La
Cité de l'Âme
AVANT-PROPOS
JOHN BUNYAN
(1628-1688)
«La Sainte Guerre», titre cinglais
de l'allégorie de J. Bunyan que nous
publions aujourd'hui, parut en 1682, quatre ans
après la première partie du
«Voyage du Chrétien » (1678), dont
la seconde partie ne parut qu'en 1684.
Voici le titre original et complet de
l'allégorie : « La Sainte Guerre que
fit Shaddaï à Diabolus pour ressaisir
la Métropole du Monde, ou « Comment la
Ville d'Ante d'Homme fut perdue et reprise.
»
Nous avons introduit dans ce travail une
division du sujet en chapitres, ce' qui en facilite
la lecture. Nous avons abrégé
certains passages un peu longs ou supprimé
des répétitions, qui auraient pu
fatiguer le lecteur ; modifications que Bunyan
aurait probablement introduites lui-même s'il
avait publié son livre en ce
vingtième siècle.
L. BRUNEL.
Cléebourg-Metz
1928.
John BUNYAN 1628-1688
Courte esquisse biographique
L'auteur du « VOYAGE DU PÈLERIN
» et de l'allégorie que nous publions
sous ce titre : « LA CITÉ DE
L'ÂME », naquit en l'an 1628 dans le
petit village d'Elstow, village situé
à une demi-heure de Bedford. C'est aussi
à Elstow que sa mère, Marguerite
Bentley, était née. Le père,
Thomas Bunyan, rétamait les casseroles. Nous
ne savons pas grand'chose sur les parents, hors
ceci : ils étaient très pauvres, et
firent apprendre un métier à tous
leurs enfants.
John fut envoyé à
l'école de Bedford où il apprit
à lire et à écrire. Le
père avait décidé qu'il lui
succéderait, et le jeune garçon fut
bientôt appelé à l'aider dans
son travail. De très bonne heure il
s'engagea sur la route facile qui mène
à la perdition. Dans le récit de sa
vie qu'il a écrit, Bunyan confesse qu'il
devint rapidement le chef des garnements du village
pour la maraude et la contrebande, et qu'il jurait
et mentait mieux qu'aucun d'entre eux. A plusieurs
reprises, il eut maille à partir avec la
justice et fut châtié. Bien qu'il n'y
parut pas à sa conduite, John Bunyan
reconnaît que sa conscience lui reprochait
ses fautes, et que jamais le sentiment religieux ne
mourut en lui. La pensée de l'au-delà
et de l'enfer le troublait, le poursuivait jour et
nuit, et jusque dans ses rêves.
Le jeune homme était d'une nature
courageuse, téméraire, violente
même, et de constitution robuste, vigoureuse
; bientôt, faisant taire tous remords, il
étouffa sa conscience dans les
débordements de sa fougueuse jeunesse. Loin
de craindre le danger, il semblait le braver. A
deux reprises, il risqua de se noyer : une fois
dans la rivière de Bedford, une autre fois
dans la mer. Un jour, trouvant une vipère,
il lui ouvrit la gueule avec un bâton et, de
sa main, lui arracha les crochets à venin
sans se blesser. Fait qui prouve et son courage et
sa dextérité. En 1642, il s'engage
dans l'armée des Parlementaires qui tient
campagne contre celle de Charles I. Au siège
de Leicester, il est désigné comme
sentinelle. Un camarade insiste pour occuper le
poste confié à Bunyan, on le lui
accorde et il y est tué. A nouveau, la vie
de John Bunyan était miraculeusement
préservée. Il ne semble pas que cela
ait amené le jeune homme à
réfléchir.
A vingt ans, il quitte l'armée, et,
suivant le conseil d'amis qui espéraient que
le mariage le sauverait d'une vie de
désordre, il épousa une orpheline.
Elle était si pauvre qu'elle n'apportait
dans le ménage qu'une soupière, une
cuillère et deux livres, qu'elle tenait de
son père, un puritain. L'un de ces livres
était intitulé : « La
Pratique de la Piété »,
l'autre : « Le chemin de l'homme droit vers
le ciel ». Leur lecture était le
seul délassement du ménage à
la fin d'une journée de labeur. Souvent
alors, la jeune femme parlait aussi à son
mari de son père, homme craignant Dieu, et
de la vie qui avait été la sienne.
Ceci eut une certaine influence sur Bunyan qui
reprit l'habitude d'assister aux services divins
deux fois par dimanche.
C'est ainsi que, certain jour, il entendit
un sermon de Christophe Hall, sermon qui fit sur
lui une profonde impression ; le prédicateur
y parlait du Dimanche, de la profanation du jour du
Seigneur, et il condamnait les choses que Bunyan
aimait le plus, le jeu et la danse très
particulièrement. Durant plusieurs heures
Bunyan fut en proie au remords, sa conscience
parlait avec force. Malgré cela, le soir, il
retournait s'asseoir à la table de jeu. A
peine y était-il, que la lutte
intérieure recommença. Il prit parti
contre sa conscience et retomba lourdement dans le
mal. Un mois après, tandis qu'il se laissait
aller à jurer grossièrement
près de la fenêtre d'un voisin, une
femme qui cependant ne jouissait pas d'une bonne
réputation, lui reprocha vertement les
jurons qu'elle venait d'entendre, lui
représentant que par sa conduite il pouvait
entraîner au mal la jeunesse de l'endroit.
Ces reproches venant de si bas le touchèrent
au vif, et de ce jour il prit la résolution
de ne plus jurer ; il réussit à la
tenir et triompha de ce vice.
C'est alors qu'il fit la connaissance d'un
homme très pauvre, un ami chrétien
qui attira son attention sur la
nécessité de la lecture des
Saintes-Écritures et sur le service de Dieu.
Il se mit à lire la Bible ; une
révolution s'opéra en lui et sa
conduite s'améliora au point que les voisins
le remarquèrent et en furent
étonnés. Après une
année de, combat il renonça
même à la danse ; il lui en
coûta beaucoup. Bien que converti, John
Bunyan avait encore une religion de propre justice
; il ignorait la Grâce.
Mais son métier de rétameur le
conduisit à Bedford chez des darnes d'une
réelle piété qui
s'étaient converties à la voix de
John Gifford. Elles respiraient la joie et Bunyan
en fut étonné. Elles lui
parlèrent de la résurrection, de la
misère de ceux qui comptent sur leurs
propres forces et non sur la grâce de Christ.
Ceci retint son attention, il comprit le bonheur de
ces chrétiennes et se mit à relire
les Écritures à la lumière de
la vérité qu'elles lui avaient
communiquée. Dorénavant, il relut de
préférence les épîtres,
alors qu'autrefois il préférait les
livres historiques. Il eut l'occasion de rencontrer
John Gifford lui-même : ses sermons pleins
d'humilité et de force, empreints de
repentir et de grâce, firent sur Bunyan une
impression profonde. Le prédicateur provoqua
en lui un véritable enthousiasme pour le
Seigneur, une grande attirance vers le Christ.
Gifford qui s'était converti comme Bunyan
après les années d'une jeunesse
orageuse, était particulièrement
qualifié pour guider celui-ci.
C'est en 1653 que Bunyan vint s'installer
à Bedford où, durant deux ans, il
connut encore des luttes intérieures. Mieux
il comprenait la grâce, plus son
péché lui semblait odieux ; il
craignit durant quelque temps d'avoir commis le
péché contre le Saint-Esprit et ne
pouvait trouver la paix. Enfin il connut
l'assurance du salut que Dieu donne et put
écrire ces lignes sur sa délivrance :
« Maintenant les entraves tombent vraiment de
mes pieds ; elles ont été
ôtées ; je suis délivré
de mes tristesses, de mes chaînes ; mes
tentations disparaissent ; et ces' terribles
passages bibliques : Marc III : 28, 29,
Hébreux XII, 16, 17, ne m'angoissent plus.
Je m'en vais joyeux vers ma demeure
éternelle me réjouissant de la
grâce et de l'amour de Dieu. »
John Bunyan avait vingt-sept ans, lorsque,
en 1655, il reçut enfin cette assurance du
salut après laquelle il soupirait. Il devint
alors membre actif de l'église baptiste, fut
baptisé une seconde fois et communia.
Jusqu'au moment de sa conversion, les gens
de son entourage ne voyaient guère en Bunyan
qu'une sorte de bohémien ; par la suite, ils
eurent de l'estime pour lui, et sa situation
s'améliora. Dans la chaumière
d'Elstow deux enfants étaient nées :
En 1650, Marie, sa fille aveugle qu'il aimait
tendrement et en 1654 Elisabeth. C'est à
Bedford en 1655 qu'il commença de
prêcher ; plus tard, il devait être
nominé prédicateur baptiste de
l'endroit.
Même alors, il continua son
métier, allant de village en village
travaillant et prêchant. Les gens. venaient
nombreux pour l'écouter. Il dressait sa
chaire partout: dans les forêts, dans les
granges, dans les prairies, parfois aussi dans les
églises. Effectivement, sous Cromwell, les
baptistes étaient autorisés à
se servir des églises qui, jusque-là,
étaient réservées au seul
culte anglican.
Le petit fait que nous citons
ci-après montre à quel point sa
prédication était
goûtée. Un jour qu'il était
attendu près de Cambridge, une foule de gens
avaient envahi le cimetière. Un
étudiant qui passait à cheval demanda
pourquoi il y avait tout ce concours de peuple ? On
lui répondit que John Bunyan, un
rétameur de casseroles, allait venir
prêcher. Pensant qu'il allait bien s'amuser,
le jeune homme mit pied à terre, confia son
cheval à un jeune garçon à qui
il remit quelques piécettes, et se joignit
à ceux qui attendaient Bunyan. Celui-ci
prêcha avec tant de puissance que le jeune
homme en fut profondément remué. Il
saisit par la suite toutes les occasions d'entendre
à nouveau le prédicateur, et plus
tard, sous Olivier et Richard Cromwell, il
annonça à son tour l'Evangile.
Les succès de Bunyan
excitèrent l'envie et la jalousie de bien
des ecclésiastiques ; il en subit le
contrecoup et eut bien des ennuis. Son premier
livre : « Éclaircissements sur
quelques vérités
évangéliques »
l'entraîna dans une polémique avec les
quakers. C'est à ce moment, en 1660, que
Charles II rappelé d'exil, monta sur le
trône. A Bréda, en Hollande, il avait
lancé une proclamation à son peuple
accordant « la liberté aux consciences
faibles et délicates. Personne ne devait
être inquiété pour ses
opinions, pourvu qu'elles ne troublassent pas la
paix du royaume ». Dès qu'il fut roi,
Charles II oublia ses promesses. Les anciennes lois
édictées contre les dissidents
entrèrent à nouveau en vigueur, et
même furent renforcées.
Les baptistes et leurs prédicants ne
purent plus se réunir qu'en secret. Bunyan,
certain jour, dut se déguiser en cocher, un
fouet à la main, pour pouvoir gagner le lieu
de réunion : une grange à
l'écart dans la campagne.
La loi ordonnait que la liturgie anglicane
fût lue au culte public. Bunyan ignora
l'édit, « qui ne le concernait pas
», pensait-il. Il fut dénoncé
par un traître comme ennemi du gouvernement
royal. Le 12 novembre 1660 il devait prêcher
à Samsell (Bedfordshire). Le juge Wingate
l'apprit, et ordonna secrètement qu'on se
saisît du prédicateur insoumis et
qu'on le lui amenât. Averti du danger, Bunyan
voulut se rendre quand même au lieu de
réunion, malgré les supplications de
ses amis. Fortifié par la prière, il
se rendit à Samsell ; il pensait y
prêcher sur ce texte:
« Crois-tu au Fils de Dieu ? »
[Jean IX : 25]. A peine avait-il` lu ce passage
qu'il fut arrêté. A sa demande, on
l'autorisa à dire quelques mots à
l'assemblée, puis on l'emmena en prison. Au
cours de l'instruction, il fut accusé de
fréquenter l'église de façon
diabolique et nuisible et de tenir des
assemblées et des réunions sans avoir
qualité pour cela. Bunyan dit
qu'effectivement il tenait des assemblées,
et qu'il ne pouvait pas s'engager à ne plus
prêcher. Sur quoi le juge lui dit :
« Tu es condamné à
rentrer en prison et à y demeurer encore
trois mois ; si ensuite tu refuses toujours
d'assister aux services de l'église
anglicane, tu seras banni du royaume. Et si tu y
rentres, sans y être autorisé, tu
seras pendu. »
-« Je n'ai rien à ajouter, dit
alors Bunyan ; car si je sortais aujourd'hui de
prison, demain je prêcherais de nouveau
l'Evangile avec le secours de Dieu. »
Bunyan s'accoutuma à l'idée de
la mort. Pour lui elle était la seule issue
possible puisque il ne pouvait se soumettre
à l'interdiction de prêcher. Il
prépara le sermon qu'il voulait adresser aux
spectateurs de son exécution, qu'il croyait
certaine. Cependant les choses ne devaient pas
aller jusque-là. Même l'exil lui fut
épargné.
Il dut d'abord subir un très
sévère emprisonnement dans les
cachots de Bedford. Ses amis essayèrent
inutilement de le faire élargir. Même
l'amnistie promulguée par Charles II en mars
1661 ne put le faire libérer. Pour Bunyan la
prison était un lieu terrible; dans son
Voyage du Chrétien, il la nomme
l'enfer.
LA MAISON OU
NAQUIT BUNYAN
Sa première femme était morte
d'une bien douloureuse maladie ; il
s'était alors remarié. Le plus
terrible pour lui, ce fut la séparation
d'avec sa femme et ses quatre enfants. La prison de
Bedford contenait beaucoup d'autres détenus
pour cause de religion. À un moment ils
furent soixante. Bunyan en profita pour les
exhorter et pour prier avec eux.
Il avait obtenu de travailler pour subvenir
aux besoins de sa famille. Il faisait des travaux
au crochet, du ruban, des cordons qui
étaient vendus à la porte de la
prison par sa fille aveugle.
À la longue, sa détention
s'adoucit ; et le gardien lui permit de temps
à autre de prêcher dans les bois des
alentours. Beaucoup de gens se convertirent
à l'occasion de ces prédications
nocturnes.
Libéré en 1666, il fut de
nouveau arrêté au moment qu'il allait
parler à Londres dans une assemblée,
et condamné à l'emprisonnement. Il
fut traité avec plus de rigueur que la
première fois ; et comme il avait
transpiré quelque chose des faveurs que lui
avait accordées le portier durant le premier
emprisonnement, on le surveilla étroitement.
Un inspecteur fut envoyé à Bedford
avec l'ordre de savoir au juste ce qu'il en
était, et de visiter la prison au milieu de
la nuit sans prévenir personne.
Or, cette même nuit, Bunyan avait
obtenu l'autorisation de l'aller passer chez lui,
mais ne pouvant dormir et sans doute sous
l'influence de quelque pressentiment, il
était retourné en prison ;
dérangeant ainsi à une heure tardive
le portier, qui en fut fort irrité. Mais peu
après, nouveau dérangement :
c'était l'enquêteur qui arrivait de
Londres : « Tous les prisonniers
sont-ils ici demanda-t-il ?
- Oui, dit le portier.
- John Bunyan est-il là ?
- Certainement.
- Je désire le voir.
Bunyan fut appelé, et l'inspecteur
venu de la capitale s'en alla tranquillisé.
Lorsqu'il fut parti, le portier dit à
Bunyan : « Tu peux sortir quand cela
te plaira, tu sais mieux que moi quand tu dois
revenir »
John Bunyan fut retenu en prison jusqu'en
1672. C'est dans le silence de sa cellule qu'il
écrivit. Durant ses années
d'incarcération, il rédigea soixante
livres d'édification très
renommés. La critique assure que c'est
pendant le second emprisonnement qu'il
prépara son oeuvre la plus lue : Le
Voyage du Pèlerin
(1) dont la
première partie ne parut qu'en 1678. Pour sa
composition, il ne se servit que de la Bible et du
Livre des Martyrs de Fox. Il lisait à
ses compagnons de captivité ce qu'il
écrivait et leur demandait leur avis. En
1892, il publia « La Sainte
Guerre », l'allégorie que nous
avons traduite et ne donna qu'en 1684, la seconde
partie du « Pilgrim's
Progress » (Voyage du
Pèlerin). Le sous-titre de La Sainte
Guerre était : « Comment
la Cité d'Âme d'Homme fut perdue et
reconquise. » [Ce sous-titre nous a
donné le titre de notre traduction. Nous
avons craint une confusion possible entre la
« Sainte Guerre » et la
« Guerre aux Saints. »
Bunyan dut son élargissement en 1672
à l'intervention de personnes influentes de
Bedford. Le 17 mai, il était établi
dans sa charge de pasteur de l'endroit et obtenait
que les baptistes de Bedford et comtés
limitrophes plissent tenir librement leurs
assemblées.
Vingt-cinq prédicateurs furent alors
choisis, qui avaient à leur disposition
trente-et-une salles de réunions. Bunyan fut
le chef spirituel des Baptistes de son pays, ce qui
lui valut le surnom d'évêque Bunyan.
Cependant il continuait de raccommoder les
chaudrons, gagnant ainsi son pain quotidien,
partiellement du moins.
Il continua d'habiter une pauvre demeure
semblable à celle d'un ouvrier. Sa chambre
d'étude était à peine plus
grande que la cellule d'une prison. Il se
nourrissait des Saintes Écritures, lisait
aussi les Pères de l'Eglise et les oeuvres
de Luther : il aimait très
particulièrement sa traduction de
l'épître aux Galates.
Chaque année, il faisait une
tournée de prédication qui le menait
jusqu'à Londres. Dans cette ville comme en
beaucoup d'autres endroits, la chapelle ne pouvait
contenir la moitié des personnes qui
venaient l'entendre. Certain jour d'hiver, à
Londres, c'était en semaine, plus de douze
cents auditeurs se trouvèrent réunis
pour un service qui avait lieu à sept heures
du matin. Une autre fois ce furent trois mille
personnes. Ces auditoires se recrutaient dans
toutes les classes de la société.
John Owen - le fameux docteur en théologie -
aimait à entendre Bunyan. Comme le roi
Charles II lui demandait un jour comment un homme
aussi cultivé que lui pouvait trouver
quelque plaisir à écouter un
rétameur de casseroles, le docteur en
théologie répondit :
« Majesté, je donnerais volontiers
tout mon savoir pour posséder son
éloquence ! »
À plusieurs reprises, on essaya de
décider Bunyan à se fixer à
Londres. Il le refusa. Un traitement plus
avantageux, des possibilités
d'activité plus grande, rien ne put l'amener
à quitter Bedford.
Les épreuves ne lui manquèrent
pas. L'Angleterre traversait des temps
troublés au double point de vue religieux et
politique. À nouveau Bunyan fut jeté
en prison. Grâce à la double
intervention du D' Owen - le chapelain de Cromwell
- et de l'évêque Lincoln, il fut remis
en liberté, mais exilé du
comté pour quelque temps. Sous Jacques II,
qui monta sur le trône en 1675, il subit de
nouvelles persécutions.
Souvent sa vie fut en péril ;
souvent on confisqua le peu qu'il possédait.
Ce n'est qu'en 1687, par l'Acte d'Indulgence, que
la liberté religieuse fut
complètement octroyée à
l'Angleterre. Mais il ne devait pas jouir longtemps
de cette ère de paix. En 1688 il tomba
gravement malade. À moitié remis, il
part à cheval pour Reading pour voir le
père mourant d'un de ses voisins, un jeune
gentilhomme qui le lui demandait et que son
père déshéritait. Bunyan fut
assez heureux pour réconcilier le
père avec le fils.
De Reading, il se rendit à
Londres ; c'est une distance de cinquante
kilomètres à peu près. En
route il fut surpris par une forte pluie et il
arriva transpercé dans la maison d'un ami.
Le dimanche 19 août, il prêcha à
Londres ; le jeudi suivant il fut saisi par
une fièvre violente, et quelques jours
après, le 31 août, il mourait à
l'âge de soixante ans. Voyant la fin
prochaine, ceux qui l'entouraient pleuraient.
Bunyan s'adressant à eux leur dit
alors : « Ne pleurez point sur moi
mais sur vous-mêmes. Je vais auprès du
Père de notre Seigneur Jésus-Christ
qui - bien que je sois un grand pécheur - me
recevra à cause de son Fils
bien-aimé. J'espère que nous nous
retrouverons là-haut pour être
bienheureux pendant l'Éternité, et
chanter le cantique nouveau. » Ce furent
là ses dernières paroles.
Le corps fut transporté au
cimetière de Finsbury ; une grande
foule l'accompagna au champ de repos. C'est aussi
là que se trouvent les cendres de Watt,
d'Owen et de Wesley. Une pierre funéraire
sur laquelle sa statue est couchée, orne son
tombeau.
Encore un peu, très peu de temps,
celui qui doit venir viendra, il ne tardera pas.
Or, le juste vivra par la foi. (Hébreux
XI : 37, 38).
L'HÔTEL
OU FUT JUGÉ BUNYAN
PRÉFACE DE JOHN BUNYAN AU
LECTEUR
- Je trouve étrange que ceux qui aiment
à raconter Les choses d'autrefois, et qui
surpassent
- Leurs égaux en historiographie,
- Laissent de côté les guerres de
l'Âme ; qu'ils les ignorent !
- Pour eux ce sont de vieilles fables, choses
inutiles Dont le lecteur ne saurait retirer
avantage :
- Alors que les hommes quoi qu'ils puissent
acquérir S'ignorent, aussi longtemps
qu'ils ne les connaissent pas.
- Des histoires, je le sais, il y en a de bien
des sortes ; Les unes viennent de
l'étranger, d'autres sont nationales, et
les récits
- Sont présentés selon que
l'imagination guide les auteurs.
- [Les livres font connaître leurs
compositeurs]. Quelques-uns imaginant ce qui n'a
jamais été Et ne sera jamais [et
cela sans but]
- Supposent des faits, élèvent
des montagnes, racontent des choses
- À propos des hommes, des lois, des
pays et des rois. Et leur histoire semble si
raisonnable,
- Un tel sérieux revêt chaque
page
- Qu'ils font des disciples
- Bien qu'ils avertissent en frontispice, que
le tout n'est qu'invention.
- Mais, lecteur, j'ai bien autre chose
à faire,
- Qu'à te troubler avec de vaines
histoires,
- Ce que je dis ici, certaines personnes le
savent si exactement
- Qu'elles en pourraient faire le
récit, entremêlé de larmes
et d'allégresse.
- La ville de l'Âme, beaucoup la
connaissent bien, Aucun ne met en doute ses
tribulations,
- De ceux qui connaissent les récits
- Exposant son anatomie et ses conflits.
- Prête donc l'oreille à ce que
je vais te dire
- Touchant la Ville et son état.
Écoute
- Comment elle fut perdue, faite
prisonnière, réduite à
l'esclavage,
- Comment elle s'éleva contre Celui qui
venait pour la sauver.
- Oui, comment elle lui manifesta de
l'hostilité s'opposant
- À son Seigneur en faisant un pacte
avec l'ennemi : Car elle est
fidèle ; celui qui la reniera
- Devait nécessairement l'amener
à mépriser
- Et rejeter la plus extraordinaire
clémence.
- Quant à moi, moi-même,
j'étais dans la Ville Quand elle fut
construite, puis démolie,
- Je vis Diabolus en sa possession,
- Je la vis sous sa domination.
- J'étais là quand elle le
reconnut comme seigneur Et se soumit à
lui d'un seul accord.
- J'étais là quand elle foula
aux pieds lès choses divines Se vautrant
dans la fange comme la truie.
- Quand elle prit les armes
- Pour combattre Emmanuel, méprisant
ses charmes. J'étais là ! Et
je me réjouissais de voir ainsi Diabolus
et l'Âme parfaitement unis.
- Que personne donc ne voie en moi un diseur
de fables Et ne mêle mon nom ou mon
crédit
- À ses moqueries. J'ose dire que ce
que j'expose ici Est - je le sais pertinemment -
véritable.
- J'ai assisté à
l'arrivée des armées du Prince,
- J'ai vu ses troupes, ses milliers,
assiéger la Ville ; J'ai vu les
capitaines, j'ai entendu les trompettes sonner,
- J'ai vu l'armée couvrir tout le
terrain,
- Je l'ai vue se préparer au combat
- Et je m'en souviendrai jusqu'à mon
dernier jour. J'ai vu les bannières
flotter au vent
- Tandis que dans l'enceinte de la Ville on
décidait Sa ruine, et de supprimer sa
raison d'être sans délai. J'ai vu
autour de la Cité les forts
s'élever,
- J'ai vu comment les frondes y furent
placées, J'entendis le sifflement des
pierres qui passaient à mes
côtés,
- [Souvenir plus durable que celui de la
crainte] Je les vis tomber, je vis leurs ravages
- Et la mort couvrir de son ombre
- La Cité de l'Âme. Et je
l'entendis s'écrier :
- « Malheur à moi ! Je
vais mourir »
- Je vis les béliers à l'oeuvre
- Pour forcer la porte de l'Oreille à
s'ouvrir.
- Et je craignais que non seulement cette
Porte, mais toute la Ville
- S'écroulât sous leurs coups.
- J'ai vu les combats, j'ai entendu le cri de
guerre des Chefs
- Et je vis dans chaque bataille les forces se
mesurer : Je vis les blessés et les
morts
- Et ceux qui, après avoir
été morts, revenaient à la
vie ;
- J'entendis les cris de ceux qui
étaient touchés (Alors que
d'autres luttaient comme des hommes affranchis
de la peur)
- Tandis que résonnait le cri :
Tue ! Tue !
- Les ruisseaux débordaient, non point
de sang, mais de larmes,
- Il est vrai que les capitaines ne livraient
point bataille sans cesse,
- Mais ils nous molestaient nuit et jour.
- Ils criaient :
« Debout ! À
l'assaut ! Prenons la
Ville ! » Nous empêchant de
dormir ou même de nous
étendre !
J'étais là, quand les
portes s'ouvrirent,
- Et je compris qu'il n'y avait plus d'espoir
pour la Cité. Je vis les capitaines s'y
avancer
- Et comme ils combattaient, taillant en
pièce les ennemis,
- J'entendis le Prince commander à
Boanergès (l'aller Jusqu'au
Château, et là, de l'Usurpateur
s'emparer ; Je vis celui-ci et ses
compagnons saisis,
- Liés de chaînes de
mépris et traînés dans la
ville. Je vis Emmanuel lorsque fut en sa
possession
- La Cité de l'Âme, et quelles
bénédictions reposèrent Sur
la chère Cité d'Emmanuel
- Quand elle obtint le pardon de son Prince,
et vécut sous sa loi ;
- Quand les Diaboloniens furent pris,
jugés, exécutés,
J'étais là ; j'étais
là tout près
- Quand la Ville de l'Âme crucifia les
rebelles. Je vis aussi la Cité sous ses
draperies blanches
- Et j'entendis le Prince dire qu'Il faisait
d'elle ses délices.
- Je le vis la couvrir de joyaux ; de
chaînes d'or, De bagues, de bracelets,
superbes ornements.
- Que dirai-je encore ! J'entendis les
cris du peuple,
- Et je vis le Prince essuyer les larmes de
tous les yeux. J'entendis les
gémissements, et je vis la joie de
plusieurs.
- Vous dire toutes choses, je ne le veux, ni
ne le puis, mais par ce que j'ai décrit,
vous aurez la pleine persuasion
- Que ces guerres sans pareilles
livrées à l'Anse ne sont pas des
fables.
- L'Âme est l'objet des désirs de
son Fondateur et de l'Usurpateur.
- Ce dernier veut garder sa conquête,
Emmanuel conquérir ce qu'il a perdu.
- Diabolus crie : « La ville
est à moi. »
- Emmanuel rappelle qu'Il a des droits divins
Sur l'Âme. Et la bataille commence.
- L'Âme alors s'écrie : Ces
luttes me tueront.
- L'Âme humaine jamais ne voit la fin de
ses combats : Perdue pour l'un elle devient
le prix du vainqueur, Et le vaincu de la veille
refuse d'en être
dépossédé,
- Il jure de la reconquérir, sinon de
la mettre en pièces. L'Âme est le
terrain même des combats,
- C'est pourquoi ses tribulations surpassent
celles
- De ceux qui ne font qu'entendre le bruit des
batailles, De ceux qui redoutent le seul choc
des épées, Et ne connaissent que
de petites escarmouches Durant lesquelles
l'imagination guerroye contre la pensée.
- Âme d'homme a vu les
épées des combattants rouges de
sang,
- Elle a entendu les cris de douleur des
blessés, Aussi ses frayeurs surpassent de
beaucoup
- Celles des personnes qui, à distance,
restent :
- Elles entendent bien le roulement du tambour
mais n'en ressentent point
- Cette terreur qui chasse hors de la maison,
loin du foyer.
- Non seulement Âme humaine entendit le
son de la trompette,
- Mais elle vit ses chevaliers mordre la
poussière.
- Ne supposons donc pas qu'elle aurait pu se
confier En ceux dont le plus grand
sérieux se hausse au seul badinage,
- En ceux qui se querellent sous la menace des
grandes batailles
- Et terminent toutes choses en palabres, en
joutes oratoires.
- Non ! Car les guerres terribles qui se
livrent en l'Âme Entraînent pour
celle-ci joie ou douleur aux siècles des
siècles.
- Aussi y est-elle complètement
absorbée ; infiniment plus,
- Que ceux dont l'effroi ne dure qu'une
journée
- À qui ne peut survenir dans le combat
- De dommage plus grand que la perte d'un
membre ou de la vie,
- C'est là ce que tous sont prêts
à admettre, qui, comme moi
- Habitent l'Univers et comme moi pourraient
écrire cette histoire.
- Ne me comptez donc pas avec ceux qui pour
étonner Les gens, les convient à
regarder les étoiles Insinuant avec la
plus grande assurance
- Que chacune d'elles est présentement
la résidence De quelques braves
créatures. Oui, ils affirment qu'un monde
- En chaque étoile se trouve, bien que
cela dépasse leur habileté
- D'en faire la preuve pour aucun homme
- Qui a sa raison, et peut compter ses doigts.
Mais je t'ai trop longtemps retenu sur le seuil
- Te gardant loin du soleil, à la lueur
d'une torche. Maintenant avance ! Franchis
la porte
- Et tu découvriras cinq cents fois
plus de choses
- De toutes sortes, choses de l'Âme
extrêmement rares et curieuses,
- Qui nourrissent la pensée et
rassasient les yeux
- Du chrétien. Lui comprend que ces
choses, loin d'être D'importance
secondaire, sont au contraire capitales. Ne te
mets pas à l'oeuvre sans ma clef.
- (Dans les mystères, aisément,
les hommes perdent leur chemin).
- Tourne-là du bon côté si
tu veux comprendre Mon rébus, et
« labourer avec ma
génisse ».
- La clef est là sur le rebord de la
fenêtre ; Adieu ! L'instant, qui
vient, je puis avoir à sonner pour toi la
cloche des trépassés.
- John BUNYAN.
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