GLANURES D'HISTOIRE
VAUDOISE
AU XIX SIÈCLE
Félix Neff.
Les pays protestants de langue
française ont commémoré le
centenaire de Félix Neff, le pionnier du
Réveil de 1825 sur les deux versants des
Alpes Cottiennes. Il est donc naturel que nous nous
efforcions d'associer nos lecteurs à cette
célébration, en rappelant
sommairement ce qu'a été et ce qu'a
fait cet homme, dont le souvenir est encore
béni dans les vallons
déshérités du Queyras et de
Freissinière, où il s'est
dépensé sans compter et où il
a usé sa robuste constitution par un
zèle dévorant et une activité
infatigable.
Félix Neff naquit à
Genève en 1798 et montra, dès son
enfance, une âme profondément
religieuse en même temps qu'une vive
intelligence et une mémoire très
sûre, Cependant le métier des armes
l'attirait et, à 17 ans, il s'enrôla
dans l'artillerie, au moment où, par la
chute de Napoléon, Genève venait
d'être réunie à la Suisse. Mais
c'était aussi l'époque où le
souffle du Réveil commençait à
agiter le protestantisme, engourdi par un
siècle de philosophie sceptique et de
religion naturelle. Neff fréquenta les
réunions du Bourg de Four, où la
rigidité des prédicateurs lui fit
surtout envisager Dieu comme un juge. Ce fut la
lecture de la Bible et l'opuscule de Wilcock,
intitulé Le Miel découlant du
Rocher qui est Christ, qui lui
révélèrent le pardon et la
grâce en Christ.
Dès 1818, il se libéra du
service militaire, dans le but de se donner au
Saint-Ministère. Il aurait aimé
suivre des cours réguliers de
théologie, mais son zèle de
néophyte l'amena à se donner tout de
suite à l'évangélisation des
campagnes dans la Suisse romande. Il passa ainsi
les années de 1819 à 1821,
généralement bien reçu par les
pasteurs, car, n'ayant rien de sectaire, il ne
cherchait pas à fonder des églises
séparées, mais uniquement à
réveiller les âmes et à les
conduire à Christ.
En 1821, il fut placé à
Mens, en Dauphiné, comme
évangéliste, sous
la direction du pasteur André Blanc, natif
du Briançonnais. C'est ainsi que Neff
entendit parler des Vaudois de Freissinière
et du Queyras, qui étaient, depuis plus d'un
siècle, comme des brebis sans berger.
Retirés dans les hameaux reculés - S.
Véran, Fontgillarde et Pierregrosse, la
Chalp et Brunissard, Dormillouse, Vars - ils
n'avaient reçu que de rares visites des
Pasteurs du Désert, qui parcouraient les
montagnes au péril de leur vie. Le
zélé évangéliste y fit
une tournée en 1823 et obtint ensuite d'y
être placé officiellement.
Les pasteurs de passage n'avaient jamais
pu s'occuper de l'instruction religieuse ;
aussi Neff, constatant l'extrême ignorance de
ces montagnards, se hâta d'organiser une
classe de 80 catéchumènes,
âgé de 15 à 30 ans. Il ouvrit
aussi plusieurs écoles en vue de
l'instruction élémentaire
après avoir lui-même
préparé les maîtres pour leur
tâche.
Grande était aussi la
misère matérielle de ces populations,
que les distances mettaient hors de contact avec le
monde civilisé. Neff dut prêcher
d'exemple, mettant le premier la main aux travaux
des bâtisses, à creuser des ruisseaux
d'irrigation pour fertiliser les prés
alpestres, à l'introduction de cultures
nouvelles et de nouvelles méthodes de
cultivation.
Avec ça, il parcourait,
infatigable et toujours à pied, les bassins
de la Biaïsse, de la Durance et du Guil, et
trouvait encore le temps de sortir de son immense
paroisse pour visiter le petit troupeau de la
Grave, perdu derrière le massif du
Pelvoux.
Il faut lire le récent et beau
volume Sur le Roc, de Benjamin Vallotton, pour se
faire une idée de l'oeuvre profonde qu'il
accomplit dans les âmes et de la trace
bénie qu'il y laissa.
Lors de la Révocation de
l'Édit de Nantes et de la démolition
des temples, un presbytère et une chapelle
catholique avaient été
érigés dans le hameau reculé
de Dormillouse. Un prêtre y avait
résidé quelque temps, mais sans avoir
jamais un seul auditeur, ni d'autre participant
à la messe, que sa Perpétue. Il ne
fut pas remplacé et ces locaux
restèrent inoccupés pendant un
siècle. Au temps de Neff, ce temple se
remplit d'âmes ayant faim et soif de justice,
quoiqu'il soit placé bien loin des
principaux hameaux. Neff, à l'aide d'amis
chrétiens, réussit
à bâtir aux Violins, au centre du
vallon de Freissinière, un temple neuf.
À l'inauguration, qui eut lieu en 1825,
intervint, au nom de l'Eglise Vaudoise, le pasteur
David Mondon, qui, dans sa jeunesse, avait maintes
fois visité ces populations
abandonnées, non sans danger pour sa
liberté. Il était accompagné
par son paroissien Antoine Blanc, frère
d'André, bien connu à Neff. Les
entretiens qu'eurent ces trois hommes
décidèrent l'ardent
évangéliste à franchir le col
de la Croix pour visiter les Vaudois du
Piémont. Malgré la
brièveté de ce séjour, c'est
ce qui provoqua, il y a tout juste un
siècle, le réveil dans nos
Vallées.
Moins de deux ans plus tard,
après avoir en vain lutté contre son
état physique, délabré par les
fatigues, les marches excessives et par la
nourriture grossière et
irrégulière, Félix Neff dut
quitter ces Hautes Alpes auxquelles il
s'était donné tout entier.
Il dut se retirer en mai 1827, se rendit
aux eaux de Plombières sans y trouver de
soulagement, et vint mourir à Genève,
le 12 avril 1829. Il n'avait que 31 ans.
Pendant toute sa maladie, il ne cessa de
se tenir en relations avec son troupeau, par des
lettres débordantes d'affection, en
même temps que riches en expérience et
en sagesse chrétiennes.
Freissinière se prépare
à célébrer, en août
prochain (1), le
centenaire du temple des Violins, qui sera
restauré par les soins d'un Comité,
dont l'âme est B. Vallotton, et qui compte
fournir à cette paroisse
déshéritée les moyens
d'instituer des oeuvres sociales de jeunesse et de
culture, auxquelles sont depuis longtemps
habituées les églises des
villes.
Les Vaudois du Piémont sont
depuis sept siècles en relation avec ceux de
Freissinière ; c'est de là que
la persécution a poussé chez nous les
Baridon, les Giraud, les Roux et maintes autres
familles. Aussi notre peuple et notre Église
ne peuvent manquer de suivre avec
intérêt cette
célébration, dont se
réjouissent, à juste titre, nos
frères du Briançonnais.
Amédée Bert.
oberto d'Azeglio, l'avocat Audifredi, Cavour et
d'autres Piémontais, honneur du parti
libéral, peuvent être nommés
parmi ceux qui, par la parole, par la plume ou par
l'action, préparent le mouvement des esprits
qui amena le roi Charles-Albert à signer
l'Édit d'Émancipation des
Vaudois.
Mais il est juste de réserver une
place parmi eux à un pasteur vaudois, qui
sut mettre à profit le poste qui lui avait
été confié, pour informer ceux
qui approchaient le souverain, des besoins, des
aspirations et des droits des habitants des
Vallées.
Fils et petit-fils de pasteurs, d'une
famille originaire de Pramol, Amédée
Bert naquit à Sainte-Marguerite (La Tour),
le 9 février 1809. Il fit ses études
à l'École Latine de son pays natal,
puis au Collège et à
l'Académie de Genève. Consacré
en 1832, il fut envoyé à Rodoret.
C'était au temps où les jeunes
pasteurs devaient, au début de leur
carrière, faire leur tour de montagne,
c'est-à-dire desservir d'abord une des
paroisses alpestres de Pral, Rodoret et Massel.
Cette mesure, qui a été
abandonnée depuis de longues années,
aurait encore souvent sa raison d'être
aujourd'hui.
Au reste, dès l'année
suivante, Amédée Bert était
appelé à remplacer son
beau-frère, J. Pierre Bonjour, comme
chapelain des ambassades d'Angleterre, de Prusse et
de Hollande, près de la Cour de Turin. C'est
là que se poursuivit toute son
activité pastorale, jusqu'en 1864, alors que
le transfert de la capitale à Florence amena
la suppression de ce poste. Amédée
Bert y déploya une grande activité,
une charité inlassable, une largeur de vues
qui lui permit d'établir, dans le monde
catholique au sein duquel il vivait, des relations
qui devinrent très utiles à tout le
peuple vaudois.
Il était sévèrement
défendu d'admettre aucun catholique au culte
de l'ambassade ; par contre, la colonie
vaudoise et suisse de Turin, déjà
assez nombreuse, le fréquentait
assidûment. Bert fit publier, à son
intention, un recueil de chants
qui eut plus d'une
édition. Pour éviter les conversions
in extremis, que le zèle aveugle des
prêtres et nonnes recherchait, et recherche
encore aujourd'hui dans les hôpitaux, il
ouvrit, annexé à son propre
appartement, un petit refuge, qui fut le
noyau de l'Hôpital de la Rue Berthollet.
Amédée Bert en fut, non seulement le
directeur, mais souvent aussi l'infirmier, en
même temps qu'il savait trouver,
auprès de ses amis fortunés, les
moyens de subvenir à cette oeuvre de
piété.
Les écoles publiques
étaient alors sous la tutelle étroite
du clergé, et les prières latines et
la dottrinella étaient ce qu'il
importait le plus d'y enseigner. Bert ouvrit,
toujours dans sa maison, l'école protestante
qui, pendant un demi-siècle, offrit une
instruction solide et une éducation
soignée à des milliers
d'enfants.
Il dut aussi souvent intervenir
auprès des autorités en faveur des
Vaudois auxquels on ne garantissait pas même
les quelques libertés que les lois leur
assuraient. Il mit à profit, pour cela,
l'ascendant qu'il avait acquis sur les
ambassadeurs, surtout sur celui du roi de Prusse,
zélé défenseur des
évangéliques opprimés.
Lorsque, obsédé par
l'évêque de Pignerol, Charles-Albert
eut accordé le décret d'arrestation
du pasteur Alexis Muston, parce que, au terme de
ses études, il avait publié à
Strasbourg sa thèse sur l'origine des
Vaudois, le Roi en avertit le comte
Waldburg-Truchsess, qui en informa à son
tour son chapelain.
C'était le 8 janvier 1835.
Amédée Bert voyagea toute la nuit et
arriva le matin du 9, par 15 degrés sous
zéro, à Rodoret, qu'il trouva
enseveli sous un épais manteau de neige.
Muston, qui en était le pasteur,
était absent, s'étant rendu à
Bobi auprès de ses vieux parents.
Prévoyant cette possibilité, Bert lui
avait envoyé depuis Pignerol un homme de
confiance. C'est ainsi que Muston put passer le Col
de la Croix cette même nuit, et qu'il
commença sa vie d'exilé. La
hâte de Bert n'était pas
excessive : en redescendant l'Eicialeiras, il
rencontra les gendarmes porteurs du mandat
d'arrêt !
Aux approches de 1848,
Amédée Bert déploya une grande
activité de parole et de plume pour faire
entendre aux puissants la voix des aspirations des
Vaudois ; ainsi, par un
courageux discours
prononcé en 1847, dans un banquet public. Ce
discours, qui fut publié, ouvrit les yeux de
plusieurs, et ne fut pas étranger à
l'action, entreprise par Robert d'Azeglio, d'amener
le Roi à étendre aux Vaudois les
bienfaits du Statuto.
Ils le savaient bien ceux qui, aux
premiers bruits, qui coururent sur le décret
d'Émancipation, se portèrent en grand
nombre sous ses fenêtres et lui, firent une
ovation chaleureuse.
La liberté ayant permis d'ouvrir
le temple de Turin, sa congrégation s'y
transporta, et on lui envoya des collaborateurs en
vue de l'évangélisation.
Amédée Bert passa les
années de sa retraite à La Tour,
remplissant les charges de conseiller communal,
juge de paix, inspecteur scolaire,
s'efforçant aussi d'élever le niveau
intellectuel. des ouvriers des fabriques, au moyen
de conférences d'histoire nationale et de
sciences naturelles. Il est l'auteur d'un petit
Vocabulaire Italien-Français et d'une
Storia dei Valdesi. Les notes qu'il a
laissées ont permis à son fils de
publier ses souvenirs posthumes, en un fort volume
de 340 pages, sous le titre de Gite e ricordi di
un bisnonno.
Il fut frappé de mort subite, le
14 mars 1883, à Sainte-Marguerite, dont la
rue centrale porte aujourd'hui son nom. La foule
accourue à ses funérailles montra
à quel point il était populaire et
combien de personnes lui devaient de la
reconnaissance.
Robert d'Azeglio et l'Édit
d'Émancipation.
Si, aux approches de l'année 1848, les
lois d'exception s'étaient adoucies et si,
en particulier, plusieurs Vaudois avaient pu
s'établir à Pignerol et un plus grand
nombre encore à Turin, où ils
fréquentaient les cultes
présidés, à l'ambassade
prussienne, par Amédée Bert, ces
mêmes lois demeuraient en vigueur et
pouvaient être appliquées. Les rapts
d'enfants n'avaient pas entièrement
cessé, et l'évêque Charvaz
exerçait toujours son influence
réactionnaire sur le roi Charles-Albert.
Cependant, un mouvement se produisait dans l'esprit
des populations, favorable à la
liberté et aux droits de
l'homme et du citoyen, proclamés par la
Révolution française.
Charles-Albert se sentait poussé,
d'un côté, par son ministre, Solaro
della Margherita, conservateur à outrance,
de l'autre par un groupe, dont le nombre allait
croissant, de personnages de marque, épris
des idées libérales du temps, tels
que Gioberti, Balbo, Cavour, Brofferio, Borelli,
Valerio, et à leur tête les
frères d'Azeglio.
Très pieux, le roi craignait
surtout que la liberté nuisît à
la religion, et que les croyances protestantes
entamassent le bloc du romanisme. Il visita La
Tour, en 1844, pour l'inauguration de la nouvelle
église, et de la mission qui y fut
annexée par l'Ordre des Saints Maurice et
Lazare pour la conversion des Vaudois. À
cette occasion, il reçut de ceux-ci un
accueil si chaleureux et sincère, que ses
sentiments à leur égard devinrent de
plus en plus bienveillants.
Il écrivait, plus tard, à
propos de cette visite : « La
joie universelle, manifestée de plusieurs
manières, les sentiments de respect et
d'affection qui se lisaient sur ces visages, tout
nous prouvait que jamais, dans ces coeurs, ne
s'étaient affaiblis l'amour et le
dévouement à la Maison de Savoie, par
lesquels leurs ancêtres se sont
signalés ».
Après avoir permis de rouvrir le
Collège, fermé par son
prédécesseur, Charles-Albert avait
aussi autorisé l'ouverture du Pensionnat
pour jeunes filles. Le marquis Robert d'Azeglio
vint un jour le visiter, entra, sans se nommer,
pendant une leçon d'arithmétique,
prit la craie des mains du professeur, dont il
continua l'explication, et se retira, satisfait des
réponses des élèves. Il se fit
ensuite connaître comme ministre du Roi dans
une lettre élogieuse pour
l'Institution.
Cependant, à la fin de 1847,
Charles-Albert promulgua plusieurs réformes,
sans rien y Introduire en faveur des Vaudois et des
Israélites.
À un banquet, qui eut lieu
à ce propos à Pignerol, l'avocat
Audifredi, de Coni, prononça un toast en
faveur des Vaudois, souhaitant, qu'ils fussent
bientôt rendus égaux en tout à
leurs concitoyens, et qu'ils puissent jouir d'une
entière liberté. Ces paroles furent
alors considérées comme un acte de
courage.
Mais l'action de d'Azeglio eut une plus
grande portée. Il alla droit au but.
Connaissant les scrupules religieux, auxquels
étaient dues les hésitations du Roi,
il lança une circulaire aux
évêques, en faisant appel à
l'exemple du Sauveur et à la charité
qui doit animer ses ministres. Mais la plupart se
déclarèrent absolument contraires,
par crainte du prosélytisme vaudois, s'en
remettant d'ailleurs au pape. Puis, à la fin
de janvier, ils présentèrent au roi
une protestation formelle et implacable. D'Azeglio
y répondit dans le journal de Cavour, Il
Risorgimento, par des paroles indignées,
et concluait en rappelant le proverbe : Chi
ha torto non perdona.
Par contre, six cents personnages
influents du Piémont et de la Ligurie
signèrent la pétition au roi. En
tête sont inscrits d'Azeglio, Cavour et
Balbo. Tous les journaux que le souffle de la
liberté faisait naître alors,
étaient favorables à
l'émancipation des Vaudois et des
Israélites.
D'Azeglio présenta au Roi une
demande dans ce sens, digne et chaleureuse, qui fut
suivie de près par celle que la Table lut
dans une audience, accordée par Sa
Majesté. Celle-ci répondit :
« Je ferai en votre faveur tout ce qui me
sera possible ». Cette concession devait
faire partie d'une Constitution, ou Statuto,
qu'il s'agissait de promulguer, comme l'avaient
fait plusieurs autres Souverains. Le Conseil
d'État examina la chose dans sa
séance, très animée, du 7
février. Le lendemain, fut affichée
dans les rues la promesse officielle du
Statuto ; mais Vaudois et Israélites en
étaient exclus.
C'est alors que d'Azeglio redoubla de
zèle et d'activité. Dès le 9
février, le Risorgimento publiait une
lettre du pasteur Amédée Bert, que la
rédaction du journal appuyait
chaleureusement dans son numéro du 15. Le
roi céda enfin et signa, le 17
février, l'Édit
d'Émancipation. Il ne fut connu
officiellement que le soir du 24, lorsqu'il parut
sur la Gazzetta Piemontese.
Aussitôt des milliers de personnes
accoururent sous les fenêtres du pasteur
vaudois pour montrer que la population de Turin
accueillait à bras ouverts ces nouveaux
concitoyens. Le dimanche 27 fut, pour la capitale
du Piémont, une journée de
délire. De tous les États du Roi
étaient accourues des députations
nombreuses pour célébrer la
concession du Statuto.
D'Azeglic, président du Comité de la
fête, décida que les Vaudois
défileraient en tête de l'immense
cortège. en disant : Ils ont
été assez longtemps les derniers,
qu'ils soient une fois aussi les
premiers !
Ils étaient au nombre de six
cents, parmi lesquels dix pasteurs. Ils marchaient
en bon ordre, divisés en escouades, chacune
avec son chef. En tête allaient une douzaine
de petits garçons, portant fièrement
leurs cocardes, et faisant flotter leurs drapeaux.
Ils recueillirent une ample moisson de sourires et
de rubans tricolores.
Suivait un fils du pasteur Bert,
arborant une riche bannière, don des Vaudois
de Turin. Un côté portait la croix de
Savoie sur fond de soie rouge, l'autre, sur velours
bleu, couleur de la dynastie, les armoiries royales
brodées en argent, avec cette
inscription :
A CARLO ALBERTO I VALDESI RICONOSCENTI
offert le lendemain au roi, par l'entremise de
d'Azeglio ; ce drapeau est depuis lors
déposé à l'Armeria
Reale. En 1889, lors de l'inauguration du
Musée de La Tour, l'Eglise Vaudoise de Turin
en donna une copie exacte.
« Le soir de la
fête », écrit d'Azeglio
lui-même, « ils sont tous venus en
corps pour me faire leur visite. Ils ont
occupé toute la façade de la maison
et toute la cour, leurs torches à la main,
les pasteurs au milieu, et ils ont entonnée
l'hymne national en interrompant les couplets par
des acclamations en mon honneur, qui certainement
ont payé avec usure et sans mesure ma bonne
volonté pour leur cause. Ils m'ont
témoigné leur reconnaissance d'une
manière si touchante, que j'en perdais la
faculté de leur parler ».
Vaudois, cette reconnaissance que nos
pères ont montrée, envers le marquis
Robert d'Azeglio, montrons-la, nous aussi, en
gardant son souvenir dans nos coeurs, et remettons
en honneur les vers de Tournier, jadis
chantés partout dans nos Vallées,
aujourd'hui presque oubliés :
- Audifredi, d'Azeglio, nos vrais
frères,
- Soyez bénis par tout un peuple
heureux,
et le refrain :
- La liberté entre dans nos
Vallées
- Et Charles-Albert la conduit par la main.
La carrière aventureuse d'un Vaudois
Garibaldien,
Henri Gay.
Hippolyte (2)
Henri, fils aîné du
pasteur Matthieu Gay et de Caroline Long, naquit en
1842, au presbytère de Rodoret, où
son père était installé depuis
deux ans pour faire son tour de montagne, comme
c'était alors l'usage pour les jeunes. Mais,
dès le mois d'octobre 1843, il y fut
remplacé par le pasteur David Buffa qui,
après un séjour de trois mois, fut
écrasé avec sa famille par
l'avalanche qui fondit sur la maison. Après
un ministère de six ans à Pral,
Matthieu Gay accepta l'appel de la paroisse du
Villar, où il se rendit en janvier 1849. Il
avait alors six enfants, qui accomplirent ce voyage
dans autant de paniers, portés par trois
mulets. O tempora ! o mores ! Il
desservit cette église jusqu'en 1854, puis
celle d'Angrogne jusqu'en 1858, ensuite celle de
Pignerol. Rappelé au Villar en 1867, il y
acheva son ministère actif en 1886.
Pendant ce temps, Henri s'était
inscrit au Collège, dont il fréquenta
les huit classes. Les langues mortes
n'étaient pas de son goût ; par
contre il s'intéressa vivement à
l'étude des sciences,
particulièrement de l'histoire naturelle. Il
se fit un musée d'oiseaux, empaillés
par lui-même, qu'il donna ensuite au
chirurgien Fissour, d'où il passa au
Collège.
De 1860 à 1862 il fut capitaine
de la manoeuvre ; c'est ainsi qu'on appelait
les exercices militaires des collégiens, qui
furent comme les précurseurs de
l'instruction prémilitaire.
En 1862, atteint par la conscription, il
entra à l'école de cavalerie de
Pignerol, malgré le caractère
aristocratique de cette institution, grâce
à l'appui de la comtesse della Rocca,
à qui il avait donné des
leçons de littérature
française. On lui fit néanmoins
sentir son origine roturière et, bien que
ses supérieurs n'eussent pour lui que des
louanges, les commandants de l'école
changeaient sans qu'on lui accordât les
épaulettes promises et
méritées, tandis que d'autres, moins
anciens, étaient promus parce que nobles et
protégés.
Survint la guerre de 1866. Il fut
défendu aux militaires de demander d'y
participer ; il put quand même
écrire au ministère, auquel la
comtesse della Rocca présenta sa demande.
Son colonel le laissa partir, mais suspendit sa
promotion.
La campagne fut si mal conduite que les
caractères bouillants, comme le sien, virent
de la trahison, là où l'on ne voit
aujourd'hui que de l'incapacité des chefs de
l'État major. Il écrit :
« J'étais royaliste avant
1866 ; mais après la campagne je me
suis trouvé tout à fait
républicain ». La goutte qui fit
verser le vase ce fut la loi, qui, après
Custoza et Lissa, établissait qu'un
sous-officier devait encore servir six ans pour
passer officier.
Envoyé comme instructeur dans un
régiment de cavalerie à Rimini, ce
séjour dans les Romagnes fortifia encore ses
sentiments républicains. En 1867, Garibaldi
recueillit des volontaires sur les confins des
États du pape pour marcher sur Rome, la
conquérir et la remettre au roi d'Italie
contre de solides garanties en faveur de toutes les
libertés. H. Gay accourut sous ses
drapeaux ; mais le gouvernement prévint
l'expédition et la dispersa, obligeant le
chef à rentrer à Caprera.
Gay, qui avait quitté son
régiment, pouvait être
considéré comme déserteur. Il
dut donc penser à quitter l'Italie, en avril
1867. Arrivé à Turin, il y laissa
l'uniforme. Son père était pasteur
à Pignerol. Mais le fuyard était trop
connu dans la ville pour s'y attarder. Sa
mère et ses cadets étaient à
Sainte-Marguerite ; là aussi il dut se
contenter de siffler sous leurs fenêtres pour
les informer de son passage.
Au Villar il se rendit chez son
régent, J. P. Soulier, avec lequel il monta
chez Fontane des Ferrands. C'est lui qui leur
servit de guide pour passer le col la même
nuit. Comme il avait été
blessé au genou, il dut à plus d'une
reprise être porté par ses compagnons
de route. C'est ainsi qu'il franchit le col de la
Croix. Il séjourna quelque temps à
Arvieu chez le pasteur Hössli, qui
écrivit ensuite au père de
l'exilé ses sentiments de reconnaissance
pour avoir connu son fils.
Arrivé à Londres sans
argent, il se fit professeur jusqu'à
ce qu'un jour un inconnu lui
remit 10.000 francs de la part de Garibaldi, avec
une lettre de celui-ci lui ordonnant de commencer.
Sa mission était de former des
Comités de secours pour l'expédition
de Rome, pour laquelle il le nommait capitaine. Il
parcourut toute l'Angleterre, d'août à
octobre. Comme la guerre semblait devoir
éclater entre la France et la Prusse, il
avait été décidé qu'on
en profiterait pour marcher sur la Ville
éternelle. L'impatience du chef
précipita les choses. Le 23 octobre
Garibaldi entrait dans l'État de
l'Eglise ; mais le 3 novembre il était
repoussé à Mentana, où les
chassepots des soldats français firent
merveille, Gay apprit cette nouvelle en
même temps que celle de l'emprisonnement de
son général. Appelé à
Genève pour une conférence, comme les
choses traînaient en longueur, il s'y
inscrivit à l'Académie, qu'il
fréquenta pendant les mois de novembre et
décembre. L'amnistie ayant été
publiée, il s'adressa au consul pour rentrer
en Italie ; mais celui-ci le renvoya au consul
de Londres, où il travaillait à
l'époque de l'expédition.
Au nouvel an il se trouvait à
Lippe Detmold pour souhaiter une bonne année
à son frère Charles. Il essaya de
s'embarquer à Hambourg, puis dans maint
autre port ; mais partout la glace
empêchait la navigation. Il se rendit alors
à Calais et put enfin franchir la Manche.
Consuls et ambassadeur lui dirent que, pour
être réadmis dans sa patrie, il devait
se rendre à Bologne et y reprendre la vie de
soldat pendant plusieurs années avant
d'être officier, ou bien se payer un
remplaçant. Il ne pouvait recevoir d'aide,
ni de Comités romains, ni de Garibaldi, qui
continuait à correspondre avec lui et qui
l'attendait au printemps pour recommencer. Mais
désormais il est désabusé.
C'est ce qui ressort de sa lettre, du 24 janvier
1868, écrite à son cousin Gay, de
Genève. Il inclut probablement dans son
enveloppe l'autographe de Garibaldi, du 14 janvier,
qui est avec le temps parvenu au Musée
Vaudois.
Il écrit qu'il ne peut
désormais que rester en Angleterre et se
caser quelque part « comme instituteur,
professeur, décrotteur ou quelqu'autre
eur » et il termine par ces mots :
« Crois en la bouillante amitié de
ton cousin H. H. Gay ».
Il donna à Brighton des
conférences très
fréquentées,
surtout par les
élèves de la pension Cresseil, dont
il épousa la directrice. Les époux
transportèrent cette pension à Paris.
Mais, après les revers de la France dans la
guerre de 1870, Henri Gay se présenta
à Gambetta comme capitaine. Celui-ci le
nomma colonel et le chargea de former en
Algérie le corps de cavalerie dit de
l'Étoile. Cependant, quand Garibaldi eut
passé en France, Gay combattit avec lui
à Dijon et à Lantenay.
Plus tard, à Paris, comme il
prenait des notes en allemand, il fut
arrêté et condamné à
mort sans autre forme de procès. Comme on
l'emmenait au lieu de l'exécution, des
Garibaldiens de passage, priés d'y assister,
le reconnurent, l'enlevèrent et le
portèrent en triomphe. La Commune,
qui succéda à la Débâcle
lui offrit un emploi, qu'il refusa.
Dans les années de calme qui
suivirent, il publia un aperçu, très
apprécié, sur La Formation de la
Cavalerie dans l'armée de la Loire. En
1878 parut à Paris, chez Sandoz, en 270
pages, son principal ouvrage ; Observations
sur les instincts de l'homme et l'intelligence des
animaux, souvenirs de voyages, riches en
remarques et faits intéressants et curieux.
Il y annonce, pour paraître prochainement,
deux autres publications : Réformes
nécessaires dans la cavalerie
européenne, et Les Français de la
Rivière Rouge et du Nord-Ouest pendant la
guerre franco-prussienne. Nous ignorons si ces
ouvrages ont vu le jour.
Mais déjà son humeur
voyageuse l'avait repris. Se trouvant à
Londres, il lut au Musée Britannique
l'annonce d'un concours pour une place de
professeur au Canada. Il se présenta sans
hésiter et le remporta contre 42
concurrents. Tout en gardant sa chaire
d'enseignement, il fit de fréquents voyages
dans les deux Amériques, se créant
partout de nouveaux amis.
C'est ainsi que, lorsque Gonzales fut
nommé président de la
république du Mexique, il confia à H.
Gay, avec le grade de général, la
présidence d'une commission d'exploration
pour l'examen des terrains et des
frontières.
Sa femme le rejoignit alors avec ses
meubles, tous frais payés depuis Paris.
Mais, après un an, Gonzales fut abattu et
Gay quitta le pays, d'autant plus que sa femme
ne pouvait en supporter le
climat. Ils se rendirent à Chicago,
où elle succomba. Ayant vu la publication
d'un concours pour la recherche de mines au Panama,
il s'y présenta et fut chargé de la
direction des travaux sur les 30 premiers
kilomètres du tracé du
célèbre Canal, alors en construction.
Mais il y contracta la terrible fièvre
jaune, qui l'emporta en trois jours. Tout ce qui
lui appartenait, documents et objets
précieux, fut volé pendant sa courte
maladie.
C'est ainsi que se termina, en 1886,
à 44 ans, la carrière
mouvementée de ce Vaudois au
caractère fortement trempé et qui sut
affronter et vaincre des difficultés sans
cesse renaissantes.
Il laissait aux États-Unis un
fils, qui porte le nom de son
vénérable aïeul Matthieu Gay.
Les origines de la fête vaudoise du
Quinze Août.
Avant l'édit d'Émancipation, il
était défendu aux Vaudois de
travailler lors des nombreuses fêtes
établies par l'Eglise romaine. À la
suite de suppliques répétées,
ils n'avaient obtenu que de pouvoir s'occuper
à huis clos à un travail qui ne
fût pas bruyant. Les contraventions à
cette défense étaient punies si
rigoureusement que des propriétés
entières y ont parfois passé. On cite
le cas du grand pré des Troussiers, qui
aurait été séquestré
à un certain Léger pour payer
l'amende qui lui avait été
infligée parce que son ouvrier, catholique,
avait martelé sa faux, assis sur le toit de
la maison, un matin de fête.
C'est pour occuper dignement ces repos
forcés, tout en fuyant le spectacle des
vaines pompes qui se déroulaient dans leurs
villages, qu'on institua, il y a un siècle,
ces réunions en des sites alpestres, qui
sont devenues chères à tout bon
Vaudois.
Les premiers à s'y décider
furent les dissidents, ou mômiers, comme on
les appelait. Ils n'y pensèrent cependant
que lorsqu'ils eurent résolu de sortir de
Babilone, c'est à dire de rompre avec
l'Eglise Vaudoise.
La saison aidant, ils fixèrent la
première réunion pour
une des fêtes les plus en
vogue, celle de l'Assomption, 15 août 1834:
on se donna rendez-vous à Rougnousa, sur la
douce Séa qui sépare Angrogne de
l'Envers-Portes.
La relation nous en été
conservée dans le journal intime d'Antoine
Blanc.
Le soir du 14, la pluie tomba à
torrents, ce qui retint plusieurs personnes,
surtout du Val Saint-Martin. Le matin du 15, le
brouillard enveloppait la montagne ; mais le
chant des cantiques servait de point de
repère pour ceux qui montaient de divers
côtés, sans connaître le pays.
Parfois aussi, les nuages se dissipant, les groupes
arrivés et ceux qui étaient en marche
se voyaient à distance et se saluaient
joyeusement. On se trouva enfin au nombre de 80
« frères et soeurs »,
outre une quinzaine de curieux.
Le sujet central des exhortations, le
sermon sur la montagne, inspira de nombreuses
allocutions, entre lesquelles
s'intercalèrent des prières et des
chants.
Vers midi le temps se rétablit et
le spectacle radieux des montagnes invita les
orateurs à rappeler les combats qui s'y
étaient livrés pour la liberté
de conscience et les délivrances
accordées par la puissante main de
Dieu.
À deux heures on descendit vers
le chalet de B. Odin pour mettre en commun,
auprès de sa fontaine, la nourriture frugale
que chacun avait apportée.
Suivirent encore des entretiens
fraternels et l'on se sépara vers cinq
heures, tout en regrettant de devoir
déjà interrompre ce rendez-vous
bienfaisant.
Ne semble-t-il pas de lire, dans des
proportions réduites, ce qu'ont
été depuis les autres Quinze
Août ?
Les dissidents continuèrent
à se retrouver à Rougnousa les
années suivantes, et plus d'une fois des
amis étrangers se joignirent à
eux.
Aux approches des temps de
liberté, l'intolérance eut encore un
réveil. En 1845, le curé de
Saint-Germain fit une verte algarade aux Vaudois,
qui osaient passer pendant la procession. En 1846,
un décret rappela à un rigoureux
chômage les jours de fêtes, ce qui
contribua à rendre plus nombreuses les
réunions du Quinze Août. De jeunes
pasteurs, qui avaient connu en Suisse la
piété profonde et
éclairée des
hommes du Réveil, se
mêlèrent à cette
célébration, d'autant plus que les
mômiers des Vallées s'étaient
bien relâchés dans leur
séparatisme outré. Citons parmi ces
pasteurs le bouillant, en même temps
qu'irénique, Matthieu Gay.
Les assemblées à Rougnousa
durèrent jusqu'en 1854. Mais
déjà, en 1853, l'Union Vaudoise de
Saint-Jean avait provoqué une réunion
plus générale, qui eut lieu à
Sibaoud le 1er septembre, « pour
resserrer les liens qui doivent nous unir, nous
raffermir dans la foi en Jésus-Christ et,
rendre gloire au Dieu de nos
pères ». Plus de 2.000 personnes
s'y trouvèrent.
Dans une circulaire imprimée, en
date du 10 juillet 1854, la même Union
annonçait d'avoir, d'accord avec celles de
La Tour, Angrogne et Villar, fixé le 15
août suivant pour une fête à la
Balsille.
On y vit plusieurs amis
étrangers, quelques-uns desquels prirent la
parole, de même que le professeur Niccolini,
patriote toscan proscrit, récemment
amené à l'Évangile.
La Table était toute
présente, ainsi que la plupart des pasteurs.
P. Lantaret y lut la poésie d'Alexis
Muston : Le retour de l'exil, qui, mise
en musique par Bost, est devenue un de nos hymnes
nationaux.
Les présents, au nombre de plus
de 3.000, venus même de Rorà, se
séparèrent à 3 heures.
Les Unions avaient publié une
feuille intitulée Récits et
Chants, etc., qui fut distribuée avant
la réunion, permettant à chacun de
connaître les faits qui s'étaient
passés là, et de prendre part au
chant des cantiques.
Cette initiative excellente, qui ne
serait pas hors de saison de nos jours, fut
continuée pour les réunions, tout
aussi solennelles, du Pradutour (1855), de la Sarra
(sic) (1856), Roccia Maneout (1857), Ciampet
(1858), Pral (1859), Piampra (1860), Vachère
(1861), les Pians (1862).
Puis l'enthousiasme
général se refroidit quelque peu. Les
habitants du Val Luserne se réunirent
à part, à tour dans chaque
commune ; le Val Pérouse et le bas du
Val Saint-Martin, à Las Arà ;
Maneille, Macel, Rodoret et Pral, à la
Collette des Fontaines.
La fête de 1880, aux Stringats
d'Angrogne, eut une importance
spéciale, à l'occasion du centenaire
des écoles du dimanche, ainsi que celle de
1881, à la Pradera (La Tour), où
Français Coillard fit entendre un vibrant
appel en faveur des Missions.
Le deuxième centenaire des
événements de 1685-1690 fit
renaître le désir de réunir les
trois Vallées, d'où les
assemblées solennelles et extrêmement
nombreuses de 1885 à Las Arà, 1886
à la Vachère, 1888 à Pramol,
pour la dédicace du nouveau temple, 1889
à la Balsille, Pral et Sibaoud, 1890 au
Chiot d'Angrogne.
Puis on en vint à n'avoir une
réunion générale que tous les
cinq ans, sur la chaîne centrale des
Vallées, à la Vachère ou non
loin de là, à Pragiassaut.
Depuis quelques années, la
réunion de l'après-midi est
particulièrement réservée
à la jeunesse.
Une surveillance, confiée aux
Jeunes Gens des Unions, avec l'appui des
autorités communales, a fait cesser les
inconvénients causés, en marge de
l'assemblée, par les débitants de
boissons alcooliques.
C'est ainsi qu'une réunion,
provoquée à l'origine par
l'intolérance, a donné naissance
à une célébration devenue
chère à tout le peuple vaudois.
Le Deuxième Centenaire du
Comité Wallon
(3).
La première moitié du XVIIIe
siècle fut pour les Vallées une
époque de grande misère
matérielle. C'est à grand'peine
qu'à travers les guerres presque incessantes
nos pères avaient pu relever les ruines
accumulées en 1686 et remettre en culture
les terrains tombés en friche pendant
l'exil.
Les impôts étaient
écrasants. Mais ce qui finit de
réduire aux abois ces populations alpestres
ce furent une suite de mauvaises récoltes et
de terribles intempéries. Une trombe d'eau,
qui fondit en août 1728 sur les hautes
vallées, grossit tous les torrents à
tel point que le Villar et Bobi subirent des
ravages terribles, inutilisant ; pour
longtemps les terrains les
meilleurs. Ce dernier village ne fut même pas
protégé contre la furie des eaux par
son rempart séculaire.
À l'ouïe de ces nouvelles,
la charité des protestants étrangers
s'émut, surtout en Suisse, en Angleterre et
en Hollande.
Les Pays-Bas avaient pris à coeur
les intérêts des Vaudois tôt
après les massacres de 1655 et depuis lors
cet intérêt ne s'était pas
démenti, en particulier dans les
églises wallonnes, auxquelles
s'étaient rattachés les nombreux
réfugiés huguenots, parce qu'elles
célébraient leur culte en
français. C'est ainsi qu'en 1727 le synode
wallon votait 9000 florins pour les Vaudois qui
étudiaient à l'étranger en vue
du ministère ; ce subside fut
porté plus tard à 12.000. Mais les
désastres causés par l'inondation de
1728 émurent les âmes charitables
à tel point que, la même année,
50.000 florins furent collectés dans les
Provinces Unies. Trente mille furent tout de suite
envoyés aux Vallées et
distribués aux sinistrés pour les
arracher à leur dénûment et
leur permettre de relever les ruines. Les autres
vingt mille furent constitués en un fonds de
secours permanent. Chaque église
expédiait ses dons à part ;
ainsi, encore en 1728, Namur fit parvenir aux
Vallées 516 florins, Amsterdam en envoya 697
en 1729.
Michel Léger, pasteur à
Genève et petit-fils d'Antoine,
modérateur et pasteur de Saint-Jean
expulsé en 1644, fut
délégué aux Vallées
pour examiner les conditions des Vaudois. Une copie
du rapport, qu'il écrivit en 1730 sur son
enquête, fut envoyé en Hollande et fit
connaître les difficultés
matérielles que traversaient les familles
des pasteurs et des régents, ainsi que la
nécessité de soutenir l'instruction
élémentaire. Cette même
année une nouvelle collecte, faite en
Hollande, produisit 20.000 florins, que
Léger fut chargé de distribuer
lui-même. D'autres secours furent
envoyés les années suivantes,
jusqu'à ce que le synode wallon de 1734
délégua l'administration du Fonds
Vaudois aux quatre églises qui avaient
contribué avec plus de
générosité. C'étaient
celles d'Amsterdam, la Haye, Delft et Rotterdam.
À la suite d'un nouveau synode, les quatre
commissaires se réunirent à
Amsterdam, le 9 septembre 1735, et se
constituèrent en Comité Wallon. Le
capital qui fut confié à leur
administration s'élevait
alors à 21.015 florins, produisant un revenu
de 704 florins, qui furent dès lors
envoyés annuellement aux
Vallées.
En 1744 le secours hollandais permit
d'élever et de prolonger le vieux rempart,
qui n'avait pas suffi à garantir la Ville de
Bobi contre l'inondation de 1728. Il a encore
été allongé récemment,
à la suite de l'alluvion de 1920.
Tout en contribuant à relever les
honoraires mesquins des pasteurs, des
régents paroissiaux, et des veuves de ces
ouvriers de l'église, les commissaires
wallons pourvurent à augmenter le nombre des
écoles de quartier, pour obvier à
l'ignorance, compagne de la misère. En 1740
on comptait 32 de ces « petites
écoles », dont la moitié au
Val Luserne, 7 au Val Pérouse et 9 au Val
Saint-Martin. Portées plus tard au nombre de
38, elles reçurent, au XIXe siècle,
une nouvelle impulsion énergique grâce
à l'ambassadeur de Prusse
Waldbourg-Truchsess et au général
Beckwith.
Des dons spéciaux furent aussi
souvent envoyés pour des besoins
particuliers ou à l'occasion de mauvaises
récoltes causées par la grêle,
d'avalanches ou d'inondations.
En 1760 et 1762 le Comité
rédigea des Mémoires sur
l'état des Vallées, qui
provoquèrent de nouvelles collectes. En 1763
ils fixèrent à 4000 francs la somme
annuelle à atteindre ; l'Angleterre
devait en outre fournir 260 livres sterling, la
Suisse 160 florins. On put ainsi augmenter de 300
livres la somme attribuée aux maîtres
d'école et porter de 400 à 900 celle
qui était destinée aux
pauvres.
L'église de Middelburg ayant
concouru à la collecte avec un élan
particulier, son pasteur fut appelé à
faire partie du Comité, qui s'adjoignit
aussi un ancien en qualité de
trésorier.
À partir de 1767 le Comité
Wallon maintint aux Vallées l'École
Latine, qu'il ne ferma qu'en 1836, après que
le Collège, fondé par Gilly et
Beckwith, eut été solidement
organisé.
Le Président ou le
Secrétaire fut tour à tour la
cheville ouvrière du Comité, en
entretenant une correspondance très active,
avec la Table Vaudoise. De leurs lettres ressort
une connaissance approfondie des besoins des
Vallées. Les étudiants en
théologie étaient suivis avec un
intérêt particulier.
Quelques jeunes pasteurs, admirateurs de
Voltaire, étant rentrés aux
Vallées avec des sentiments rationalistes,
dont leur prédication se ressentait, le
Comité intervint en 1767 pour imposer la
signature d'un Acte d'Uniformité, afin de
garantir la pureté de la doctrine. Ceux qui
refuseraient de le signer seraient privés du
subside.
Depuis la fondation des Hôpitaux,
et plus tard de l'Orphelinat, ces
établissements
bénéficièrent aussi de ces
envois d'argent, ainsi que l'enseignement de la
Bible et de la langue française.
L'espace limité ne nous permet
pas d'insister davantage sur les nombreux sujets de
gratitude que les Vaudois ont envers le
Comité Wallon.
Nous nous limiterons à nommer les
amis de notre Église, qui ont successivement
eu en mains la direction de cette administration.
Ce sont Samuel Chatelain (1735-75), H. Certon et
Samuel Robert (1775-1810), P. Mounier (1810-43), J,
Daniel Revel, de Saint-Jean, pasteur à la
Haye (1843-55), P. Mounier (1855-82), puis Louis
Bresson comme secrétaire et A. Perk comme
président, enfin P. Reyss secrétaire,
A. Arnal président.
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