LE MASQUE DE
SAINT PIERRE
PREMIÈRE PARTIE
CHAPITRE V
Tout ce que tu lieras sur la terre.
C'est la troisième
déclaration du Seigneur à son
apôtre :
« Tout ce que tu lieras
sur la terre sera lié dans les cieux, et
tout ce que tu délieras sur la terre sera
délié dans les
cieux. »
Si Jésus n'avait fait cette
déclaration qu'au seul apôtre St
Pierre, à l'exclusion de tous les autres
disciples, nous serions le premier à nous
incliner et à reconnaître qu'elle
confère, à lui seul, des
prérogatives suprêmes.
Mais nous trouvons cette identique
expression rapportée en d'autres
circonstances ; elle est
adressée à d'autres personnes,
étendant non seulement à tous les
apôtres, indistinctement, mais même
à chacun des membres de l'Eglise
entière, ce droit d'ordre divin.
La déclaration que nous
lisons, dans ce même Évangile de St.
Matthieu, deux chapitres plus loin, en
témoigne :
« Si ton frère.
a péché contre toi, va et reprends-le
entre toi et lui seul ; s'il t'écoute,
tu auras gagné ton frère. S'il ne
t'écoute pas, prends avec toi encore une ou
deux personnes, afin que toute cause se
décide sur la parole de deux ou trois
témoins. S'il ne les écoute pas,
dis-le à l'Eglise. S'il n'écoute pas
non plus l'Eglise, qu'il soit pour toi comme un
païen et un publicain. En
vérité, je vous le dis, tout ce que
vous lierez sur la terre sera lié dans le
ciel, et tout ce que vous délierez sur la
terre sera délié dans le
ciel »
(St Matthieu XVIII.
15-19).
Nous lisons aussi dans St
Jean :
- « Le soir de ce
même jour, le premier de la semaine, les
portes du lieu où se trouvaient les
disciples étant fermées, parce qu'ils
craignaient les Juifs, Jésus vint, et se
présentant au milieu d'eux, il leur
dit : « Paix avec
vous ! » Ayant ainsi parlé,
Il leur montra ses mains et
son côté. Les disciples furent remplis
de joie en voyant le Seigneur. Il leur dit une
seconde fois : « Paix avec
vous ! Comme mon père m'a
envoyé, moi aussi je vous
envoie ».
Après ces Paroles, Il
souffla sur eux et leur dit :
« Recevez l'Esprit Saint. Ceux à
qui vous remettrez les péchés, ils
leur seront remis ; et ceux à qui vous
les retiendrez, ils leur seront
retenus »
(St Jean XX. 19-24).
À qui Jésus
adresse-t-il ces paroles ? On le voit, non pas
aux onze, seulement, mais à tous les
disciples.
Les
« disciples » ; donc, non
les apôtres, mais le noyau tout entier de
l'Eglise naissante. Et les mêmes
paroles : « lier et
délier, sur la terre et dans les
cieux », au sens de
« pardonner et retenir les
péchés » sont
adressées à la fois à St
Pierre, aux apôtres et aux
disciples.
En sorte qu'aux termes mêmes
de l'Écriture, ce redoutable et glorieux
privilège de lier et de
délier, n'appartient pas seulement
à St Pierre, ou aux apôtres, ou aux
conducteurs des Églises, mais il a
été conféré par le
Seigneur à l'Eglise dans sa
collectivité, et il n'a
par conséquent aucun
rapport avec la Confession auriculaire, ni
même avec le sacrement de la
pénitence, tel que l'a institué
l'Eglise romaine. Il s'agit essentiellement de la
discipline qui doit être exercée au
sein de l'Eglise locale, de l'Eglise établie
selon les instructions de Jésus et des
apôtres. En cas de fautes graves, de scandale
patent de l'un de ses membres indigne, c'est la
communauté des fidèles qui
décide, en dernier ressort, des mesures
à prendre.
Cette décision est
irrévocable. Elle porte loin. Elle porte,
nous a dit Jésus, aussi haut que le
ciel.
Ainsi, lorsqu'un chrétien a
commis une faute contre son frère, et qu'il
est repris par sa conscience, sollicité par
elle au repentir, il doit aller s'humilier devant
celui qu'il a offensé, et réparer
dans la mesure du possible le tort qu'il a
causé. - « Si ton frère
a péché contre toi, dit
Jésus, reprends-le, et s'il se repent,
pardonne-lui. Et quand il pécherait contre
toi sept fois le jour, s'il revient sept fois te
dire : je me repens, tu lui
pardonneras »
(St Luc XVII, 4)
On le voit, aucun
intermédiaire humain entre l'offensé
et l'offenseur.
« Confessez vos
péchés les uns aux
autres »,
recommande expressément
l'apôtre St Jacques
(Épître St Jacques V.
16).
C'est bien là, au reste, le
sens qu'attribue à ces paroles
l'apôtre Paul quand il dit : Ceux qui
pèchent
(1),
reprends-les devant tous, afin d'inspirer aux
autres de la crainte
(1 Timot. V. 20).
Par conséquent, une
absolution humaine vaut pour le dommage humain,
nous dit l'Écriture. Mais pour le dommage
fait à Dieu ? - Pour le dommage fait
à Dieu, il faut l'absolution de
Dieu.
Et comment l'obtenir, cette
absolution ? L'apôtre St Jean nous
répond : « Si quelqu'un a
péché, nous avons un avocat
auprès du Père, Jésus-Christ,
le juste. Et si nous confessons nos
péchés, Dieu est fidèle et
juste pour nous les pardonner et pour nous purifier
de toute iniquité »
(I Jean I. 9).
Ainsi, pour l'offense faite à
Dieu, comme pour l'offense faite
à l'homme, aucun intermédiaire entre
Dieu et le pécheur. La prière
d'humiliation monte de l'homme à Dieu, et le
pardon et la purification descendent de Dieu
à l'homme, directement, et par la Croix
seule, par la propitiation du sang de
Jésus-Christ. Et ce pardon est
assuré, et cette purification est certaine
pour quiconque est sincère et
croit.
La garantie divine de cette charte
si précieuse est écrite avec le sang
de notre Sauveur : « Le sang de
Jésus, son Fils, nous purifie de tout
péché »
(I Jean I. 7).
Dans le ministère de
l'apôtre Pierre ne trouverons-nous pas
quelque confirmation bien
caractérisée de tout
ceci ?
- Interrogeons
l'Écriture :
Le Livre des Actes rapporte qu'un
certain Simon de Samarie, magicien, s'était
converti, à la prédication
apostolique. Témoin des miracles accomplis
par Philippe, il s'imagina qu'il pourrait
acquérir à prix d'argent le don du
Saint-Esprit. Il en fit la proposition aux
apôtres. La faute était très
grave : elle constituait ce que l'on a,
depuis, appelé la
« Simonie », ou trafic des
choses saintes.
Comment l'apôtre Pierre
va-t-il résoudre le cas ? S'il a
véritablement reçu le pouvoir
discrétionnaire de lier ou de
délier, c'est l'heure de le
démontrer. Que dit-il donc à
Simon ?
Il lui commande une chose qui est
justement la négation du mode et du pouvoir
d'absolution sacerdotale. Publiquement, non dans le
secret d'un confessionnal, il l'adjure en ces
termes : « Repens-toi de ton
iniquité et prie le Seigneur pour que la
pensée de ton coeur te soit
pardonnée, s'il est
possible ».
L'exemple est typique autant que
concluant : Loin de se reconnaître le
droit d'absoudre ou de condamner, St Pierre engage
cet homme à prier le Seigneur
directement afin d'obtenir, si
possible, son pardon. Si possible, Dieu, par
conséquent, seul juge, unique et
suprême détenteur du pouvoir
absolutoire
(Actes VIII. 18-24)
Certains nous ont dit, avec une
arrière-pensée évidente de
dédain : C'est bien facile de se
confesser à Dieu !
Oh ! la parole
légère, oh ! la parole blessante
pour le Saint-Esprit ! Facile de se confesser
à Dieu ? Ceux qui jugent ainsi
n'ont-ils donc jamais lu la
parabole de l'enfant prodigue ? Et s'ils l'ont
lue, est-il possible qu'ils l'aient comprise avec
leur coeur ? Pour parler de la sorte, il faut
n'avoir jamais éprouvé la douleur
d'avoir offensé l'amour si tendre du
Père céleste, l'angoisse de la
confrontation avec le Souverain juge.
Que craint le plus le coeur naturel
de l'homme, sinon de se trouver seul à seul
avec Dieu ? et que désire-t-il tant que
d'abandonner à un intermédiaire
garanti, par un acte qui n'engage pas,
nécessairement, la conscience, et encore
bien moins le coeur, le fardeau de son
âme ? Toute la fascination du sacrement
de la pénitence, avec la confession
auriculaire et l'absolution sacerdotale, nous la
trouvons expliquée ici.
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