du judaïsme,
parmi les juifs, St Pierre, était
allé, après la Pentecôte, dans
un centre païen, à Rome, par exemple,
il se serait formellement dérobé aux
ordres de son Maître.
Il aurait fait, mutatis
mutandis, comme Jonas, lorsque ce dernier
s'embarqua pour Tarsis au lieu de se rendre
à Ninive.
Mais St Pierre n'a pas imité
Jonas.
La tactique de l'Esprit de Dieu
était aussi une intention
géographique. St Paul était
destiné à
évangéliser l'Occident, St Pierre
à rester en Orient.
Ses deux Épîtres, au
surplus, semblent bien indiquer qu'il
exerçait son ministère en vue des
judéo-chrétiens.
Après tant d'humiliantes et
douloureuses expériences, le coeur et
l'esprit de l'apôtre ont enfin
été brisés. Il s'est
conformé docilement à la
volonté de Celui de qui, seul, nous devons
tenir nos ordres de marche. Il est demeuré
à Jérusalem, tant que cela lui a
été possible, car il s'est souvenu de
la parole de son Maître
bien-aimé : « Pais mes
brebis ».
Ah ! que l'on se
méprendrait sur notre dessein en nous
prêtant quelque intention secrète de
chercher à diminuer le rôle
joué par St Pierre dans l'histoire des temps
héroïques du Christianisme, en nous
attribuant quelque sournoise pensée de
dénigrement systématique de son
oeuvre et de sa personne.
Nous avons parlé à
plusieurs reprises des Épîtres de St
Pierre (1). Il
suffit d'avoir médité
tant soit peu leurs pages pour
se sentir en droit d'affirmer que l'influence
exercée à travers les siècles
par ces deux écrits seulement, ne saurait
être exagérée. À elles
seules, ces lettres immortalisent la mémoire
de l'apôtre. Elles lui acquièrent des
droits infiniment sacrés à notre
reconnaissance, pour les instructions, comme pour
les consolations, dont elles sont remplies. Elles
présentent en effet, en un raccourci
saisissant, toute la somme de l'enseignement
évangélique.
Il s'y concentre des faisceaux de
clarté d'une intense luminosité, tant
sur les questions prophétiques que sur les
règles pratiques de foi et de vie
chrétiennes.
Ces deux Épîtres ont,
assurément, autant contribué, sinon
plus, à l'édification de l'Eglise, au
cours des 1.900 ans de son histoire, que n'auraient
pu faire vingt-cinq années de pontificat
à Rome, de leur auteur.
Nous le demandons respectueusement,
les milliers, les dizaines de milliers de
fidèles, qui font le pèlerinage de
Rome, et dont la plupart n'ont jamais lu ces deux
Épîtres, n'en soupçonnent
même pas l'existence, pensent-ils mieux
honorer la mémoire de St
Pierre en usant, à force de le baiser, le
pied de la statue qui le représente dans la
grande basilique romaine, ou, de celle qui se
trouve dans la cathédrale de Poitiers, ou de
quelque autre, qu'en lisant et en méditant
les deux seuls écrits que nous ayons du
grand apôtre ?
Il nous reste à
conclure.
Le lecteur attentif ne peut qu'avoir
été frappé par l'accent de
grande solennité avec lequel parla
Jésus à St Pierre dans le passage
capital
(St Matthieu XVI. 18), sur lequel
nous nous sommes longuement
étendu.
Il reste quelque chose encore
à dire sur ce passage.
On a remarqué que par une
sorte de précaution oratoire du
début, Jésus a, évidemment
cherché à donner à sa
déclaration la plus intense
gravité :
« Tu es heureux, Simon,
fils de Jona, dit le Seigneur, car c'est le
Père céleste qui t'a
révélé cela -
(c'est-à-dire que je suis le Christ, le Fils
du Dieu vivant). Et Jésus ajoute :
Or, moi aussi, le Fils, je te dis, etc...
« Le Père vient de
parler à Simon par l'Esprit ; le Fils
va parler à son tour et définir le
principe d'édification de son
Église : c'est un Roc immuable dont
Il est l'éternelle et glorieuse
personnification
Rien ne peut l'ébranler, ni
le monde, ni Satan, ni la mort. Ce principe
d'édification dépasse et
déborde Pierre, comme les cieux sont
élevés au dessus de la
terre.
Quant au rôle
prophétiquement historique de St Pierre, la
prééminence de ce rôle provient
de ce qu'il est l'Apôtre des juifs, des
circoncis, et que, dans le règne
à venir, où les douze apôtres
seront sur douze trônes correspondant aux
douze Tribus, il est le représentant de
Juda, gardien et dépositaire des oracles de
Dieu, Sa Parole.
Tandis que l'apôtre Paul
correspond, par son ministère, à la
libre dispensation de l'Esprit parmi les
Nations et les dix Tribus, ou le Royaume
dispersé d'Israël.
Telle est la raison profonde, non
encore expliquée jusqu'ici, croyons-nous, du
dualisme missionnaire de Pierre et de
Paul.
En dehors de cette vue, non
seulement on ne saisit qu'à demi les choses,
ou l'on ne donne que des
interprétations douteuses, mais on
anémie et on énerve
l'Écriture, laquelle a un plan
prophétique et historique de dispensation
bien déterminé »
(Voir Appendice D).
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