LE MASQUE DE
SAINT PIERRE
PREMIÈRE PARTIE
Comment le masque s'est
composé
« Qui veut
régénérer une
société en décadence,
on prescrit avec raison de la
ramener à ses
origines. »
Léon XIII.
CHAPITRE PREMIER
Par où se justifie notre
titre
Tout homme vaut, non point par la légende
que lui a tissé une ardente ou pieuse
imagination, mais par ce qu'il a dit, parce qu'il a
fait.
Grandir un homme aux dépens
de la vérité, c'est lui faire au
moins autant de tort que de le diminuer
injustement.
Les faiblesses, les défauts
tout humains, d'un personnage illustre, loin de
l'amoindrir, ajoutent, au contraire, un nouveau
lustre à sa gloire : C'est le
mérite d'en avoir
triomphé.
En effet, idéaliser un
héros, au point de lui prêter, sans
souci de sa véritable personnalité,
figure surhumaine et tempérament d'archange,
c'est le dépouiller, pour le plus grand
dommage de tous, de ce qu'il y a de plus
attachant dans sa personne, de ce
qui constitue, en vérité, son plus
beau titre à notre admiration, à
notre vénération. Tandis qu'en
s'attachant à chercher le véritable
visage des personnages marquants de
l'Écriture, puisque c'est d'eux qu'il
s'agit, au travers du masque conventionnel dont ils
ont pu être recouverts on découvre
avec autant de soulagement que de joie que ce
qu'ils ont fait, ce qu'ils ont souffert, en un mot
ce qu'ils étaient, ne sort pas des limites
de la taille et de la force humaines soutenues par
le bras divin.
C'est ainsi, par exemple, que
parlant d'Elie, l'Écriture nous dit
qu'à sa voix une sécheresse de trois
ans désola la terre ; et elle
ajoute : « Il pria, et le ciel donna
de la pluie, et la terre fit germer ses
fruits ».
Cela prouve la faveur dont le
prophète jouissait auprès de
Dieu.
Mais ces paroles sont
précédées de la
remarque : « Elie était un homme soumis
aux mêmes misères que
nous... ! » ou aux
mêmes passions (grec :
omoiopathès)
(Épître de St Jacques V.
17). -
Et les disciples immédiats du
Christ, les apôtres, les pionniers de
l'Évangile, furent-ils des
hommes différents des patriarches, ou des
prophètes de l'Ancien Testament ?
Absolument pas ; ils leur étaient bien
semblables affirme l'Écriture.
Eux-mêmes n'eurent du reste jamais la
pensée qu'ils étaient composés
autrement que le commun des hommes.
Ainsi, il nous est rapporté
qu'à Lystre, petite ville de l'Asie Mineure,
où les apôtres Paul et Barnabé
venaient d'accomplir un grand miracle, comme la
foule païenne s'apprêtait à leur
offrir des sacrifices, ainsi qu'à des dieux,
les apôtres, scandalisés,
l'arrêtent par ces mots :
« O hommes,
pourquoi faites-vous cela ? Nous sommes des
hommes sujets aux mêmes faiblesses que
vous... ! »
(Actes des Apôtres XIV. 14).
Même expression que dans
l'épître de St Jacques, au sujet
d'Elie : omoiopathès.
Au surplus, l'Écriture se
garde bien de nous cacher les défauts des
apôtres ; elle ne se croit pas
humiliée de nous donner sans estompe, ni
retouche aucune, leur profil
« d'après nature », si
dur parfois, si. loin, toujours, de ressembler au
divin Modèle. Et c'est
compréhensible. Quelle valeur, en effet,
aurait pour nous une exhortation comme celle-ci, de
St Paul, « soyez tous
mes imitateurs » si l'apôtre,
différent de nous par une nature
spéciale, ou par grâce d'apôtre,
n'avait rien eu de commun avec notre pauvre chair
de péché ? Pouvons-nous oublier
que s'il a pu dire : « Je puis tout par Celui qui me
fortifie »
(Philip. IV. 13) il a
également déclaré :
« Je vois dans
mes membres une autre loi qui lutte contre la loi
de ma raison et qui me rend captif de la loi du
péché qui est dans mes membres.
Malheureux que je suis ! qui me
délivrera de ce corps de mort ?
Grâces soient rendues à Dieu, par
Jésus-Christ »
(Rom. VII. 23)
Parmi tous les exemples que l'on
peut examiner, il en est un qui les domine tous par
le fait qu'il représente à la fois le
caractère le plus chargé en
contrastes et la plus extraordinaire
déformation qu'une piété mal
inspirée ait fait subir à un esprit
chrétien. C'est celui de St Pierre. Mais
toucher au masque légendaire du grand
apôtre est tâche difficile, car la
piété admiratrice des fidèles
de tous temps a élevé les saints -
l'apôtre Pierre en particulier - sur un
piédestal tel qu'essayer de les ramener aux
justes proportions où nous les
présente l'Écriture, c'est soulever,
à coup sûr,
d'innombrables protestations,
indignées autant que
sincères.
Et pourtant, on l'a vu, cela est
nécessaire.
Comme elle est sage,
l'Écriture, et comme elle a souci de la
vérité, pour nous parler comme elle
le fait ! Comme elle est pitoyable, aussi,
à notre pauvre nature humaine, en nous
affirmant que ses plus grands saints sont faits de
la même chair que nous tous ! Cessant de
nous apparaître dans l'éblouissement
des légendes, ces hommes, redevenus vraiment
nos semblables, nous sont comme restitués.
Nous les sentons éprouver nos mêmes
tentations et nos mêmes douleurs. Leur
exemple sera d'autant plus bienfaisant, d'autant
plus contagieux.
Il nous aidera, aussi, à nous
débarrasser des mauvaises excuses, que nous
invoquions jusqu'ici - elles nous paraissaient
justifiées - pour demeurer dans notre
paresse et notre égoïsme :
« C'est trop grand pour moi ; c'est
trop au-dessus de mes
forces... »
Nous pourrons oser marcher dans
leurs empreintes, essayer de vivre comme ils ont
vécu !
L'intention de l'auteur n'est point
de présenter,
minutieusement détaillée, l'histoire
de l'apôtre que Jésus s'est plu
à attacher si étroitement à
toutes les circonstances de son ministère
terrestre.
Ce n'était pas utile.
N'avons-nous pas les quatre Évangiles, les
Actes des Apôtres, les deux
épîtres de St Pierre, plusieurs
épîtres de St
Paul ?...
Ne trouvons-nous pas là
l'histoire la plus complète, la plus
parfaite de l'Apôtre ? Peut-il
être une note plus juste et plus
vraie ?
Notre but est différent. Tout
en rappelant les principales et les plus frappantes
scènes de la vie de St Pierre, nous
désirons nous attacher, surtout, à
dégager des textes sacrés des
enseignements insuffisamment connus ou mal
interprétés, et à
rétablir ce qui a été
dénaturé dans cette vie si riche en
avertissements solennels, en leçons
spirituelles de toutes sortes.
Mais la leçon, qui a pour
nous la plus haute importance dans cette
étude, est celle qui nous conduit à
reporter sur l'Écriture toute notre
soumission et tout notre respect ; c'est celle
qui va nous contraindre à replacer le
« Il est écrit » sur le
niveau même où l'a placé
Jésus-Christ à
reconnaître enfin que, seule, la Parole de
Dieu a droit à la prérogative de
l'autorité absolue, infaillible et divine.
Qu'il faille une autorité suprême, en
matière religieuse, une autorité
tangible, cela est de toute évidence. Mais
qui parle avec l'autorité de Dieu,
aux hommes et à l'Eglise sur la terre,
depuis que Jésus a repris sa place dans le
ciel ? Prenons garde avant de répondre.
Car, se tromper, ici, c'est aller aux
abîmes.
L'Écriture nous rapporte
qu'un jour la question, identique, se posa pour des
hommes pieux, israélites fidèles,
qu'avaient émus les ardents et
pathétiques appels de St Paul. Leur coeur
troublé se sentait attiré par la
nouvelle doctrine, par l'Évangile, qu'avec
toute son âme leur prêchait
l'apôtre. Mais leur raison, mais les
traditions séculaires de leur foi
judaïque, résistaient. Et s'ils
allaient s'engager dans une fausse voie ? Que
faire ? Voici ce qu'ils firent, nous dit le
livre des Actes des apôtres :
« Quand Paul et
Silas furent arrivés dans la ville de
Bérée ils se rendirent à la
synagogue des juifs. Ces derniers avaient des
sentiments plus nobles que ceux de
Thessalonique ; ils reçurent la parole
avec beaucoup d'empressement,
examinant chaque jour les Écritures, pour
voir si ce qu'on leur enseignait était
exact »
(Actes XVII. 11).
Est-ce que, pour les
chrétiens de ce siècle, les Saintes
Écritures contenues dans le Nouveau
Testament auraient moins d'autorité que,
pour les juifs du temps de St Paul, les Saintes
Écritures de l'Ancien Testament ? Le
Saint-Esprit loue fort ces juifs, et qualifie de
nobles leurs sentiments. Comment
qualifierait-Il aujourd'hui les sentiments de
chrétiens qui, uniquement par crainte des
hommes, refuseraient d'examiner les
Écritures pour voir si ce qu'on leur
enseigne est exact ?
CHAPITRE II
L'homme et sa vocation
Celui qui devait devenir plus tard
l'apôtre St Pierre, c'est-à-dire la
plus frappante, et l'une des plus attachantes
figures parmi les disciples du Christ, naquit
à Bethsaïda, en Galilée ;
il était probablement plus âgé
que Jésus.
Il avait un frère,
appelé André, qui fut
également apôtre du
Seigneur.
Pêcheur de profession sur les
bords du lac de Génésareth, à
l'époque où l'Évangile nous le
présente, on le désignait
ordinairement sous le nom de Simon Barjona, ou fils
de Jona.
Les Textes nous apprennent qu'il
était marié, qu'il habitait
Capernaüm, et que sa belle-mère, avec
laquelle il vivait, fut un jour guérie par
Jésus d'une forte fièvre.
Nous nous trouvons donc en
présence d'un homme du peuple, à la
rude nature, sans instruction, et,
vraisemblablement, de niveau d'éducation ni
plus ni moins élevé que celui de la
moyenne de sa classe. Nous allons en trouver la
preuve dans ses gestes
ultérieurs.
Jésus, au début de son
ministère, le rencontre, lit au fond de
l'âme du futur apôtre, lui donne un nom
nouveau et lui annonce à quel avenir il est
destiné. Toutefois, Il ne l'appelle pas
encore à le suivre, et Simon retourne
à ses filets.
Un jour, sur les bords du lac, le
Sauveur, pressé par la foule, demande
à Simon le secours de sa barque ; Il
s'éloigne un peu du rivage, et, de
là, Il enseigne le peuple.
Veut-Il rendre Simon témoin
de ses oeuvres, ou simplement éprouver sa
bonne volonté ? toujours est-il qu'Il
l'engage à jeter ses filets dans le
lac.
Or, la pèche de la nuit
n'avait rien rapporté. Simon le fait
remarquer à Jésus ; mais, par
déférence, il obéit. Quand on
ramène les filets, ils rompent sous le poids
des poissons.
Ce miracle fait tomber tous les
doutes de Simon qui, se jetant aux pieds de
Jésus,
s'écrie :
- Seigneur,
éloignez-vous de moi parce que je suis un
pêcheur !
Et Jésus se l'attache alors
pour toujours, en lui annonçant que la
pêche qu'il vient de faire n'est que
l'emblème de sa vocation :
« Désormais, ce sont des
hommes que tu
prendras ».
Dès lors, il se trouve
mêlé à l'histoire
entière du Sauveur dont il est l'un des plus
fervents et des plus intelligents disciples.
Très prompt à saisir les choses, nous
le voyons fréquemment intervenir dans les
conversations, mais avec plus ou moins de bonheur.
Ses réflexions ne sont pas toujours
marquées au coin de la charité, ni,
surtout, de l'humilité. Il ira même
jusqu'à se croire autorisé à
donner des conseils à son
Maître...
Après le premier miracle de
la multiplication des pains, nous le trouvons, en
pleine tempête, sur la mer de Galilée,
avec les disciples, réunis dans la
même barque.
Jésus, qui est resté
seul sur le rivage, leur apparaît soudain,
marchant sur la mer. Épouvantés, les
disciples le prennent pour un
fantôme.
Simon Pierre se ressaisit le
premier : « Si c'est vous,
Seigneur, dit-il, ordonnez que j'aille à
vous sur les
eaux ».
- Viens, répond
Jésus. Bravement, il s'élance. Mais
le vent souffle avec violence et au bout de
quelques moments Pierre a peur. Il enfonce, il
appelle Jésus à son
secours.
- Homme de
peu de foi, pourquoi as-tu
douté ? lui dit son
Maître, en le relevant
(St Matthieu XIV. 31).
En une autre occasion, Pierre
obéissant à sa nature impulsive et
irréfléchie, s'interpose follement
entre la Croix et le Rédempteur... Aussi
s'attire-t-il la foudroyante
apostrophe :
- Arrière de moi, Satan, tu
m'es en scandale !
Ou encore, nous l'entendrons poser
à Jésus une question qui semble
sortie d'un coeur bien sec et bien froid :
« Seigneur, si
mon frère pèche contre moi, combien
de fois lui pardonnerai-je, sept
fois ? »
Un jour de la semaine de la Passion,
comme Jésus parle ouvertement aux Douze de
son supplice qui approche, Pierre l'interrompt pour
dire : « Quand vous seriez pour tous une
occasion de chute, vous ne le serez jamais pour
moi ! » Paroles bien
imprudentes, bien
présomptueuses, et combien
désobligeantes, aussi, pour les autres
apôtres ! Pierre est sûr de lui.
Il se sent le plus fort ; serait-ce parce
qu'il tient une arme dans sa
main ?...
« Veillez, priez, dit le
Maître qui sait à quoi s'en tenir sur
ses protestations, l'esprit est prompt, mais la chair
est faible »
(St Matthieu XXVI. 40).
Et enfin, la nuit douloureuse entre
toutes, lorsque son Maître, accablé de
fatigue et d'angoisse, lui demande en grâce,
ainsi qu'à deux autres disciples, de veiller
une heure avec lui, l'affreuse nuit de
Gethsémané, il s'endort et le laisse
seul, quelques heures à peine avant le
supplice...
Nous arrivons à la faute la
plus grave de sa vie : son triple reniement.
Il est difficile d'imaginer une
lâcheté plus
caractérisée. Jésus, son
Maître, est arrêté : Pierre
se sauve d'abord, puis suit Jésus à
distance et lorsque, à trois reprises
différentes, quelqu'un dit : Toi aussi
tu étais avec Jésus, le
Galiléen, il répond avec des
imprécations et en jurant : je ne
connais pas cet homme !
Ah ! oui, la chair de Pierre
est faible. Et cependant, il est depuis trois ans
disciple du Christ ; depuis
trois ans, il a subi son influence... Et quand nous
pousserons encore plus loin dans la vie de St
Pierre, nous y verrons que même après
avoir été confirmé par son
Maître, après avoir reçu le St
Esprit, il lui arriva d'interpréter, un
jour, l'Évangile d'une façon telle
que St Paul est obligé de le fustiger
durement en public, lui reprochant de ne pas
marcher droit selon la vérité...
(Galates Il. 11-14).
Tous ces traits dépeignent
admirablement l'homme : Très impulsif,
se reprenant aussi vite qu'il s'est donné,
prompt à croire comme à douter, tour
à tour téméraire et peureux,
timide et résolu, bouillant et
lâche... Au fond, ne trouvons-nous pas
là, par bien des points, notre portrait
à tous ?
Et si Jésus témoigne
à Pierre tant d'affection et de confiance,
ne veut-Il pas indiquer que connaissant les
imperfections de son apôtre, Il attache
surtout du prix à la droiture de coeur
et à la franche
volonté ?
Mais notre premier mouvement est de
trouver étrange que Jésus ait
appelé à être apôtre, le
distinguant même des autres, un homme n'ayant
pas plus de courage, pas plus de
constance naturelle. Oui, mais,
chez ses compagnons, que de choses aussi qui
surprennent ! Chez Thomas, que l'on serait
tenté d'appeler le modèle des
incrédules ; chez Jacques et chez Jean,
dits « les fils du tonnerre »,
qui demandent, un jour, que Jésus fasse
tomber le feu du ciel sur un bourg des Samaritains,
où l'on n'a pas voulu les recevoir ; ou
qui intriguent auprès du Maître pour
être assis l'un à sa droite, l'autre
à sa gauche, quand Il sera venu dans sa
gloire ; et tous, quand, par exemple, ils
repoussent durement de petits enfants que l'on
amène à Jésus pour qu'Il les
bénisse
(St Jean XX. 27 ;
St Luc IX. 54 ;
St Marc X. 13 ;
35-37), ou enfin quand ils sont
l'objet de la douloureuse exclamation du Sauveur,
en une circonstance bien connue : ô race
incrédule, jusques à quand vous
supporterai-je ?
(St Matthieu XVII. 17 ;
St Marc IX. 19).
Ah ! ne nous y méprenons
pas. Ce n'est point parce que ces hommes sont
parfaits que Jésus les appelle à le
suivre, mais c'est pour les placer sur le chemin de
la perfection. C'est surtout pour notre propre
instruction qu'Il les prend tels qu'ils sont, afin
de nous montrer ce que, par sa grâce, ils
vont ensuite devenir, et, en
définitive, ce que par la même
grâce, nous pourrions nous aussi
devenir.
Sans doute, ils ont tout
quitté, tout vendu pour suivre le
Maître, tout ce qui est à eux. Mais ce
qu'il va leur falloir faire, maintenant, pour
devenir des colonnes dans l'édifice, dans
cette Église dont Jésus reste
toujours la pierre angulaire, c'est renoncer, c'est
mourir à tout ce qui est en
eux-mêmes.
Donc, dans le caractère de
ces hommes, dans leur tempérament, dans
leurs défauts, dans leurs
inconséquences, dans leurs faiblesses, nous
nous retrouvons. Ils ont été et que
nous sommes : sujets aux mêmes
faiblesses...
C'est ici que se manifeste, dans
toute sa merveilleuse beauté, l'action
bénie du Saint-Esprit qui va déposer
en « ces vases de terre »,
« les richesses
incompréhensibles de
Christ ».
Une transformation inouïe
commence chez chacun d'eux, après la
Pentecôte, à mesure que Dieu prend
pleinement possession de leur
être.
Et si, par l'Esprit, et par le
précieux sang du Calvaire, ils ont, eux, pu
faire mourir, la concupiscence
de la chair, la concupiscence des yeux et l'orgueil
de la vie, s'ils en ont été
purifiés, s'ils en ont triomphé,
n'est-il pas vrai que nous pourrons en triompher
aussi, par la même grâce de notre
Dieu ?
Revenons maintenant à St
Pierre.
Tous ces fléchissements,
toutes ces faiblesses, relevés chez
l'apôtre, chez celui qui devait, par la
suite, glorifier si hautement son Maître,
sceller de son sang sa fidélité
à la Croix, ne furent, que comme des ombres
rapides et passagères sur sa belle et noble
vie.
Nous avons vu ses graves
défauts, ses flottements douloureux, mais
aussi, quel esprit vif, original, quels
élans merveilleux !
Lorsque Jésus, marchant sur
la mer au milieu de la tempête, est pris pour
un fantôme par les Douze, qui donc s'est
ressaisi le premier parmi les disciples
épouvantés ?
Pierre !
Qui s'est élancé sur
l'eau pour répondre à l'invitation du
Maître ? Pierre !
Lorsque le Christ interroge ses
disciples : Et vous, qui dites-vous que je
suis ? Qui lance sans hésiter la parole
du coeur, la parole de foi ? Pierre, toujours
Pierre.
N'est-ce pas lui qui, en une heure
critique, lorsque Jésus demande aux Douze,
émus par l'abandon de plusieurs :
« Et vous, ne voulez-vous pas aussi
vous en aller ? » n'est-ce pas
Pierre, au nom de tous, qui prononce la
décisive déclaration :
« À qui irions-nous, Seigneur,
vous avez les paroles de la Vie
éternelle ! Et nous avons cru et nous
avons connu que vous êtes le Christ, le Saint
de Dieu ».
Sans doute, il y a les heures
affreuses du reniement, mais aussi quels remords,
quelles larmes, quel repentir !
Et quand il s'est attiré
quelque réprimande, quelque juste reproche,
quelle humilité, quelle loyauté de
coeur pour le reconnaître !
Voilà pourquoi St Pierre est,
malgré tout, avec St Jean, le disciple
favori, le disciple bien-aimé du
Maître. Car, il l'est bien, disciple
favori.
N'est-ce pas lui que Jésus
choisit, avec Jacques et Jean, pour être
témoin de sa
transfiguration ?
N'est-ce pas à lui, le
premier des apôtres, qu'apparaît
Jésus ressuscité ?
(I Corinth. XV. 5)
N'est-ce pas lui qui est le
porte-parole du Saint-Esprit, le jour de la
Pentecôte ?
N'est-ce pas lui, encore, qui
accomplit le premier miracle relaté dans les
Actes des apôtres ?
N'est-ce pas lui, qui est, dans un
sens imagé, le premier à ouvrir toute
grande la porte du Royaume des cieux aux hommes, en
leur annonçant la bonne nouvelle du salut
gratuit et parfait par Jésus-Christ ?
N'est-ce pas lui, l'apôtre
Pierre ?
Et qui moissonne les prémices
de la gentilité ? N'est-ce pas encore
le même apôtre, en la personne du
centenier Corneille ?
On pourrait citer de nombreux autres
exemples.
Nous sommes donc d'accord avec J.-A.
Bost lorsqu'il dit que les Protestants semblent
avoir un peu trop méconnu, par une
réaction qui s'explique, d'ailleurs, le
rôle très spécial, le
rôle du « primus inter
pares », le premier entre ses
égaux, attribué à Simon Pierre
par le Seigneur, d'abord, et aussi par les
Évangiles, qui le placent toujours en
tête des apôtres, dans
l'énumération de leurs noms
(1).
Et il est bien compréhensible
qu'à l'heure où l'Eglise, oubliant
les recommandations de son divin fondateur, se mit
inconsciemment à calquer son organisation
sur les principes des autocraties politiques, il
ait pu apparaître comme l'homme tout
indiqué pour servir de première
pierre au colossal édifice romain.
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