GLANURES D'HISTOIRE
VAUDOISE
LES HISTORIENS VAUDOIS
Les historiens de la Débâcle et
ceux de la Rentrée.
L'année sanglante et désastreuse
de la Débâcle et de la
captivité (1686-87) n'a pas eu d'historien
vaudois contemporain. Neuf pasteurs étaient
en prison où trois moururent ; deux
autres accompagnèrent les exilés en
Brandebourg, où l'un d'eux ne tarda pas
à succomber. Restait Arnaud. Occupé
à parcourir les divers cantons suisses pour
maintenir l'union vaudoise en dépit de la
dispersion, et les pays protestants afin d'en
obtenir l'intervention, il n'eut pas le loisir de
mettre la main à la plume pour raconter les
dernières luttes et l'agonie de son peuple,
Les seuls laïques qui l'aient fait, le notaire
Daniel Forneron, de Prarustin, et Barthélemy
Salvagiot, de Rora, ne relatent que les
événements dont ils ont
été les témoins oculaires. Le
Bulletin d'Histoire Vaudoise a publié leurs
mémoires.
Il a de même inséré
le récit de Forni, qui accompagna les
troupes de Victor Amédée dans tous
les faits d'armes qui eurent lieu au Val
Luserne.
Tessier, secrétaire de
l'ambassade suisse auprès du duc de Savoie,
a publié la relation de cette intervention
généreuse, qui obtint la
libération de la plupart de ceux qui avaient
survécu au régime infect des cachots.
Mais le seul historien qui avait
donné une idée d'ensemble des
préliminaires diplomatiques, des combats et
des massacres dans les deux vallées, de la
captivité et de la délivrance, c'est
Boyer. Il fut fait deux tirages de cette
publication. Le premier n'indique pas les personnes
qui risquaient encore d'être
compromises ; le deuxième les nomme en
toutes lettres. Ainsi Arnaud, pasteur de
Pinache, n'est désigné dans la
première édition que par des
astérisques. Sans attaches avec les
Vallées, il interrogea sans doute les
réchappés et réussit ainsi
à amasser des données nombreuses et
précieuses, bien que les noms propres de
lieux et de personnes soient trop souvent
estropiés dans cet ouvrage d'ailleurs rare
et précieux.
Par contre, l'entreprise épique
de la Rentrée a eu ses chroniqueurs et son
historien.
Trois de ses héroïques
combattants ont consigné par écrit
les faits et gestes de l'expédition :
Reynaudin, Huc et Robert.
Paul Reynaudin, de Bobi, interrompit les
études de théologie, qu'il
poursuivait à Bâle, pour suivre
Arnaud. Comme Xénophon, pour les 10.000
Grecs, le jeune étudiant a consigné
les étapes de la marche, ainsi que les
incidents les plus saillants de la traversée
de la Savoie et des luttes acharnées qui
furent livrées dans tous les recoins des
Vallées. Les Vaudois s'étaient
partagés après la déroute du
Villar, Reynaudin ne relate, pour cette
deuxième période, que les combats du
corps qui occupait le bassin du Pélis.
Enfin, contraints de se nicher dans les grottes de
l'Aiguille de Giaussarand, les Vaudois
l'évacuèrent de nuit, le 6 novembre
1689, dans la crainte d'être cernés.
Dans le désordre de cette retraite,
Reynaudin oublia son manuscrit, qui fut
trouvé le lendemain par un officier des
troupes ducales. Leur commandant, le marquis de
Parelle, crut que c'étaient les notes de
voyage d'Arnaud lui-même, d'autant plus
qu'elles furent prises en même temps qu'une
robe de pasteur et la nappe de fine toile de
Hollande, qui servait pour la Communion. Le
récit s'arrêtait au 17/27 octobre. Il
fut porté à la Cour de Turin.
« Ce journal, dit Arnaud, après
avoir passé en plusieurs mains, parvint
enfin en original, par une voie inconnue, en celles
d'un homme de lettres de Genève, lequel,
l'ayant reconnu de la main de Sieur
Reynaudin, en régala
Josué Janavel, peu de jours avant sa
mort », c'est à dire qu'il lui en
fit la lecture, ainsi qu'il est dit dans les
Mémoires de Mondon. Janavel mourut le
5 mars suivant.
L'homme de lettres en question
est, Vincent Minutoli, théologien genevois,
qui nous l'apprend dans une lettre du 15
décembre 1690, adressée à son
ami, le célèbre Bayle et comprise
dans la correspondance inédite de ce
dernier, publiée en 1890, à
Copenhague, où sont conservés les
originaux.
« La prévention
d'amitié, écrit-il, a porté M.
Arnaud à vouloir déterminément
que je fusse son historiographe, et je puis vous
assurer que je tiens cette commission à plus
de gloire que si j'étais chargé de
décrire les exploits de Charlemagne ou de
Charles Quint. Je prétends pourtant de ne
faire que l'ébauche et tracer le canevas,
espérant que vous M.rs, ses amis et les
miens, ferez toute la brodure. Vous ne sauriez
croire la peine qu'il y a à
déchiffrer les petits brimborions, sur quoi
ces pauvres gens ont écrit avec du papier et
de l'encre tels que vous pouvez vous figurer et,
après les avoir touchés, mes mains
sentent deux heures le salpêtre, le soufre et
la poudre à canon.
Bien m'en prend, pour m'aider à
sortir de ce labyrinthe, que j'avais dès
l'hiver passé un Journal qui leur fut pris
dans un poste où on les força, et qui
vint en original entre mes mains, par un commerce
indirect ou de réflexion que j'avais en
cette cour là et qui a fait que, cinq ou six
mois durant, j'ai été le seul de ce
pays qui savait leurs aventures, pendant que leurs
directeurs hors du lieu n'en recevaient aucunes
nouvelles et qu'eux mêmes ne savaient rien de
ce qui se passait dans le reste du monde. Toutes
mes lettres pendant ce temps là étant
venues sous les yeux du Prince, par le moyen d'une
espèce de Benting, qui ne les avait
qu'après un autre, ces inductions de
détour ont fait plus de la moitié de
l'adoucissement, où l'on est venu pour les
Vaudois ».
C'est en partie mot à mot ce qui
est dit dans la Glorieuse Rentrée
d'Arnaud : « Ce Journal ayant
été écrit fort
fidèlement et avec beaucoup d'exactitude, et
ayant fourni plusieurs bons mémoires pour
cette histoire, on a toujours été
bien aise, non seulement de l'avoir
recouvré, mais même qu'il
ait porté si
miraculeusement des nouvelles des Vaudois
où on ne savait quoi que ce soit d'eux, de
même qu'eux ne savaient aussi rien de ce qui
se pouvait passer dans le reste du
monde ».
À peine qu'il put le faire,
Reynaudin retourna à Bâle reprendre
ses études théologiques, qu'il acheva
en 1695, en soutenant des thèses en latin
sur l'antiquité des Vaudois. Il fut ensuite
pasteur aux Vallées jusqu'à sa mort
en 1734.
Il ne semble pas s'être autrement
inquiété de son Journal de la
Rentrée. Ce dernier a cependant
été conservé, nous ne savons
comment, pendant un siècle et demi, pour
tomber enfin entre les mains de l'historien Alexis
Muston qui le relia, avec d'autres manuscrits, dans
un volume, dont il fit don à la
Société d'Histoire Vaudoise, peu de
jours avant sa mort, en 1887. Il a remarqué
que, seules les dernières notes sont prises
au jour le jour, tandis que le récit de la
marche épique, jusqu'au combat du Villar,
est rédigé au passé et d'une
manière suivie. Ce seraient donc
peut-être les loisirs forcés de
l'Aiguille qui l'auraient décidé
à écrire ce précieux document.
Il porte ce titre, probablement dû à
Minutoli : Journal de l'expédition
des Vaudois, trouvé à l'Eguille le 13
de novembre 1869 par Monsieur le Comte de
Blegnac. Cette date inexacte est due à
la confusion entre les calendriers julien et
grégorien.
La Société d'Histoire
Vaudoise l'a inséré dans son Bulletin
de 1888, de la page 11 à la page 34 et en a
fait un tirage à part.
Le Capitaine Robert.
Non moins de quatre Robert, de Saint-Germain,
sont connus pour avoir eu part à la
préparation ou à la réussite
de la Rentrée.
Jean, probablement un des 80
héros de 1686, était à
Neuchâtel avec Arnaud, pensionnés par
la ville, dès l'automne 1686. Après
la tentative de 1688, « le gouvernement
commande à Arnaud ministre et capitaine
Robert, avec femmes et enfants de vider promptement
la ville ». Robert émigra à
Bâle, puis en Allemagne, où, en 1689,
on le voit quitter Schaumburg,
avec six autres, en vue de la Rentrée.
Arrivé trop tard, il prit part à
l'expédition Bourgeois. Quand celui-ci en
eut vu la malheureuse réussite, c'est au
capitaine Robert qu'il remit sa bannière. Il
est signé le premier dans la
déclaration que les officiers de
l'expédition rédigèrent le 29
octobre, en faveur de Bourgeois.
Pierre est à Bâle,
en 1688, avec ses trois filles. Arrêté
par les Français, sans doute parmi ceux qui
s'endormaient de fatigue après le combat de
Salbertrand, il fut condamné à
Grenoble, en octobre 1689, avec le chirurgien
Muston et plusieurs autres. Enchaîné
sur la galère l'Invincible, il mourut
à la peine le 27 janvier suivant.
Jacques était à
Bâle en 1688 avec Marie, sa femme, et trois
enfants, dont le cadet n'avait que 6 mois. Lors de
la formation des compagnies, après le
passage du lac, il fut reconnu comme capitaine de
Saint-Germain et Pramol. Il périt en
combattant, au Mont Cervin, le 6 septembre 1689. Il
fut sans doute remplacé par
Daniel, qui était à
Bâle, en 1688, avec Marthe, sa femme. Il
était le frère cadet de Jean et de
Michel, qui fut aussi capitaine. Daniel prit part
à tous les événements de la
Rentrée, à la défense de la
Balsille et aux combats, qui suivirent, contre les
Français, après que Victor
Amédée eut fait la paix avec les
Vaudois, en 1689 et 1690.
Lorsque Milord Schomberg vint en
Piémont pour prendre le commandement des
régiments de réfugiés au
service de l'Angleterre et de la Hollande, Robert
entra comme lieutenant dans le régiment De
Loche, qui continua à se signaler par maints
exploits. Quand la guerre cessa en Piémont,
Robert suivit son régiment en Hollande,
cette république n'ayant signé la
paix avec la France qu'en 1713.
C'est probablement alors que, sur la
demande de ses amis hollandais, il se mit à
écrire sa Relation de ce qui se passa de
plus remarquable dans les Vallées de
Luserne, en l'année 1689 et
1690.
En 1716, se trouvant à Voorburg,
il remit son manuscrit à un ami, dont nous
ignorons le nom, qui y ajouta une longue
préface, destinée à faire
ressortir l'héroïsme et le zèle
religieux des Vaudois, ainsi que l'intervention de
la Providence en leur faveur. Le tout,
recopié de la même
écriture, parvint, de
main en main, entre celles de M. Scheurleer, de la
Haye, collectionneur de manuscrits. Ceux-ci ayant
été mis en vente après son
décès, M. N. C. Kist, de Leyde,
reconnut dans cette relation un récit
authentique de la Rentrée. Il le publia
à Leyde, en 1846, en français,
précédé d'une notice
historique et suivi d'une étude sur la
littérature vaudoise, en hollandais.
Le Bulletin du Bicentenaire, de la
Société d'Histoire Vaudoise, en a
reproduit la partie concernant le siège de
la Balsille. Le numéro de mai 1891 a
inséré la première partie du
récit, en promettant de donner le reste
« dans le prochain Bulletin ».
Cette promesse n'a pas été maintenue.
C'est dommage, car le livre de Kist est rare et la
relation de Robert est d'autant plus
intéressante qu'elle n'a pas pu servir
à Arnaud, pour son Histoire publiée
en 1710.
Ce récit en étant
indépendant des autres, ne fait qu'en
confirmer l'exactitude. Nous ne croyons cependant
pas de pouvoir dire, avec Kist, qu'il a
été « rédigé
pendant le voyage ». Il n'a rien du
journal. Sauf celle du départ,
« la nuit du 15 d'Aoust 1689 »,
il ne mentionne aucune date. Dans sa hâte
d'arriver aux Vallées, il ne s'arrête
sur la traversée de la Savoie que pour
mentionner le passage gardé de Cluse et la
pénible montée du Bonhomme. De
là, sans tenir compte de l'Iseran et du Mont
Cenis, il arrive au Jaillon et à
Salbertrand, dont il décrit le combat en
quelques traits pleins de précision et de
vie.
Après la déroute que les
Vaudois subirent au Villar et qui les divisa en
deux bandes, Robert fit partie du camp volant
destiné à maintenir les
communications entre eux. Mais sa compagnie se
défendit, la plupart du temps, sur les
hauteurs du Villar et de Bobi. Aussi sa relation se
rapproche-t-elle moins de celle de Huc que de celle
de Reynaudin, qui fut trouvée à
l'Aiguille. Après avoir évacué
cette position, Robert fut de ceux qui, à
travers le Col Julien, passèrent à
Pral et, après quelques escarmouches au Val
Saint-Martin et à la Pérouse,
rejoignirent à la Balsille ceux qui avaient
commencé à s'y fortifier.
Sa description du siège de la
Balsille est frappante et vivante, ainsi que celle
de la fuite à travers les précipices
jusqu'à Pramol. L'auteur
n'est pas moins intéressant et original
lorsqu'il raconte l'arrestation du corps de
Clérembault, qui les avait poursuivie, la
razzia en Queyras, le prise du fort de St-Michel,
au-dessus de Luzerne, ce qui acheva de les rendre
maîtres de toute la vallée, les
Français s'étant retirés
à Pignerol.
« Les Vaudois firent encore
après cela plusieurs belles actions.
Mais », conclut modestement l'auteur,
« les ayant quittée dans ce
temps-là, pour entrer dans le
régiment De Loche, j'ai cru ne devoir
rapporter que celles qui se passèrent
pendant que je fus avec eux : où, bien
loin d'avoir ajouté quelque chose, il est
sûr qu'il m'en est échappé bien
des particularités
considérables ».
Robert ne semble pas être
rentré aux Vallées et sa
postérité se trouve peut-être
encore parmi les églises wallonnes de
Hollande.
Nous avons ainsi achevé de passer
en revue les historiens contemporains de la
Glorieuse Rentrée.
François Huc et Henri Arnaud
Nous avons vu comment le manuscrit de Paul
Reynaudin, perdu à l'Aiguille et
porté à la cour de Turin, servit
à Vincent Minutoli pour la première
rédaction du récit de cette
entreprise héroïque. Celle-ci est sans
doute l'Histoire du retour des Vaudois dans leur
patrie, dont le manuscrit, conservé
à Genève par les familles Lombard et
de Loriol, a été cédé
en 1913 par MM. les libraires Thury et Baumgartner
à la Société d'Histoire
Vaudoise qui l'a publié intégralement
dans son Bulletin N. 31. Une des sources de ce
travail furent aussi les notes prises par un autre
héros de la Rentrée.
François Hue, du Vigan, avait,
à l'époque de la Révocation de
l'Édit de Nantes, servi de courrier ou guide
aux Huguenots qui émigraient en cachette
pour fuir la tyrannie de Louis XIV. Aussi ses biens
furent-ils confisqués. On le signale en
Angleterre et en Hollande en 1687-88. Se trouvant
en Suisse lors du départ des Vaudois, il
s'enrôla dans la compagnie des volontaires,
dont le capitaine, Turin, mourut au combat du
Villar. La compagnie décimée
s'étant réorganisée sous le
capitaine François Tron,
Huc en devint le lieutenant. Arnaud remarque que,
tandis que la plupart des autres Français
désertèrent, rebutés par les
fatigues et les privations, « Huc les a
toujours fidèlement servis, en
récompense de quoi il fut fait capitaine
dans les religionnaires fournis par l'Angleterre et
la Hollande. Le bon témoignage qui lui a
été rendu par tous ceux qui le
connaissaient, de valeur, de zèle et de
probité, doit être rappelé avec
d'autant plus de justice qu'il est de ceux des
papiers duquel on a tiré une bonne partie de
ces mémoires ».
Envoyé en France pour
répandre les écrits, que Brousson
composait à Lausanne, il servit aussi
d'intermédiaire entre les Vaudois et les
Cévenols, à l'aide desquels on
préparait un soulèvement des
Huguenots du Midi. Chargé d'une mission de
confiance, il accomplit plus d'une fois ce voyage
hérissé de dangers, surtout en 1691.
Il fut tué à la tête de sa
compagnie de réfugiés, à la
bataille de la Marsaille, le 4 octobre
1693.
Bien qu'il ne porte aucun nom d'auteur,
son récit est sans doute celui qu'Alexis
Muston a conservé dans ses manuscrits sous
ce titre : Relation du département
des Vaudois pour rentrer dans leur païs du 16
Aoust 1689 et qui commence ex abrupto
par ces mots : « Par un samedi au
matin l'on mit pied à terre en Savoye le
nombre de 1500... ». Cette relation fut
publiée avec quelques variantes, pas
toujours heureuses, avec des adjonctions
successives, à la Haye en 1690-91, sous ce
titre : Relation de 1689-91 par un soldat
vaudois ; et le sous-titre : Relation en
abrégé de ce qui s'est passé
de plus remarquable dans le retour des Vaudois au
Piémont depuis le 16 Aoust 1689, ce qui a
été fidèlement rapporté
par des personnes qui ont été
eux-mêmes dans diverses actions qui sont ici
rapportées. La correction principale est
celle qui réduit à 900 le nombre de
ceux qui passèrent le lac.
Le livre bien connu sous le nom de
Glorieuse Rentrée aurait donc l'origine
suivante: Le théologien genevois Minutoli,
qu'Arnaud avait prié d'être
l'historien de l'entreprise, réussit, par le
moyen d'un personnage de la cour de Turin, à
recevoir les notes hâtives qu'Arnaud
écrivait avec de mauvaise
encre sur des chiffons de papier qui sentait la
poudre. Au commencement de 1690, pendant que
durait le siège de la Balsille, il
reçut lé manuscrit que Reynaudin
avait perdu à l'Aiguille. En juillet il put
avoir entre les mains la première partie du
récit de Huc, qui s'arrêtait au 16
juin. Il y ajouta, en guise de conclusion, une
lettre d'Arnaud, du 5 juillet. Ce serait là
l'Histoire du retour des Vaudois en leur
patrie, que la Société d'Histoire
Vaudoise a publié avec des notes et des
notices biographiques sur tous les héros de
la Rentrée, dont les noms avaient pu
être retrouvés.
La guerre, qui se prolongea jusqu'en
1697, empêcha Arnaud de publier l'ouvrage,
Puis vint l'exil de 1698, qui l'obligea à de
longs voyages pour chercher une nouvelle, patrie
pour les exilés, en Allemagne, en Hollande
et en Angleterre pour leur procurer des subsides.
En 1701 éclata la guerre de Succession
d'Espagne qui le ramena aux Vallées, sans
doute avec l'illusion de pouvoir y finir ses jours.
Parti pour un troisième exil, qu'il sentait
devoir être définitif, il put enfin
donner une dernière retouche au manuscrit de
la Rentrée et le livrer à la presse
en 1710, vingt ans après sa première
rédaction.
Dans l'Introduction à
l'Histoire du retour des Vaudois, nous nous
sommes appliqués à découvrir
en quoi consistait la retouche d'Arnaud et nous
avons conclu en disant qu'« en
général on y sent plus de
préoccupation de ce que pourra dire le grand
public ; la crudité des expressions et
de certains faits est atténuée,
l'auteur s'attribue certains mérites que
l'Histoire ignore ou attribue à
d'autres ».
Le pasteur Mondon, qui a écrit
les souvenirs de son ancêtre, un des
capitaines de la Rentrée, va jusqu'à
dire qu'« Arnaud employé souvent
un style très fanfaron ».
Ce n'est pas le cas d'insister sur ces
détails, qui sont des vétilles dans
l'ensemble de l'ouvrage. Si même il reste
à peu près prouvé que la part
d'Arnaud dans la rédaction de la
Glorieuse Rentrée est
considérablement réduite, il n'en
demeure pas moins vrai qu'il a été
l'inspirateur, l'organisateur et le chef de cette
entreprise, à laquelle notre peuple doit
d'avoir une patrie.
L'édition de 1710, publiée
deux autres fois au cours du
XIXe siècle, est depuis
longtemps épuisée. Mais la
Société d'Histoire peut encore
disposer de plusieurs exemplaires de l'Histoire
du retour, qui a, sur la
précédente, l'avantage de la
fraîcheur des premières impressions et
de la spontanéité du récit de
première main. Toute famille vaudoise
devrait posséder l'une ou l'autre.
La fuite d'Alexis Muston
(9-10 janvier 1835).
Alexis Muston, après avoir poursuivi ses
études théologiques à Lausanne
et à Strasbourg, fut placé par le
synode à la tête de la paroisse de
Rodoret, qui venait d'être
détachée de celle de Pral. Il n'y
était pas depuis longtemps, lorsqu'un orage
inattendu vint fondre sur sa tête. Pour
obtenir sa licence théologique il avait
publié, à Strasbourg, sa thèse
sur l'Origine des Vaudois. Or, bien que la presse
cléricale attaquât constamment les
Vaudois, il leur était défendu de
rien publier sans le consentement de la censure
épiscopale. Il semblait qu'une publication
faite à l'étranger ne fût pas
sujette à cette prohibition. Tel
n'était pas l'avis de l'évêque
de Pignerol, Charvaz. À peine fut-il en
possession du livre incriminé, il recourut
au Roi, demandant l'application de la loi contre le
coupable.
Charles-Albert donna l'ordre
d'arrêter le jeune pasteur ; mais en
même temps il avertit de la chose le comte
Waldburg-Truchsess, ambassadeur de Prusse et
protecteur des Vaudois. Celui-ci en informa son
chapelain, Amédée Bert, ami de
l'accusé. Sans perdre de temps, Bert partit
avec un ami, pour Pignerol. Muston, très
attaché à sa mère et à
son père, le vénérable pasteur
de Bobi, leur rendait de fréquentes visites,
en dépit de la distance et des mauvaises
routes du haut Val St-Martin. Bert le savait ;
aussi de Pignerol envoya-t-il son compagnon de
route à Bobi, gardant pour soi la
tâche pénible de gagner Rodoret
à travers les neiges, le 9 janvier. Ce ne
fut pas sans peine qu'il atteignit le
presbytère rustique, qu'une avalanche devait
emporter, quelques années plus tard, avec le
pasteur et sa famille, Muston était absent.
Comme Bert redescendait par le
dangereux passage de l'Eicialeiras, il rencontra
les gendarmes qui montaient avec le mandat
d'arrêt. La diligence de
l'évêque n'avait guère
été moindre que la sienne.
Pendant ce temps, son messager
était arrivé à Bobi, y avait
trouvé Muston et l'avait pressé de
passer la frontière avant le lendemain. Sans
hésiter, le jeune Alexis partit avec un
compagnon qui, dès qu'il apprit qu'il avait
affaire avec la justice, l'abandonna, non toutefois
sans lui indiquer la maison d'un Artus, de
Villeneuve, habile contrebandier et profond
connaisseur de la montagne. Muston a publié
un récit vivant de sa traversée des
Alpes dans cette nuit glacée du 9 au 10
janvier. Il y décrit le spectacle magnifique
de la cascade du Plan du Pis ne formant qu'un bloc
de glace, les précautions prises pour
s'assurer qu'il n'y eût aucun fonctionnaire
à l'auberge du Pra, la rapide descente
improvisée sur la Monta dans un
éboulement de neige, enfin son
arrivée en Queyras, qui représentait
pour lut la terre de la liberté.
Vains furent les efforts pour faire
retirer le décret d'expulsion. Muston finit
donc par se fixer à Bourdeaux, dans la
Drôme, où il fournit un long
ministère, soit comme pasteur, soit comme
médecin bénévole.
Au cours de sa sixième
année d'exil, il obtint de pouvoir
séjourner trois mois auprès de ses
vieux parents.
Cependant, chaque été le
jeune pasteur, gravissant hardiment le Col de la
Vitouna, peu fréquenté et
surveillé, traversait rapidement le plateau
du Pra pour remonter au Col Barant et arriver, par
la Combe des Charbonniers, à la cure de
Bobi. Les paroissiens de son père le
saluaient à la fois respectueusement et avec
joie, et pas un ne le dénonça pendant
ces dix années. Le décret d'exil fut
révoqué en 1845. En 1846, le
même évêque Charvaz, qui l'avait
fait exiler à cause d'un livre d'histoire,
lui écrivait pour l'encourager à
écrire l'histoire de ses pères, le
recevait cordialement à
l'évêché et lui en ouvrait les
archives.
C'est dans son presbytère de
Bourdeaux qu'Alexis Muston écrivit ses
nombreux ouvrages d'histoire vaudoise, en
particulier l'Israël des Alpes. Il y mourut en
1888.
Les armoiries de l'Église
Vaudoise.
Souvent déjà, il nous a
été demandé, surtout de la
part de Vaudois d'origine établis à
l'étranger, quel est l'emblème
officiel des Églises Vaudoises. La
réponse n'est pas facile ; car, si l'on
est d'accord sur le motto, les armoiries
elles-mêmes varient étrangement selon
le goût ou le caprice de l'artiste
appelé à les dessiner.
Le modérateur Léger, en
les produisant dans son ouvrage monumental,
publié en 1669, les appelle Antiquissima
convallium insignia. Elles sont, en effet,
très anciennes, puisqu'elles remontent en
plein Moyen Âge. Elles ont d'abord appartenu
à l'illustre maison des comtes de Luserne,
seigneurs du bassin du Pélis. L'idée
en a été prise du nom même du
chef-lieu de leurs domaines, Luserne, qui en
piémontais signifie lanterne, et au
diminutif, lusërnëtta, luciole,
mouche luisante.
Le plus ancien des sceaux de cette
famille, découvert à Bagnol, portait
en effet une luciole, sans exergue. Plus tard
vinrent, d'une part, la lampe des catacombes,
restée aux armoiries de la commune de
Luserne, d'autre part, le chandelier, passé
à l'Eglise Vaudoise. Le motto subit aussi
quelques changements. Sur la grille du
château de Luserne, on peut lire :
Lucerna pedum meorum verbum tuum Domine,
c'est à dire : O Seigneur, ta parole
est la lampe de mes pieds. La commune de Luserne
Saint-Jean conserve la légende : Lux
in tenebris lucet, qu'on trouve aussi sur le
fronton du palais que le marquis de Rorà -
seule branche des seigneurs de Luserne qui existe
encore - construisit sur la place
Charles-Félix, à Turin. Mais cette
famille noble a renoncé depuis longtemps
à la luciole, à la lampe et au
chandelier, qu'elle a remplacés par des
armoiries sans caractère
spécial.
Quoi qu'il en soit, les Églises
Vaudoises, non seulement de la Vallée de
Luserne, mais aussi de celles de Pérouse et
Saint-Martin, et même celles du Val Pragela,
dépendance du Dauphiné,
adoptèrent, on ne sait à quelle
époque, le motto légèrement
interverti : Lux lucet in tenebris,
entourant un chandelier
allumé. Les 7 étoiles, qui brillent
autour de la flamme, indiquent probablement les
sept églises de l'apocalypse. Un artiste du
siècle dernier, en peignant ces armoiries
dans le temple de Prarustin, a porté
à treize, le nombre des étoiles,
égal à celui des paroisses des
Vallées, tel qu'il était alors, avant
l'organisation de celles de Macel et
Rodoret.
Le motto vaudois rappelle aussi d'assez
près celui de la ville de Genève, qui
était au Moyen Âge : Post
tenebras spero lucem, mais qui, à la
lumière de la Réformation,
devint : Post tenebras lux.
Il ne reste rien, antérieurement
à l'exil, des documents officiels de
l'Église : tout à
été détruit ou dissipé.
Le plus ancien exemple connu est
représenté pax les armoiries, qui
ornent le frontispice du traité De la
Régénération,
publié à Genève, en 1642, par
François Guérin, pasteur de Bobi,
chez l'imprimeur Jean de Tournes. Le chandelier est
posé, sans autre, sur un sol raboteux; il
est flanqué de trois étoiles par
côté. Le haut, où est
généralement placée la
septième étoile, est tout rempli par
la flamme et ses rayons. Au reste, on ne voit pas
de chandelle, la mèche sort du creux du
chandelier, qui est d'une structure très
compliquée. Sans le donner comme le sceau
officiel, l'auteur, dans son Exhortations aux
Églises du Piémont, fait de
fréquentes allusions au chandelier, disant
en particulier : Que notre lumière
luise parmi les ténèbres, comme porte
céte devise
IN TENEBRIS LUX
qui est celle du frontispice.
L'Histoire Vaudoise, par J.
Léger, publiée en Hollande en 1669,
présente trois types
différents :
1° Sur une gravure hollandaise,
datée de 1663, et qui se trouve sur peu
d'exemplaires, le chandelier rappelle celui de
Guérin, mais le motto est, comme
aujourd'hui, Lux lucet in tenebris. On n'y
voit aussi que 6 étoiles ;
2° En reproduisant, d'après
Morland, la belle carte des Vallées,
dessinée par le pasteur Valère Gros,
Léger y a ajouté le chandelier autour
duquel les 7 étoiles apparaissent clairement
sur le fond sombre. Au-dessous : Convallium
Antiquissima Insignia. Il en est ainsi
sur la même carte,
publiée en Hollande à la même
époque, bien que non datée ;
3° Au frontispice du livre, la
septième étoile est placée
immédiatement au-dessus de la flamme, et
c'est d'elle que partent les rayons, qui atteignent
les 6 autres, tandis que, vers le haut, s'en
dégage un éventail, un faisceau de
lumière, qui monte se confondre avec le
soleil. Au-dessus du médaillon on lit :
Antiqua convallium insigna. Le tout est
reproduit, rapetissé, dans la traduction
allemande de Léger, qui a paru en 1750.
Le premier sceau officiel des
Églises Vaudoises, que l'on puisse citer
actuellement, orne une attestation du 1er
août 1699, dressée à Angrogne
et signée par les pasteurs des
Vallées. Plutôt petit, ce sceau porte
un chandelier assez simple, les 7 étoiles et
le motto habituel. Plus tard, auteurs ou
artistes, ont transformé ou
déformé ces armoiries de vingt
manières différentes. L'adjonction
principale qui est souvent faite est une Bible
fermée, sur laquelle est posé le
chandelier. Une médaille assez rare,
frappée en 1691, appartenant au Musée
Vaudois, mais qui est actuellement
(1)
déposée à
l'Exposition de Turin, représente les quatre
Puissances de la Ligue d'Augsbourg contre la France
et, sur la gauche, un soldat vaudois arborant un
drapeau avec le chandelier et les 7 étoiles.
Ce médaillon, tout simple, a servi de
modèle pour les armoiries de la Brigata
Regina qui remonte au régiment
organisé avec des soldats vaudois par le
Comte de Briquéras, le vainqueur de
l'Assiette.
Les drapeaux des écoles vaudoises
portaient naguère de belles armoiries sur
fond bleu foncé, représentant une
nuit sereine. Il en est de même de celles
qu'une heureuse initiative, venue de Milan, a
reproduites comme ornement d'épingles ou de
broches.
La Table, ou le Synode, ne ferait pas
mal, nous semble-t-il, d'adopter un type unique,
colorié ou non, selon les cas, que l'on
puisse citer comme les armoiries officielles de
l'Eglise Vaudoises. Le plus simple est
peut-être le meilleur, en même temps
que le plus fidèle aux
origines :
Sur un fond bleu foncé, un
chandelier, quelque peu élégant, en
or, chandelle blanche, flamme en or, le tout
entouré de 7 étoiles en or, et du
motto : LUX LUCET IN TENEBRIS, ou bien,
si l'on tient à l'archaïque : LVX
LVCET IN TENEBRIS.
|