La
Cité de l'Âme
La grande Cité de l'Âme
CHAPITRE PREMIER
LA VILLE. - SON FONDATEUR. - SA PERFECTION. - LE
GÉANT DIABOLUS ET SA LÉGION. LE
COMPLOT. - L'ATTAQUE DE LA CITÉ. - MORT DES
SEIGNEURS, RÉSISTANCE ET INNOCENCE. -
DÉFECTION DES NOTABLES DE LA VILLE
D'ÂME. - LA REDDITION. DIABOLUS EST
PROCLAMÉ ROI.
L'auteur de ces lignes a beaucoup
voyagé ; il a porté ses pas en
de nombreux pays et contrées, et c'est ainsi
que certain jour il atteignit le fameux continent
de l'Univers. Cet Univers est immense, spacieux,
situé entre les deux pôles, au centre
des quatre points cardinaux, coupé de
montagnes et de vallées ; bref, il
occupe une situation spéciale et
privilégiée. Pour autant que j'aie pu
m'en rendre compte, il est riche, fertile, bien
peuplé, et l'air qu'on y respire est
très doux.
Ses habitants n'ont pas tous la
même couleur, ni le même langage, non
plus que la même religion. Ils
diffèrent autant sur tous ces points que les
planètes diffèrent l'une de l'autre
[à ce qu'on assure]. Les uns ont raison, les
autres ont tort ; comme il arrive aussi dans
les régions de moindre importance.
Dans ce pays, je viens de le dire, il me
fut donné de voyager : je l'ai parcouru
en tous sens, et cela longtemps, jusqu'au point de
m'initier à la langue maternelle, aux
coutumes et aux manières de ceux avec qui je
vivais. Et pour dire la vérité,
j'éprouvais de grandes jouissances à
voir et à entendre ce qui se faisait en
cette contrée, de sorte que je m'y serais
volontiers fixé tout à fait pour y
vivre et y mourir. (Tant j'étais conquis par
ses habitants et leur activité) si mon
Maître ne m'avait rappelé pour
travailler sous ses ordres, et pour me demander
compte de mon service.
Or, il existe dans ce noble pays de
l'Univers une ville de grande renommée,
comparable à un très précieux
joyau : une corporation nommée
Âme d'homme ; la construction de
cette ville est si extraordinaire, sa situation si
favorisée, ses privilèges si grands
(je pense ici à ses origines) qu'on peut
bien lui appliquer ce qui fut dit autrefois du
Continent au sein duquel elle
s'élève, « qu'elle n'a pas
son égale sous les
cieux. »
Pour ce qui est de la situation, elle
est placée entre deux mondes. D'après
les meilleures autorités que j'ai pu
consulter, et les sources les plus
autorisées, son fondateur et son architecte
fut Shaddaï : il la construisit pour son
propre plaisir. Il en fit comme le miroir, le
centre glorieux de tout ce qu'il avait
créé en ce pays, le couronnement de
toute son oeuvre. En vérité, cette
ville de l'Âme était si belle que,
nous disent les auteurs antiques, les fils de Dieu
en la contemplant éclatèrent en
cantiques de louange.
Non seulement elle était
magnifique 'à contempler, mais elle
était aussi très puissante, et
exerçait l'autorité sur tout le pays
environnant. Tous avaient l'ordre de
reconnaître Âme d'Homme comme ville
métropole, tous devaient lui rendre hommage.
Bien plus, la ville elle-même avait
reçu de son Roi l'ordre formel et le pouvoir
d'exiger de tous service et obéissance, et
d'imposer l'un et l'autre à ceux qui, de
quelque manière, tenteraient de s'y
dérober.
Un palais superbe, magnifique,
s'élevait au centre de cette ville. Pour la
solidité de ses mitrailles, ce palais valait
un château-fort, sa beauté
était celle d'un paradis, quant à ses
dimensions elles étaient telles qu'elles
renfermaient le monde. De par la décision du
roi Shaddaï, il devait être le seul
habitant de ce palais ; d'abord parce que tel
était son bon plaisir ; ensuite pour
empêcher que la frayeur des étrangers
ne tombât sur la ville. Il s'y trouvait bien
une garnison, mais elle était uniquement
composée d'hommes de la Cité.
Les murs de la ville elle-même
étaient d'une solidité à toute
épreuve : ils étaient construits
de telle manière que sans le concours des
habitants, il était impossible de les
ébranler ou de les détruire de
façon définitive.
C'est en cela que résidait la
suprême sagesse de celui qui avait
édifié la cité de
l'Âme : ses murs ne pouvaient pas
être renversés ou endommagés,
même par le plus puissant des adversaires et
des potentats, si les hommes de la ville
eux-mêmes n'y donnaient leur
consentement.
Cette ville célèbre de
l'Âme avait cinq portes par lesquelles on
pouvait entrer ou sortir : mais elles
étaient construites de même
façon que les murs, c'est-à-dire
qu'on ne pouvait les forcer, et que pour les
ouvrir, il fallait le bon vouloir ou l'autorisation
des habitants. Voici les noms de ces portes :
la Porte de l'Oreille, la Porte de l'Oeil, la Porte
de la Bouche, celles du Nez et du Toucher.
La ville de l'Âme jouissait encore
de bien d'autres privilèges, ce qui, avec ce
que nous avons déjà dit, fait
éclater aux yeux de tous sa gloire et sa
puissance. Ainsi elle possédait toujours en
ses murs tout ce qui lui était
nécessaire ; elle avait les lois les
meilleures, les plus parfaites, les plus
excellentes, qui existassent à
l'époque. Dans son enceinte on n'aurait pu
trouver ni malfaiteur, ni hypocrite, ni
misérable traître ; tous les
habitants étaient droits et honnêtes,
tous étaient unis ; et vous savez que
c'est là le secret de la force. Ajoutez
à tout ceci, la faveur et la protection du
Roi Shaddaï ; celles-ci étaient
assurées à la Cité dont il
faisait ses délices, aussi longtemps qu'elle
restait loyalement attachée à son
Prince.
Mais il arriva que certain jour,
Diabolus, un puissant géant, fit l'assaut de
la fameuse Cité de l'Âme afin d'en
faire son habitation : Ce géant
était le roi des Noirs, et un prince des
plus ambitieux. Nous dirons d'abord quelques mots
de ses origines : puis nous verrons comment il
prit la ville.
Ce Diabolus qui est, à la
vérité, un prince grand et puissant,
est tout à la fois chétif et
misérable. Au début, il était
l'un des serviteurs du Roi Shaddaï, qui
après l'avoir créé, lui avait
attribué une haute et puissante situation,
en tant que gouverneur de principautés
faisant partie de ses meilleurs territoires et
possessions. Ce Diabolus fut créé
Fils de l'Aurore : situation exaltée
lui valant beaucoup d'honneur et de gloire, et un
revenu qui aurait dû satisfaire son coeur
luciférien, si ce coeur n'avait pas
été aussi insatiable et.
démesuré que l'enfer
même,
Or, se voyant si grand, et
entouré de tant d'honneur, il ne pensa plus
qu'à une chose : obtenir plus de
gloire, atteindre à un état encore
supérieur au sien, dominer sur toutes choses
comme seul seigneur et exercer lui seul le pouvoir,
sous l'autorité suprême de
Shaddaï. Or cette situation qu'ambitionnait
Diabolus, Shaddaï l'avait déjà
conférée à son propre fils.
Diabolus se mit à examiner la situation.
à la considérer sous toutes ses
faces, puis il s'ouvrit à ses projets
ambitieux à quelques-uns de ses compagnons
qui lui promirent assistance. Bref, ils
arrivèrent à cette conclusion qu'il
fallait se débarrasser du fils du Roi pour
entrer en possession de son héritage. La
trahison fut décidée, le moment de la
révolte fixé, l'ordre lancé,
le rendez-vous assigné aux rebelles,
l'attaque livrée.
Le Roi et son Fils ayant
l'omniscience connaissaient toutes les
avenues qui conduisaient aux possessions
royales ; et comme le Roi aimait son Fils
autant que soi-même, cette trahison lui
déplut et l'offensa souverainement. Alors
que fit-Il ? Il prit les coupables sur le
fait ; les convainquit de trahison, de
rébellion, de conspiration, avec
commencement d'exécution, et Diabolus et les
siens furent déclarés déchus
du pouvoir ; ils furent cassés des
postes de confiance, d'honneur et de faveur qu'ils
avaient occupés jusque-là,
chassés de la Cour et condamnés
à être jetés dans l'Abîme
en attendant le jugement définitif de leur
trahison.
Rejetés de la sorte de leur
ancien état, sans bénéfices
d'aucune sorte, déshonorés, et
sachant bien que la décision du Roi
était irrévocable, ils
ajoutèrent encore à leur
iniquité ; et l'orgueil qui avait
provoqué leur perte s'accrut d'une haine
sans bornes contre Shaddaï et contre son Fils.
C'est ainsi que pleins de rage et de fureur,
errants de lieu en lieu à la recherche de
quelque chose qui assouvît leur désir
de vengeance : par exemple, la destruction de
quelque possession du Roi, ils arrivèrent un
jour dans la vaste région de l'Univers et
s'empressèrent de se diriger vers la ville
d'Âme humaine. N'était-ce pas
là l'une des principales créations du
roi Shaddaï ? Ne faisait-il pas de cette
Cité ses délices ? Ah ! ils
la tenaient leur vengeance : il fallait
à tout prix s'emparer de la Ville. Certes,
ils connaissaient bien son légitime
propriétaire, puisqu'ils avaient
assisté à sa fondation et à
son embellissement. Mais c'est justement parce
quelle appartenait à Shaddaï que les
mécréants voulaient la
conquérir. Aussi dès que, de loin,
ils aperçurent la ville, ils
poussèrent des cris sauvages et rugirent
comme le lion qui va bondir sur sa proie. Leur joie
était sans bornes :
« Voilà le prix, hurlaient-ils. Le
voilà le moyen de nous venger du roi
Shaddaï pour la manière dont il
nous a traités. Un conseil de guerre fut
convoqué ; et tous s'assirent pour
examiner les voies et moyens auxquels il convenait
de recourir pour conquérir la ville fameuse
de l'Âme. Quatre manières de
procéder furent retenues et
examinées :
Primo : Devaient-ils se
montrer tous ensemble et laisser voir leurs
desseins aux habitants de la Cité de
l'Âme ?
Secundo : Fallait-il livrer
immédiatement l'assaut et se montrer dans un
équipement devenu misérable et
loqueteux ?
Tertio : Fallait-il se
montrer sous ses vraies couleurs aux habitants de
la Cité, et ne leur laisser aucune illusion
sur le but poursuivi, ou bien valait-il mieux
recourir à la séduction et à
la ruse dans les discours et
l'action ?
Quarto : Était-il
préférable de donner des ordres
secrets à quelques-uns du parti et faire
tuer ceux des chefs de la ville qui pourraient se
montrer ? Ceci les avantagerait-il et les
aiderait-il à atteindre le
but ?
Ces propositions furent
étudiées une à une ; et
il fut répondu par la négative
à la première. Il ne serait, pas sage
de se montrer tous ensemble aux abords de la
ville ; l'apparition d'une nombreuse compagnie
pourrait alarmer et effrayer les habitants, ce qui
ne serait pas à redouter si quelques
individus seulement ou même un seul se
présentaient. Diabolus prit alors la parole
et dit : « Il est impossible que
nous nous emparions de la ville par force puisque
personne n'y peut entrer sans qu'elle y donne son
consentement. Il faut donc n'agir qu'en petit
nombre, ou même laisser faire un seul
individu. Et si vous le voulez ce sera
moi. » Tous tombèrent d'accord sur
ce point, et passèrent à l'examen de
la seconde proposition.
Se ferait-on voir à la
cité de l'Âme en si lamentable
équipement ? - À nouveau la
réponse fut négative. « Il
fallait s'en garder absolument. Bien que la ville
d'Âme d'Homme eût reçu, dans le
passé, une certaine connaissance de
quelques-unes des choses du domaine invisible et
même qu'elle eût pris quelque part
à certaines d'entre elles, elle n'avait
certainement jamais encore vu aucun être du
domaine spirituel en si misérable et si
triste condition. » Ces paroles furent
prononcées par le farouche Alecto. Apollyon
dit alors : « L'avis est bon ;
il est certain que si l'un ou l'autre d'entre nous
se montrait tel qu'il est maintenant, ceci
jetterait les habitants de la Cité dans la
consternation, la perplexité, et les
amènerait à se mettre sur leurs
gardes. Et, comme vient de le dire mon seigneur
Alecto, c'est bien en vain que nous essaierions
alors de prendre la ville. » À son
tour, le puissant géant
Béelzébub donna un conseil
identique.
« Car, dit-il, si les
habitants d'Âme d'Homme ont vu autrefois des
êtres semblables à ce que nous
étions, ils n'ont certainement encore jamais
rien vu qui approche de ce que nous sommes. Il est
donc préférable, à mon sens,
de se présenter à eux sous le
déguisement d'un être qui leur est
connu et familier. » Tous se
rangèrent à cet avis. Mais alors sous
quelle forme, quelle couleur, quel
déguisement, fallait-il se laisser voir pour
essayer de s'emparer de la Cité de
l'Âme ? L'un disait d'une façon
et l'autre d'une autre. Enfin Lucifer
suggéra que Sa Seigneurie ferait bien
d'emprunter les dehors de l'une des
créatures sur lesquelles dominaient les
habitants de la Cité. Étant
habitués à voir celles-ci et dominant
sur elles, jamais les citoyens de la Cité de
l'Âme ne supposeraient qu'elles pussent
devenir un danger pour la Ville. Et pour que tous
fussent aveuglés, il était
désirable d'emprunter l'extérieur de
quelque créature surpassant les autres en
sagesse. Tous applaudirent à ce conseil et
il fut décidé que le géant
Diabolus prendrait le déguisement d'un
dragon. En ce temps-là, les dragons
étaient aussi communs dans la Cité
que le sont aujourd'hui les moineaux de nos villes
et de nos campagnes. Or, rien ne pouvait exciter
l'étonnement ou la suspicion des habitants,
de ce qu'ils connaissaient dès
l'origine.
Les conspirateurs
étudièrent ensuite le
troisième point : Devaient-ils laisser
voir leurs intentions aux habitants, ou les
cacher ? Ils tombèrent d'accord qu'il
était préférable d'user de
dissimulation pour la même raison
déjà donnée
précédemment :
c'est-à-dire la situation inexpugnable de la
ville, ses murs et ses portes imprenables, pour ne
rien dire de la forteresse. Enfin il fallait tenir
compte de l'impossibilité absolue de venir
à bout des habitants à moins
d'obtenir leur consentement. -
« D'ailleurs, ajouta Légion, s'ils
découvraient nos intentions, ils
appelleraient aussitôt le Roi à leur
secours ; et en ce cas notre compte serait
promptement réglé. Recouvrons donc
notre attaque d'un manteau de franchise apparente
et d'équité ; entassons autant
de mensonges, de flatteries, de promesses qu'il
nous semblera utile pour dissimuler notre
action : feignons de croire à des
choses qui n'existent pas, promettons-leur ce que
nous ne donnerons jamais. Par ce chemin-là,
nous pourrons vaincre la Cité de
l'Âme, nous l'amènerons à
ouvrir elle-même ses portes, et à
souhaiter notre compagnie. Je crois que ce projet
est le bon, et voici pourquoi : les habitants
de cette Cité sont gens simples et
innocents, ils sont tous honnêtes et
véridiques ; ils ignorent donc
jusqu'ici les attaques du mensonge et de
l'hypocrisie, n'ayant jamais eu affaire aux
lèvres trompeuses. Donc en nous
déguisant de la sorte, nous ne serons pas
découverts : nos mensonges seront pour
eux vérité, et notre dissimulation,
honnêteté. Ils croiront en nous en
croyant en nos promesses ; très
particulièrement si nous savons envelopper
nos dires du vêtement de l'amour et d'un
apparent désir
désintéressé de travailler
à leur avantage et à leur plus grand
bien. »
Pas une parole ne s'éleva contre
ce discours, qui tombait des lèvres de
Légion comme l'eau dévale sur une
pente rapide. Et l'on aborda aussitôt le
quatrième et dernier point : Ne
serait-il pas sage de donner des ordres pour qu'un
archer de la Compagnie se chargeât de tuer
l'un des principaux de la ville, si cela pouvait
aider à atteindre le but ?
Ici la réponse fut affirmative.
Oui, cela pourrait faciliter l'action ; et ils
décidèrent aussitôt la mort
d'un certain M. Résistance, le capitaine de
la Cité. Ce Capitaine Résistance
était l'une des personnalités les
plus en vue de la Ville : le géant
Diabolus le redoutait, et son armée le
craignait plus que tous les autres habitants
réunis. Le meurtre fut donc
résolu ; et on tomba d'accord qu'on
chargerait Tisiphone, l'une des furies du lac, de
le perpétrer.
La séance du Conseil fut alors
levée ; et tout aussitôt on passa
à l'action. Toute la compagnie s'approcha de
la Ville convoitée, mais en veillant
à se rendre invisible à l'exception
d'un seul membre cependant, et celui-là se
présentait sous les dehors d'un dragon,
ayant emprunté le corps d'une de ces
créatures.
LE SIÈGE
DE LA CITÉ
Les rebelles s'approchèrent de la Ville
du Roi Shaddaï et se massèrent non loin
de la porte de l'Oreille qui est le lieu d'audience
pour ceux qui sont en dehors de l'enceinte ;
comme la porte de l'Oeil est la place de
surveillance. Diabolus mit une embuscade à
la distance d'un trait de flèche, avec ordre
de tuer le capitaine Résistance. Ses
dispositions prises, le géant
s'avança jusqu'à la porte et sonna de
la trompette, ce qui était la manière
de ce temps-là pour quiconque demandait une
audience. Diabolus avait pris avec lui
« Méchante Pause » qui
lui servait d'orateur lorsqu'il était pris
de court. Les chefs de la Cité : le
Seigneur Innocence, le Seigneur Volonté, le
Seigneur Maire, M. l'Archiviste et le Capitaine
Résistance se présentèrent sur
la muraille pour savoir qui était à
la porte, et ce que désiraient les
visiteurs ? Ce fut le Seigneur Volonté
qui prit la parole et demanda qui était
là ? Pourquoi venait-on déranger
la paisible Cité par les sons
éclatants de la trompette ?
Avec un air plein de douceur et un
discours onctueux, Diabolus répondit comme
suit : « Seigneurs de la fameuse
Cité de l'Âme, il vous est facile de
percevoir que je n'habite pas loin de chez
vous ; je suis un voisin, et j'arrive en
service commandé. Mon roi m'envoie vers vous
pour vous rendre hommage, et pour que je vous serve
dans la mesure de mes moyens. Afin de m'acquitter
fidèlement de mon ambassade, je dois vous
faire une communication importante. Accordez-moi
donc l'audience que je sollicite et
écoutez-moi patiemment. Et pour commencer,
laissez-moi vous dire qu'en l'occurrence je ne
pense pas à moi mais à vous ;
que je ne recherche pas mon avantage, mais le
vôtre ; la chose sera manifeste et vous
apparaîtra telle quand j'aurai exposé
devant vous toute ma pensée :
« Eh bien Messieurs, pour vous
dire vrai, je suis venu pour vous montrer comment
vous pourriez être délivrés de
l'esclavage où vous êtes ; car
vous êtes des esclaves, bien que vous ne vous
en rendiez pas compte. »
[En entendant ces paroles
étranges, les habitants de la Cité
commencèrent à se frotter les
oreilles : Qu'était-ce que ce
discours ? Qu'avait-il dit ? Où
voulait-il en venir ? etc...].
« J'ai quelque peu à
vous dire au sujet de votre Roi, de sa loi et de
vous-mêmes. Votre Roi, je le sais, est grand
et puissant ; cependant tout ce qu'il vous a
dit n'est pas véritable et ne vous est pas
avantageux.
1° Tout ce qu'il a dit pour vous
maintenir dans la crainte n'est pas
véritable, et ce qu'il a annoncé
comme devant survenir si vous enfreignez ses
ordres, n'arrivera pas. Mais si le danger qu'il dit
existait vraiment, quel esclavage que d'être
sous la constante terreur du plus grand des
châtiments, et cela à cause d'un petit
fruit dont il ne faudrait pas manger.
2° J'ajouterai que la loi de votre
Roi n'est pas bonne : elle est
déraisonnable, compliquée,
intolérable. Déraisonnable, car,
comme je viens de le dire, le châtiment n'est
pas proportionné à l'offense. Quelle
différence, quelle disproportion, entre la
vie et une pomme ! Et cependant l'une
répond de l'autre dans le Code de votre
Shaddaï ! je dis encore que sa loi est
compliquée, car vous pouvez manger de tout,
et tout aussitôt une restriction : il ne
faut pas manger de cela.
3° J'ajouterai qu'elle est
intolérable ; car le fruit qui vous est
interdit (si toutefois cette interdiction
existe ?) est celui-là même, et
celui-là seulement, qui, étant
mangé, vous procurerait un grand bienfait
que vous ignorez encore. La chose est patente, et
le nom même de l'arbre donne la preuve de ce
que j'avance. Il est nommé
« l'arbre de la connaissance du bien
et du mal ». Avez-vous cette
connaissance ? Non, n'est-ce pas ; et
vous ne pouvez même pas concevoir combien ce
fruit est excellent, agréable, et combien il
est désirable pour communiquer la sagesse,
aussi longtemps que vous restez en la
dépendance de votre Roi en lui
obéissant. Est-il juste que vous soyez tenus
dans l'ignorance et l'aveuglement ? Pourquoi
vous fermer les portes de la connaissance et de la
sagesse ? Ah ! Pauvres habitants de la
célèbre Cité de l'Âme,
vous n'êtes pas libres ! Vous êtes
dépendants et même vous êtes
esclaves ! Et cela à cause d'une
lamentable menace, d'un ordre donné, sans
qu'aucune raison y soit annexée. Rien !
Sinon le bon plaisir du Roi Shaddaï ;
son : « Je le veux ; que cela
soit ! » N'est-il pas douloureux de
penser que la chose même qui vous est
interdite vous conférerait, si vous pouviez
la faire, et la sagesse, et l'honneur. Car alors,
vos yeux seraient ouverts et vous seriez comme des
dieux. Considérant que les choses sont bien
telles que je les expose, est-il possible
d'imaginer un esclavage plus terrible que le
vôtre, une domination quelconque plus
impitoyable que celle que vous subissez ? On
vous traite en inférieurs, on vous environne
de restrictions ; je crois avoir suffisamment
démontré la chose. Y aurait-il une
servitude plus dure que celle qui résulte de
l'ignorance ? La raison ne vous dit-elle pas
qu'il vaut mieux avoir des yeux que de n'en point
avoir, et qu'il est préférable
d'être libre, plutôt que de demeurer
enfermé en une cave obscure et
malodorante ? »
À l'instant même, et comme
Diabolus prononçait ces paroles, Tisiphone
frappa le Capitaine Résistance qui se tenait
près de la porte ; la tête fut
touchée et, au grand étonnement des
habitants, le Capitaine tomba mort par-dessus la
muraille ; ceci encouragea beaucoup Diabolus.
Voyant son Capitaine mort (il était le seul
homme de guerre dans la ville), la Cité de
l'Âme perdit tout courage ; d'ailleurs
elle n'avait plus le coeur de résister.
C'était bien là ce que voulait
Diabolus. M. Méchante Pause, l'orateur
amené par Diabolus, se leva aussitôt,
et s'adressant aux habitants de la Cité de
l'Anse, dit :
- « Messieurs, mon
maître a aujourd'hui le bonheur de s'adresser
à des gens paisibles et dociles, et nous
espérons bien réussir à vous
faire accepter l'excellent conseil que vous venez
d'entendre. Mon Maître a pour vous un
très grand amour. Il sait bien qu'en vous
parlant comme il vient de le faire, il encourt la
colère du roi Shaddaï ; et
cependant, s'il était besoin, son amour le
pousserait à faire encore davantage. Il est
d'ailleurs inutile de prononcer un mot de plus pour
confirmer ce qu'il a dit ; chaque parole
contient sa preuve. Ainsi le nom seul de l'arbre
suffirait à mettre un terme à la
controverse, si celle-ci se produisait. Je me
permettrai seulement de vous donner un tout petit
avis, avec l'autorisation de mon Seigneur (et ici
Méchante-Pause fit une profonde
révérence à Diabolus).
« Pesez les paroles de mon
Maître ; regardez l'arbre, contemplez
son fruit si plein de promesses, songez que vous ne
savez que bien peu de chose, et que c'est ici le
chemin de la Connaissance. Et si vous
hésitez encore à faire ce que nous
vous disons, si vos raisons d'obéissance
tiennent encore debout, si vous négligez de
suivre le très excellent conseil de mon
Maître, je serai bien obligé de
conclure que vous n'êtes pas les gens
intelligents que je vous crois être, et que
je me suis lourdement
trompé. »
En entendant ces discours, et en
considérant que le fruit de l'arbre
était bon à manger et agréable
à la vue ; que, de plus, il
était propre à élargir le
champ de la connaissance d'après les dires
des visiteurs, les habitants suivirent les
suggestions de l'ennemi, en prirent et en
mangèrent. Mais avant que cet acte fut
consommé, alors que Méchante-Pause
parlait encore, le Seigneur Innocence s'affaissa
comme évanoui. Avait-il été
pris de nausées à l'ouïe de ces
paroles ? Ou bien avait-il été
touché par une flèche ? Ou
encore fut-il asphyxié par l'haleine
empoisonnée de l'infâme
créature ? Je serais enclin à
accepter cette dernière hypothèse.
Hélas ! Malgré tous les efforts
qui furent faits, on ne put le ramener à la
vie. Le Capitaine Résistance et le Seigneur
Innocence étaient morts ! Or ils
étaient tous deux la gloire de la
Cité de l'Âme... Avec eux, toute
noblesse semblait s'être enfuie de la Ville,
car ses habitants oubliant le Roi Shaddaï, se
mirent à suivre les conseils de Diabolus, se
plaçant ainsi sous la domination de l'Ennemi
dont ils devinrent les esclaves et les vassaux,
comme il va être raconté dans la
suite.
À peine avaient-ils mangé
du fruit de l'arbre de la Connaissance du Bien et
du Mal, qu'une étrange ivresse monta au
cerveau des citoyens de la Cité. Oubliant
toute prudence, ils ouvrirent toutes grandes
à Diabolus et à sa suite, la porte de
l'Oreille et celle des Yeux. Leur excellent Roi, sa
Loi, et le châtiment qui devait atteindre
quiconque l'enfreindrait, ils n'y pensaient
plus ! Le passé semblait aboli.
Dès qu'il fut dans la place,
Diabolus se dirigea vers le coeur de la Ville pour
assurer sa conquête. Constatant qu'il avait
gagné les habitants, il jugea prudent de
prononcer un second discours sans plus attendre. -
« Hélas !
gémit-il ; pauvre Cité de
l'Âme ! Je t'ai apporté l'honneur
et la liberté ; mais maintenant
t'abandonnerais-je ? Je ne le puis pas ;
tu dois être mise en état de
défense. Shaddaï sera courroucé
en apprenant que tu as brisé tes entraves,
et rejeté sa Loi. Que vas-tu faire ?
Après avoir goûté de la
liberté, souffrirais-tu qu'on te
retirât tes privilèges ?
Décide toi-même ! »
Alors, d'une seule voix, les habitants dirent
à ce « buisson
épineux » : -
« Toi, tu régneras sur
nous. »
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