LE MASQUE DE
SAINT PIERRE
DEUXIÈME PARTIE
CHAPITRE X
Le Concile de Jérusalem
En ce qui concerne les années qui
suivent immédiatement, nous allons
être très suffisamment instruits par
les faits suivants :
Nous avons vu, par un extrait de
l'Épître de St Paul aux Galates
(Gal. Il. 1), que la première
conférence apostolique, disons concile, par
abréviation, fut tenue à
Jérusalem quatorze ans après
la première rencontre, dans cette ville, de
St Pierre et de St Paul, c'est-à-dire vers
l'an 56.
Il peut sembler étrange que
ce concile ait été tenu à
Jérusalem, et non pas à Rome. Voici
pourquoi :
Si les théologiens
catholiques sont dans le vrai,
Rome n'était-elle pas, depuis plus de 14
ans, le siège central du monde
chrétien ?
Durant ce temps, la puissante et
féconde activité de l'apôtre
Pierre n'a-t-elle pas dû se donner libre
cours ?...
Quelle magnifique occasion, par
conséquent, de frapper un grand coup sur le
coeur même du paganisme en convoquant
à Rome tout ce qui illustrait le
Christianisme, alors dans sa plus intense
vitalité ! Quel pas en avant pouvait en
résulter pour la Mission en terre
païenne ! Cette seule
considération, déjà, eût
dû être d'un grand poids, aux yeux des
apôtres, pour choisir Rome comme siège
du concile,
On répondra, sans doute, que
dans la grande majorité des cas, les
conciles ne se sont pas tenus à Rome. C'est
vrai. Mais on sait que le pape ne se
déplaçait pas non plus, ou
très exceptionnellement, pour y assister. Il
était seulement représenté par
ses légats. Or, St Pierre a
été présent.
Nous verrions donc, malgré
son âge, l'apôtre vieilli encore par
son rude apostolat, se mettre en route, et pour
quel voyage !
Le voici à Jérusalem.
Quel rôle va-t-il jouer dans cette
conférence, si importante, puisque
l'on y discutera les conditions
de la réception, dans l'Eglise
chrétienne, des païens convertis
à l'Évangile ?
Nous allons de surprise en
surprise...
Premièrement, les personnages
les plus remarqués y sont, cela est
manifeste, Paul et Barnabas, ou Barnabé, qui
racontent par le détail
(Actes XV. 4), l'oeuvre merveilleuse
accomplie parmi les païens, en Chypre,
à Salamine, à Paphos, à Perge,
en Pamphylie, en Pisidie, puis à Icone, dans
les villes de la Lycaonie, etc...
St Pierre, à son tour, va
sans doute entretenir les frères de la
propagation glorieuse de la Foi dans la
Métropole de l'Empire romain, au cours de
ces quatorze ans écoulés ? Pas
plus que St Paul, il ne va tarir en récits
émouvants sur ce qui s'est passé
durant ce long séjour à Rome, la
ville mystérieuse, inconnue pour la plupart
de ses auditeurs ?...
Non ; pas un seul mot ne sort
de ses lèvres à ce
sujet !
L'assemblée passe ensuite
à l'examen du point en litige. Il faut lire
ce compte-rendu du Livre des Actes, où tout
est d'un si puissant intérêt.
Une longue discussion, tout
d'abord, s'engage. Elle n'aboutit pas à
régler grand chose ; et enfin, St
Pierre prend la parole. Très
brièvement, il expose la question,
suggère même la solution à
prendre ; mais son discours ne semble pas
avoir fait grande impression. L'assemblée,
est-il dit, garde le silence.
Pour le rompre, Paul et
Barnabé reprennent le récit de
tous les miracles et des prodiges que Dieu avait
faits par eux au milieu des Gentils.
(Actes XV. 12.)
C'est, encore, le moment pour St
Pierre, de dire ce qu'il a fait, lui, à
Rome ; mais rien ! Ce mutisme est
déconcertant. Car, comment l'expliquer,
vraiment, si St Pierre avait été
l'apôtre missionnaire des contrées
romaines, comme son collègue St Paul
l'était des contrées
helléniques de l'Europe orientale et de
l'Asie Mineure ?
Cependant, l'opinion de la
conférence est toujours en suspens. Il faut
pourtant aboutir. C'est alors que l'apôtre
Jacques intervient. Il le fait avec une grande
autorité. Sa parole entraîne les
convictions ; c'est elle qui détermine la
décision que va prendre l'assemblée,
comme peut s'en rendre compte le lecteur
attentif du Livre des Actes.
L'avis de St Jacques est
prépondérant. Il clôt le
débat.
Si quelqu'un fait figure de chef,
dans cette conférence, c'est manifestement
lui, Jacques et non Pierre.
Enfin, éclairé, le
concile statue. Mais il le fait, comme on va le
voir, de la manière la plus
déconcertante, et il n'est pas inutile de
reproduire le texte littéral de sa
décision, que, sous forme de lettre, nous
donne le Livre des Actes :
« Les apôtres,
les anciens et les frères, aux frères
d'entre les Gentils qui sont à Antioche, en
Syrie et en Cilicie :
Ayant appris que quelques-uns des
nôtres sont venus, sans aucun mandat de notre
part, vous troubler par des discours qui ont
bouleversé vos âmes, nous nous sommes
assemblés et nous avons jugé à
propos de choisir des délégués
et de vous les envoyer, avec nos bien-aimés
Barnabé et Paul, ces hommes qui ont
exposé leur vie pour le nom de notre
Seigneur Jésus-Christ.
Nous avons donc
député Jude et Silas qui vous diront
de vive voix les mêmes choses. Il a
semblé bon au St-Esprit et à nous de
ne vous imposer aucun fardeau au delà de ce
qui est indispensable, savoir, de vous abstenir de
viandes offertes aux idoles, du sang de la chair
étouffée et de
l'impureté ! En vous gardant de ces
choses, vous ferez bien. Adieu. »
(Actes XV. 22 à 30).
Nous n'insistons pas sur le
préambule de la lettre, les termes, le ton
et la finale de celle-ci. Nous demandons
seulement : Quel point de ressemblance cette
première encyclique apostolique a-t-elle
avec les encycliques pontificales ?
Comment se fait-il, d'autre part,
que les néophytes païens,
représentant le résultat du travail
de l'apôtre Pierre, au cours de ces quatorze
dernières années à Rome, n'y
sont pas mentionnés ? Incirconcis,
pourtant, la plupart, les questions qui se posaient
pour ceux d'Antioche, de Syrie et de Cilicie, se
posaient aussi pour eux.
Le concile pouvait-il s'en
désintéresser ?
Deux seules raisons sont capables de
nous expliquer une telle anomalie : Ou bien,
l'apôtre n'était encore point
allé à Rome. Ou bien, le concile
ignorait l'existence d'une Église dans la
Capitale de l'Empire. Cette seconde
hypothèse est par trop difficile à
admettre.
Il a pu se faire qu'aussitôt
après le concile de Jérusalem, St
Pierre soit allé prendre la direction du
mouvement apostolique dans la ville
impériale.
L'Épître aux Galates
écarte formellement cette
supposition. St Paul nous dit en effet,
chapitre II, v. 11, qu'après
le concile, Céphas, c'est-à-dire
Pierre, se rendit à Antioche. Et c'est
là qu'eut lieu, comme on le sait, la
scène pénible où St Pierre,
pour avoir ménagé, par une
fâcheuse faiblesse, l'esprit sectaire des
judéo-chrétiens, entendit son
collègue Paul lui reprocher publiquement
« de ne pas marcher droit selon la
vérité de
l'Évangile »
(v. 14).
Voici réduites
considérablement les prétendues
vingt-cinq années du pontificat de
l'apôtre. Elles ne sont plus que onze. Mais
voyons si elles sont réellement onze.
CHAPITRE
XI
L'Épître aux Romains
Sera-ce après ce regrettable incident que
nous allons trouver St Pierre à
Rome ?
Si nous en croyons les
commentateurs, l'Épître aux Romains a
été écrite par l'apôtre
Paul dans le courant de l'an 58, alors qu'il
était à Corinthe, environ deux ans
après le concile de
Jérusalem.
Par conséquent, selon la
tradition, l'apôtre Pierre serait depuis
seize ans dans la Capitale, y exerçant son
ministère à la tête de
l'église de Rome.
Que l'on veuille bien, maintenant,
fermer pour quelques instants le Livre des Actes,
et avoir sous les yeux l'Épître de St
Paul aux chrétiens de Rome.
Par quoi est-on frappé tout
d'abord ? Par la dédicace de la lettre.
Est-ce que la déférence fraternelle,
est-ce que la plus simple courtoisie ne
commandaient pas de faire passer cette lettre par
le conducteur de cette église ? Comment
qualifierait-on le fait pour un évêque
ou un archevêque, d'écrire directement
une lettre aux fidèles d'une église
d'un autre diocèse en paraissant ignorer
l'existence de son conducteur spirituel, en
affectant même d'éviter de faire la
moindre allusion à sa personne ? Or,
c'est exactement le cas pour cette
Épître.
Nous y lisons, au
chapitre 1er, verset 11 et 15 :
« ... J'ai un grand désir de
vous voir pour vous communiquer quelque don
spirituel capable de vous affermir... ; ainsi,
autant qu'il est en moi, je suis prêt
à vous annoncer aussi l'Évangile,
à vous qui êtes à
Rome ».
Elles seraient bien surprenantes ces
paroles sous la plume de l'apôtre dont les
autres écrits témoignent toujours de
tant de délicatesse et d'un tact si
parfait.
- « Comment, auraient pu
répondre les chrétiens de Rome, mais
il nous a déjà été
annoncé l'Évangile, et par qui ?
par l'apôtre Pierre lui-même !
Quant aux dons spirituels
capables de nous affermir,
qui est mieux à même de nous les
communiquer que le représentant de
Jésus-Christ sur la terre ?
Ignorez-vous donc que nous avons l'insigne
privilège de l'avoir, et depuis seize ans,
à notre
tête ? »
Sans être taxés de
susceptibilité excessives les
chrétiens de Rome pouvaient à bon
droit, ils le devaient même, relever, au nom
de leur pasteur ainsi amoindri, le manque
d'égards avec lequel on le traitait. Oui,
pendant plus de seize ans, il aurait peiné
pour fonder cette église, il lui aurait
donné et son coeur et sa vie, et voici qu'un
étranger semble juger son oeuvre comme
étant à peu près à
refaire !
Et si l'on pense que nous
exagérons, que l'on veuille bien faire une
lecture attentive de l'Épître aux
Romains. Il est évident que l'apôtre
Paul y parle un langage qui laisse nettement
entendre que ceux auxquels il s'adresse ont un
besoin urgent non pas seulement d'acquérir
des connaissances spirituelles plus approfondies,
mais même d'être mis au clair sur les
vérités les plus
élémentaires de la foi
chrétienne.
Le fait que la foi des Romains
était renommée dans le monde
entier
(Chap. 1, v. 8) ne
prouve pas,
nécessairement, que cette foi était
arrivée à la maturité
voulue ; il s'en faut, et le contenu de
l'Épître le prouve. L'apôtre
s'ingère dans la vie intérieure de
l'église ; il adresse des
avertissements, des conseils, des exhortations, il
fait des remarques d'ordre pratique, toutes choses
démontrant à l'évidence que
l'église de Rome était encore
privée de certaines directives, qu'elle
manquait, enfin, des lumières et de
l'instruction que peut donner un
apôtre, un prophète.
Ne pense-t-on pas que ce soient
là autant d'indices moraux des plus
sérieux que la présence de St-Pierre
à Rome, comme conducteur spirituel de cette
Église, en l'an 58, est
impossible ?
Mais voici une nouvelle
considération plus grave encore.
L'Épître aux Romains
contient, fait unique en l'espèce, un
chapitre presque entier de salutations. Les uns
après les autres, tous les missionnaires
venus à Rome planter en plein coeur du
paganisme le drapeau de l'Évangile, et
même une partie des convertis, sont
nommés.
Ils sont là vingt-quatre,
plus ou moins connus, plus ou
moins élevés en fonctions
spirituelles, en états de
services.
D'un mot affectueux, ou
déférent, l'apôtre,
admirablement renseigné quoique n'ayant
jamais vu la plupart d'entre eux, décerne
à chacun l'hommage fraternel qui lui
convient.
L'apôtre St Pierre vient-il en
première place, dans cette
énumération méticuleusement
établie ?
Parmi tous ces noms, dont
très peu sont passés à
l'histoire, un seul nom est absent, le sien, le nom
de l'apôtre Pierre !
Le fait est d'autant plus troublant
qu'il s'était passé de très
graves et très douloureux
événements à Rome, au cours de
ces quatorze ou seize années. Sous le
règne de Claude, les juifs avaient
été l'objet d'une violente
persécution, dont fait mention le Livre des
Actes, XVIII. 2. Ils avaient
été expulsés en masse de Rome,
pêle-mêle avec les chrétiens, et
un certain Aquilas, ainsi que sa femme Priscille,
furent, par suite de cette expulsion,
rencontrés par St Paul à Corinthe,
où ils s'étaient
réfugiés. C'est probablement par eux
que l'apôtre fut si bien mis au courant de la
situation de l'église à Rome.
L'historien Suétone, qui
relate cette expulsion, en rapporte la
raison : « Judoeos impulsore
Chresto assidue tumultuantes Roma
expulit », c'est-à-dire :
(Claude) chassa les juifs à cause des
troubles qui ne cessaient de se produire à
l'instigation du Christ. (La populace romaine
désignait les Chrétiens par le nom de
Chrestiani « quos ... vulgus Chrestianos
appellabat », selon le
célèbre texte de Tacite : ceux
que le vulgaire appelait chrétiens. -
Annales XV. 44. (Mgr Duchesne ; Hist. Anc. de
l'Eglise).
On ne peut s'empêcher de
trouver surprenant que le Livre des Actes cite
à cette occasion Aquilas et Priscille,
tandis qu'il ne fait aucune mention de St Pierre.
À cela, les théologiens romains
répondent que ce dernier aurait pu se
réfugier autre part qu'à
Corinthe ; mais qu'en réalité,
il n'avait pas quitté Rome, parce qu'au
moment où il se disposait à s'enfuir,
le Seigneur lui était apparu.
« Quo vadis
Domine ? » Où vas-tu,
Seigneur ?, lui aurait demandé
Pierre.
- « Puisque tu abandonnes
mes brebis, je vais à Rome pour qu'une fois
encore on me crucifie ! » aurait
répondu Jésus.
Et alors, St Pierre, honteux de son
projet de désertion, serait
resté...
Nous sommes en pleine
légende. Pour que cette histoire, qui fut
l'occasion d'un roman fameux, mais qui est
nettement, comme on l'a vu, controuvée par
l'Écriture, pût être
sérieusement prise en considération,
il faudrait que St Pierre se fût
trouvé à Rome, en ce temps-là.
Le lecteur en a reconnu
l'impossibilité.
Si cette question retient
l'attention des Protestants, il n'est pas douteux
qu'elle rend extrêmement perplexes les
Catholiques romains qui ont le scrupule et le
respect des textes.
C'est ainsi que Mgr Duchesne,
parlant dans son ouvrage déjà
cité des origines de l'Eglise romaine,
écrit ces mots :
« Par quelles mains, la
divine semence fut-elle jetée sur cette
terre, c'est-à-dire à Rome, où
elle devait fructifier d'une manière si
prodigieuse ? Nous l'ignorerons toujours. Des
calculs, trop peu fondés pour
entraîner le suffrage de l'histoire,
transportent à Rome l'apôtre Pierre
dès les premiers temps de Claude (42), ou
même sous Caligula (39). ... Laissons donc le
mystère planer sur cette
première origine, et
bornons-nous à constater que l'Eglise
romaine, au temps où St Paul lui
écrivit (58), était
constituée, nombreuse, connue,
célèbre même par sa foi et ses
oeuvres. » (Tome I, p. 55,
56.)
C'est là le langage du savant
scrupuleux et de bon sens.
Admettre, en effet, que
l'apôtre St Pierre se trouve depuis de
longues années à Rome et que St Paul
eût écrit aux Romains une lettre
où il n'aurait été fait aucune
allusion à sa personne, c'est croire
l'apôtre des Gentils capable du manque de
convenances le plus grossier. Il y aurait dans le
fait d'avoir omis le nom de St Pierre, alors que
tant d'autres noms sont cités, une outrance
d'affectation indigne du noble caractère de
l'apôtre Paul.
Et puisque Paul n'aurait pas pu
ignorer l'existence de son collègue à
Rome, si celui-ci y eût été, la
seule conclusion possible pour tout esprit juste et
réfléchi, c'est qu'en l'an 58, la
présence de St Pierre n'avait pas encore
été signalée dans la Capitale
de l'Empire.
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