GLANURES D'HISTOIRE
VAUDOISE
David Jourdan
pasteur vaudois, esclave en
Algérie.
La famille Jourdan ou Jordan, après
avoir passé du romanisme à la
Réforme, laissa, au XVIe siècle, le
Sauze d'Oulx, et s'établit à
Fénestrelles. Elle a fourni au Val Cluson
plusieurs personnages en vue, des pasteurs, des
administrateurs, un châtelain. C'est au sein
de cette famille influente que naquit David
Jourdan.
Au terme de ses études
théologiques, faites à
l'Académie de Genève, il fut
nommé pasteur à
Châteaudauphin ; mais il vit son temple
interdit en octobre, 1684, et il passa au Roure,
comme aide de David Clément, illustre
bibliographe. Il n'y était que depuis
quelques mois, lorsque survint la
Révocation, qui supprima toutes les
églises du Val Pragela. Jourdan se rendit en
Angleterre, d'où, en juin 1687, il
s'embarqua pour la Hollande sur un navire de
Rotterdam. Ils étaient déjà
à l'embouchure du Rhin,
quand ils se virent entourés par trois
vaisseaux de corsaires d'Alger, commandés
par un renégat hollandais, qui
transportèrent sur leurs bâtiments
tous les passagers. Parmi ceux-ci étaient,
avec Jourdan, deux étudiants en
théologie et deux pasteurs, Fournes et
Brassard ; ce dernier a laissé un
récit de leur captivité.
Dépouillés de tout, mal nourris,
traités comme des esclaves, ils furent
quarante jours sur mer, avant d'être
débarqués à Alger. Sans
égard à leur condition ni à
leur âge (Brassard avait 67 ans), le
gouverneur les fit travailler à faire des
briques, et le bâton ne leur était pas
ménagé, tout comme aux
Israélites en Égypte.
Un prêtre lazariste leur offrit de
faire cesser ces mauvais traitements et de les
recommander au roi de France pour leur
rançon, s'ils se faisaient
catholiques ; mais il lui fut fait une
fière et noble réponse.
La condition des captifs empira encore
lorsque, en juin 1688, une flotte française
vint bombarder Alger. En réponse, les Turcs
attachaient à la bouche de leurs canons des
Français, que l'explosion déchirait
en morceaux. Le 4 juillet ce fut le tour de
Brassard et de quelques autres. Quand on alla les
chercher, ils se groupèrent pour faire une
dernière prière, et le Lazariste
profita du moment poignant pour renouveler sa
proposition, qui ne provoqua que des
réponses dignes de gens résolus
depuis longtemps à renoncer à tout
plutôt qu'à leur foi.
Sur ce, arrive le pasteur Jourdan,
disant que le pacha ne voulait faire mourir aucun
réfugié. Il avait sans doute appris
que ceux-ci, loin d'être des partisans du roi
qui faisait bombarder Alger, en étaient les
victimes.
Le pacha étant venu les visiter,
et apprenant qu'il y avait là un catholique,
lui dit que le lendemain il le mettrait au canon.
Le malheureux offrit alors de se faire juif et il
fut épargné. Par contre, un peu plus
tard, le Lazariste fut passé au canon, de
même que le consul français et
plusieurs autres. Ceux-ci avaient offert de se
faire Turcs, mais le pacha déclara qu'il
n'épargnerait pas ceux qui embrasseraient
l'Islam par contrainte.
Vers la fin de 1688, la Hollande et
l'Angleterre ayant
déclaré la guerre
à la France, il leur fut possible de
racheter de l'esclavage les réfugiés.
Un vaisseau anglais les transporta à
Livourne, où les cultes furent
célébrés chez le consul de
Hollande. Comme cela était interdit en
Toscane, le 5 mars 1689 ils durent repartir,
à pied, à cheval, en voiture, selon
les occasions, par Florence, la Porretta encore
couverte de neige, Venise, où un pasteur
français prêchait dans une chambre.
Ensuite, par le Tyrol, et la Bavière, ils
atteignirent Erlangen, où ils
trouvèrent une colonie de
réfugiés, fondée par les
pasteurs Papon, Bonnet, Tholozan et autres, avec
130 familles du Val Cluson et d'autres du
Languedoc.
Poursuivant leur odyssée, les
trois pasteurs arrivèrent à Amsterdam
le 4 juin, cinq mois et demi après leur
départ d'Alger. « Le 12, David
Jourdan, pasteur du Roure, délivré de
la captivité d'Alger avec Isaac Brassart,
pasteur de Montauban, et Jacques Fournes, qui
n'avait pas encore d'église, se
présentent tous trois au consistoire pour
être recommandés au magistrat pour en
obtenir des secours ».
Jourdan ne tarda pas à retourner
en Angleterre, où il trouva un groupe, de
personnages pieux, tels que l'évêque
Lloyd, Faber Boyer et Whiston, que ces temps de
violentes persécutions poussaient à
s'attacher à l'étude des
prophéties. Persuadé que les peuples
Vaudois et Huguenots étaient les
témoins de l'Apocalypse, qui devaient
être égorgés, et revivre
après trois jours et demi,
l'évêque calcula que l'Eglise Vaudoise
renaîtrait en 1690 et pressa Jourdan de
retourner en sa patrie. Pendant son voyage de
retour, il apprit, en effet, que les Vaudois
avaient pu ravoir leur pays.
Le synode vaudois, qui reconstitua les
paroisses, assigna à Jourdan celle du
Villar, où il demeura jusqu'en 1698.
Né sujet français, il fut alors une
des nombreuses victimes du deuxième exil. On
le voit arriver à Hambourg en 1699 avec sa
femme noble Anne Vulson de la Colombière, et
sa nièce, Catin Besson, âgée de
13 ans.
Jourdan passa le reste de sa
carrière au service des colonies de
réfugiés, en Allemagne. Il desservit
l'église de Dornholzhausen, de 1699 à
1717, puis celle d'Offenbach, où Dieu
l'appela en 1725 à monter plus haut,
après un long et fidèle
ministère, traversé par bien des
épreuves vaillamment supportées.
Les États-Unis et les Vallées
Vaudoises.
Les États-Unis d'Amérique ont
célébré récemment le
troisième centenaire de la fondation de New
Amsterdam - devenue plus tard New-York - par un
groupe de puritains fuyant l'Europe, où se
déchaînait alors la féroce
réaction catholique, C'est à ces
colons, et à ceux qui les suivirent de
près, et qui avaient tout abandonné
pour garder leur foi et jouir de la liberté
de conscience, que la puissante nation
nord-américaine regarde aujourd'hui pour
s'inspirer à nouveau aux nobles principes
auxquels elle doit sa vraie grandeur.
Après avoir
célébré cet
événement au-delà de
l'Océan, plusieurs Américains, en
bonne partie descendante de ces colons, sont partis
pour l'Europe en un pieux pèlerinage au pays
des Puritains, des Huguenots, des Hussites, des
Vaudois. Ils ont fait donc une courte apparition
à La Tour.
C'est que, en effet, à ne pas
parler des colonies vaudoises des deux
Amériques, fondées depuis trois
quarts de siècle, ce continent a eu sa part
dans la vaste dispersion à laquelle nos
pères ont eu recours pour fuir la
persécution.
La première colonie vaudoise dans
ces régions lointaines remonte au lendemain
de l'affreux massacre des Pâques
Piémontaises. Au nombre de six cents,
chiffre que d'autres croient exagéré,
semble-t-il avec raison, des Vaudois,
échappés à la boucherie,
atteignirent la Hollande, dont les ambassadeurs
étaient intervenus, auprès du Duc
pour obtenir le traité de Pignerol. La ville
d'Amsterdam offrit le passage libre sur ses
vaisseaux à ceux qui iraient se joindre
à sa colonie de la Nouvelle Amsterdam. Quand
les Vaudois y arrivèrent, en 1658, ils
apprirent que l'Oude Dorp, ou Ancien Village, avait
déjà été détruit
trois fois par les Peaux-Rouges. Aussi
préférèrent-ils
s'établir à Stony Brook, dans
l'île de Staten Island, qui fait aujourd'hui
partie de l'immense agglomération dé
New-York. C'est là qu'ils bâtirent
leur premier temple, avec des pierres et poutres
équarries. Les Indiens atteignirent
plusieurs fois l'île sur leurs
légères pirogues,
pour incendier cet édifice ; mais les
Vaudois le défendirent toujours avec
succès. En plus de cent occasions leur
colonie servit de refuge aux habitants des
villages, dont le territoire est actuellement
englobé dans les villes de New-York et
Brooklyn. Les Vaudois furent donc les premiers
habitants permanents de Staten Island, où un
certain nombre de leurs frères les rejoignit
en 1661. En revanche, une troisième
expédition, qui devait avoir lieu en 1663,
à l'époque des actes de violence du
comte de Bagnol, n'eut pas de suites.
L'église de Staten Island fut
d'abord desservie par le pasteur
réfugié de New Amsterdam, dont elle
ne se sépara qu'après 1685. Dix ans
plus tard, on y trouve le pasteur David Jourdan de
Bonrepos, qui, au moment de la Révocation,
desservait l'église vaudoise de
Châteaudauphin, au pied du Viso, dans la
vallée de la Varaita.
Les registres de la paroisse de Staten
Island ont été conservés
à partir de 1696.
La Révocation de l'Édit de
Nantes (1685) avait provoqué une nouvelle et
plus grande dispersion du noyau vaudois des Alpes.
Un certain nombre de familles se
réfugièrent en Angleterre, surtout
après le deuxième exil (1698). On fit
une collecte pour l'envoi en Amérique de 200
personnes, avec le pasteur Benjamin de Joux. Le
départ ayant été
retardé jusqu'en 1700, l'expédition
compta alors 700 âmes, qui partirent pour la
Virginie en 4 détachements, avec trois
pasteurs et deux médecins. Parmi les 106 qui
débarquèrent, le 20 septembre, d'un
même navire, à James River, on
retrouve, après le ministre de Joux, Salomon
Jourdan, Étienne Chabran et sa femme, Jean
Hugon, Jean Martin, Timothée Roux, Jean
Perrachon, tous Vaudois des Vallées.
Ces sept cents colons formèrent
la plus considérable émigration du
Refuge en Amérique. Benjamin de Joux
était pasteur à Lyon au moment de la
Révocation ; mais
précédemment il avait desservi la
paroisse de Fénestrelles. Quoique
avancé en âge, il n'hésita pas
à accompagner, dans ce voyage long et
périlleux, les 700 victimes du fanatisme
romain et de la politique cruelle et
égoïste de Louis XIV et de Victor
Amédée II. Il mourut à la
tête de la colonie, dont il était le
patriarche, en 1703. Il avait
épousé Madeleine Cherler, fille d'un
pasteur français distingué.
Un autre Vaudois se rendit dans la
lointaine Amérique au XVIIIe siècle.
Il s'agit de Jean Pierre Brez, né au Villar
en 1705, où il eut pour parrain le fameux
Camisard Jean Cavalier, alors au service de Victor
Amédée. En 1741 il est
naturalisé citoyen, de la Caroline du Sud,
avec cinq réfugiés français.
Mais, en 1743, il se trouvait à
Frédérica, en Georgie, au service
d'un prince wurtembergeois.
Délégué par celui-ci
auprès du roi d'Angleterre, il ne retourna
pas en Amérique, mais il vint terminer ses
jours au Villar, où on l'appela
l'Américain. Son fils unique fonda à
Turin une maison de commerce avec un autre
Villarenc, du nom de Maghit. Mort jeune, il laissa
deux filles, qui épousèrent deux
pasteurs vaudois, et furent à leur tour les
mères d'autres pasteurs.
Mais ceci ne regarde plus
l'Amérique.
Ces faits suffisent d'ailleurs à
montrer que notre Église et notre peuple ont
contribué à la fondation de quatre
des colonies qui sont devenues les
États-Unis, et qu'ils sont donc
particulièrement intéressés
aux événements que l'Amérique
protestante et civile rappelle solennellement.
Les Pians de Prarustin.
Le riant plateau où la Colonia
Pinerolese de Turin a convoqué, pour le
13 mai 1923, tout l'arrondissement et ultra,
a déjà été le
théâtre de plusieurs réunions
très nombreuses : fêtes du 15
août, promenades des Instituts d'instruction
secondaires, etc. C'est qu'il représente
l'avantage d'être facilement accessible, soit
de la vallée du Pélis, soit de la
plaine, soit du bassin du Cluson, Une fois la
localité atteinte, on jouit de l'ombre, de
l'air et d'une vue qui s'étend
jusqu'à la frontière française
et à l'extrémité
méridionale du Piémont.
Cette position a aussi eu une part
importante dans l'histoire. C'est par là
que, pendant le Synode de Chanforan de 1535,
Bersour gravit la Sea d'Angrogne pour y capturer
des Vaudois, que les habitants de Rocheplate lui
arrachèrent cependant en partie.
En 1655 et 1663, les troupes
amassées contre les Vallées s'y
organisèrent pour monter à l'assaut
de la Porte d"Angrogne, où Janavel les
repoussa. En 1663, les Vaudois vinrent même
les forcer dans les retranchements de gazon qu'ils
y avaient élevés, et
répandirent parmi eux une terreur panique.
Le héros du jour fut le sergent Bouveirat,
de Pramol. Pendant les fêtes de Noël de
cette année, la Cour de Turin, profitant
déloyalement d'une trêve signée
pendant qu'on traitait de la paix, fit assaillir
les Pians de différents. côtés.
Les troupes les occupèrent sans peine,
d'autant plus que, comptant sur l'accord et sur une
abondante chute de neige, les habitants de
Rocheplate s'étaient retirés des
postes dont ils avaient la garde.
Les héros de la foi romaine
purent donc se ruer impunément sur les
hameaux de cette Commune, de l'Envers-Porte et de
Saint-Germain, massacrant et commettant toute sorte
d'excès.
Lors de la débâcle de 1686,
les Pians n'étaient défendus que par
un petit nombre de Vaudois, dont le notaire Daniel
Forneron, des Cardonats, s'était
improvisé le chef. Voyant monter de fortes
colonnes de Saint-Second, de Briqueras et de
Saint-Jean, ils se retirèrent, tout en
combattant, le long de la crête du bassin,
par le Bric des Boules et les Barioles, causant de
graves pertes à l'ennemi. Mais la reddition
de la Vachère, stipulée le lendemain,
rendit inutiles leurs actes de bravoure.
Après avoir maintes fois
défendu ces lieux contre leur Souverain, qui
voulait leur imposer de servir Dieu à sa
manière, les Vaudois les défendirent
pour ce même Prince, quand les hasards de la
guerre le contraignirent à chercher un
refuge parmi eux. En 1706, pendant le siège
de Turin, Victor Amédée II se retira
à Luserne et à Rora, et le duc de La
Feuillade écrivit à Paris que S. A.
s'était enfermée dans une
région où il était sûr
de le prendre. Mais le bouillant
général français avait fait
les comptes sans la vaillance et la
fidélité des Vaudois. Il essaya de
pénétrer en tapinois par le vallon de
la Turinella, où tourne, de temps en temps,
la meule du fameux moulin de Ciantarana.
Victor Amédée,
guidé par le capitaine Bonnet, se rendit
sur les Barioles pour surveiller
le combat. La lutte fut très chaude tout le
jour, mais les Français furent enfin
repoussés sur toute la ligne. Peu de jours
plus tard, le Duc et les Vaudois allaient prendre
part à la bataille de Turin, qui
libéra tout le Piémont de
l'occupation française.
Depuis lors, ces lieux pittoresques
n'ont plus entendu que de loin le cliquetis des
armes et le bruit des canons, et les habitants
cultivent paisiblement le sol que leurs
ancêtres ont arrosé de leur sang pour
le maintien de leur foi.
Antoine Durand Canton.
La représentation, donnée
récemment en public, du drame Sangue
Valdese, a attiré l'attention sur la
famille Canton, qui a eu l'honneur de loger sous
son toit le duc Victor Amédée II, que
l'armée française essayait de
capturer après qu'il fut sorti de Turin
assiégée.
Nos lecteurs sont peut-être
curieux de savoir quelque chose de précis
à leur sujet.
La famille Durand est une des plus
anciennes de Rora, avec les Mourglia, les Salvageot
et les Tourn. Formant plus d'un cinquième de
la population de la commune, répandue dans
tout le territoire, elle était aussi
fortement représentée au chef-lieu.
On appelait Ruà des Durands le quartier
occidental de la ville.
Les familles établies sur les
deux bords du torrent dont le mince filet d'eau
traverse la Ville, furent surnommées Durand
Rivet, ou Ruet, à cause de ce même
ruisseau. C'est dans leur sein que Josué
Janavel trouva sa vaillante épouse. Les
autres reçurent le surnom de Canton parce
qu'elles occupaient le coin occidental du
bourg.
Si la population de Rora fut
relativement épargnée par la peste,
elle fut par contre décimée en 1655,
lors du massacre de Rumer, dans lequel on compta
quatre Durand. Cependant, le chef de famille, qui
nous intéresse, survécut à ces
deux hécatombes.
Appelé, en 1618, Jean (feu
Jacques) de la Ca Neuva, il
porte, à partir de 1632, l'appellatif de
Giovanni, del Cantone. En 1630, l'année de
la peste, il était conseiller ;
tôt après il fut nommé syndic
et dut pourvoir aux services publics,
désorganisés par
l'épidémie. Il était de
nouveau syndic dans les tragiques années
1654-55.
En 1654, il fit son testament, de
même que sa deuxième femme, Louise
Mirot. Il avait un unique enfant,
Barthélemy, né de Jeanne, sa
première femme. Ils survécurent
cependant encore à la guerre des bannis, et
virent, en 1663, Rora envahie et incendiée,
avec perte de plusieurs vies, pendant que l'ennemi
avait réussi à attirer Janavel et sa
bande à Bubiane.
Jean Durand Canton mourut en 1670,
laissant ses biens à son fils
Barthélemy, déjà marié
depuis plusieurs années à Catherine,
fille d'Antoine Tourn, dont le père, Louis,
avait péri à Rumer avec sa vieille
mère.
En 1672, on commença à
ériger, en face de sa demeure, la chapelle
catholique, quoique la population fût
entièrement vaudoise.
Puis vint la débâcle de
1686-87, au cours de laquelle Barthélemy
Canton (et peut-être aussi sa femme) perdit
la vie, laissant six enfants : Antoine,
Daniel, Marguerite, Jeanne, Marie et Catherine.
Nous ignorons ce que devint Marguerite. Marie,
enlevée par les ravisseurs, fut ensuite
mariée à Michel Giraudo, de Famolasc,
qui ne donna signe de vie qu'en 1701 pour
réclamer sa part de l'héritage
paternel, qu'Antoine liquida avec deux cents
livres. Catherine avait épousé, en
1695, Daniel Janavel, du Charmis, neveu du
capitaine ; c'est aussi un Villarenc, Pierre
Bertin Angrognin, des Garins, qui épousa
l'autre fille Jeanne, en 1700.
C'est encore au Villar que, à son
tour, Antoine chercha la compagne de sa vie.
Étienne Bonnet, des Chambons de
Mentoulles ; retiré dans cette commune
dès avant l'exil, avait épousé
Marie, fille du capitaine Josué Janavel,
dont il eut un fils, Jean, et une fille, Jeanne.
Celle-ci devint l'épouse de Canton. Sa
mère, veuve, lui assigna mille livres de dot
- forte somme pour l'époque - 800 desquelles
en un crédit sur la ville de Genève.
Les Vallées lui devaient les sommes que
Janavel avait prêtées pour
l'organisation de la Rentrée ; la
veuve Bonnet partagea entre son
fils et sa fille les droits qu'elle avait de ce
chef, sur les Églises des Vallées. La
misère de celles-ci était telle que
ce legs ne dut pas rendre gros à la jeune
épouse. Elle reçut en plus il
cucchiaro d'argento che è scritto, sans
doute une cuiller aux initiales de Josué
Janavel.
D'ailleurs, la nouvelle mariée
entrait dans la meilleure maison de Rora.
Même après avoir payé les dots
de leurs soeurs, les deux frères Canton
possédaient encore de nombreuses
propriétés éparses dans tout
le vallon, et même au Villar.
Leur écurie abritait six vaches
et quatre mules. Lorsque, dans l'été
de 1706, Victor Amédée Il,
serré de près par La Feuillade, qui
avait promis à Louis XIV de le capturer, se
réfugia de Luserne à Rora, leur
maison était la plus indiquée pour
lui offrir un asile ; d'ailleurs Antoine
était alors membre du Conseil communal, en
même temps qu'ancien.
Son toit abritait alors les deux
frères Canton : Antoine et Daniel,
Jeanne Janavel femme du premier, et leurs premiers
enfants, jeunes encore.
Bien qu'ils eussent fait verbalement
leur partage en 1704, les deux frères
vivaient en commun, et ce ne fut qu'en 1709 qu'ils
partagèrent légalement, en parties
égales, les biens paternels, sans compter
les nombreuses terres qu'Antoine avait acquises de
son argent.
Cet acte décrit minutieusement
les maisons à la ruata de Durandi,
et, dans la part d'Antoine, un piccolo
camerino, vers le nord, qui répond
à celui que l'on montre encore aujourd'hui
comme ayant servi de logement au duc. Suivent un
fourest aux Uverts, un pâturage
à Rufin (connu maintenant sous la forme
estropiée de Fin), des prés, des
champs, des bois un peu partout,
spécialement les habitants de Rora.
Antoine, que l'hospitalité
offerte à son souverain avait
rehaussé aux yeux des Rorencs, resta
à la tête de la commune, comme
conseiller ou comme syndic, jusqu'en 1722, et
s'éteignit quelques années plus tard,
nous ignorons à quel âge. Voici son
acte de décès :
« Antoine Durand, dit Canton, ancien et
diacre et syndic, est mort le 3 octobre 1731 et a
été enterré dans son
jardin ».
Sa descendance se divisa en deux
branches au commencement du siècle
suivant ; deux frères se
partagèrent alors les objets les plus
précieux de la famille. Philippe eut la
coupe aux armes de Savoie, que Victor
Amédée avait laissée en
souvenir de son passage, Jean Pierre eut la grosse
Bible. La cuiller ducale, qui fut plus tard
léguée au collège, d'où
elle est passée au Musée, n'est pas
mentionnée.
Les Canton, un temps très riches
selon la tradition (1),
ayant traversé une
époque critique et connu la gêne,
Philippe vendit la coupe à un juif de
Pignerol, pour 36 francs.
La grosse Bible vient d'être
donnée à la Société
d'Histoire Vaudoise, par les hoirs de la
nonagénaire M.me Gay-Canton ; mais elle
ne remonte pas à l'époque du
séjour de Victor
Amédée.
Aujourd'hui aucun Canton n'habite plus
l'antique demeure, qui a passé à une
fille portant désormais un autre
nom.
Sic transit gloria mundi !
Victor Amédée II à
Bora
C'est à cette époque de
l'année, en juillet 1706, que Victor
Amédée Il se retira dans la
vallée de Luserne. C'était au plus
fort du siège de Turin. Sa capitale
était bloquée par une forte
armée française, le secours promis
par l'Autriche rencontrait à chaque pas des
obstacles formidables, la plaine du Piémont
était parcourue par la cavalerie ennemie,
qui avait risqué de faire le duc
lui-même prisonnier.
Du côté des Alpes, les
troupes françaises s'étaient
déversées de la vallée de
Pragela dans celle de Saint-Martin, qui avait
été organisée en une
république, sous la protection du plus
autocrate des souverains, Louis XIV.
Dans un moment aussi critique, où
tous ses appuis semblaient lui manquer à la
fois, Victor Amédée II chercha, un
refuge dans cette même
vallée où, vingt ans plus tôt,
il avait déchaîné une terrible
campagne de massacres. Telle était, chez
Victor Amédée, la confiance dans la
loyauté des Vaudois, bien qu'ils eussent eu
tant à souffrir de sa part !
Évitant la plaine, battue par les
cavaliers de la Feuillade, le Duc fit le tour du
Piémont méridional, de colline en
colline, jusqu'à ce qu'il arriva à
Bubiane. Il gravit alors le coteau de S. Bernard,
d'où il descendit à Luserne et y
logea au château du marquis d'Angrogne. Les
autorités civiles et militaires de la
vallée vinrent aussitôt se mettre
à ses ordres, et se préparer à
verser leur sang pour la défense de sa
personne.
Le danger était réel et
pressant. La Feuillade, arrivé à
Bubiane aussitôt après Victor
Amédée, avait écrit à
son roi qu'il avait si bien renfermé le duc
de Savoie dans la vallée de Luserne qu'il ne
pourrait pas lui échapper.
Il fit en effet plus d'une tentative
pour se saisir de lui, et ses soldats
poussèrent des pointes hardies dans la
vallée, toujours repoussées par les
milices vaudoises et cévenoles,
commandées par le major Malanot et par Jean
Cavalier, le héros des Cévennes. Mais
un coup de main était toujours à
craindre, une surprise toujours possible. Pour plus
de sûreté, Victor Amédée
décida de se retirer dans un endroit plus
reculé, dans ce vallon de Rora que Janavel
avait su défendre avec une poignée
d'hommes. La tradition, exagérant sans doute
la grandeur du péril, raconte, que le duc
fut porté à Rora dans une hotte,
caché sous des hérissons de
châtaignes.
Plus encore qu'aujourd'hui, la Ville de
Rora n'était qu'un petit village, mal
relevé des ruines accumulées en 1655,
en 1663, et de 1686 à 1690. Le gros bonnet
de l'endroit et dont la maison était la
moins indigne de loger un duc de Savoie,
était Antoine Durand, surnommé Canton
parce qu'il occupait, tout comme ses descendants de
nos jours, le canton ou coin occidental du
chef-lieu.
Au reste, la tradition ne tarit pas sur
la richesse de cette famille. Elle connaissait dans
la montagne une source secrète qui roulait
de l'or et l'écuelle qu'on y laissait d'une
visite à l'autre n'était jamais sans
quelque pépite. Les boutons de leurs
vêtements, qui semblaient de simple
étoffe, renfermaient
chacun quelque pièce en or. Plus tard, un
éboulement aurait détourné le
filet de la source dorée et l'aisance de la
famille n'aurait pas tardé à
décliner.
Antoine Canton revêtit les plus
hautes charges tant dans la paroisse que dans la
commune ; il était donc tout
indiqué pour être l'hôte du Duc.
On montre encore la chambre, à droite du
porche au coin nord-est de la maison, où
Victor Amédée se livra au repos, en
toute sécurité, parmi ceux dont il
avait égorgé les parents et
enlevé les enfants. Il paraît,
d'ailleurs, n'y avoir passé qu'une seule
nuit entre le 16 et le 28 juillet.
En prenant congé de ses
hôtes, il leur laissa, comme souvenir de son
passage, sa cuiller et son gobelet en argent. La
cuiller, tout autre qu'élégante, a
été cédée par la
famille, un siècle et demi plus tard, au
Musée du Collège. Le gobelet, qui
était marqué aux armes de Savoie, fut
longtemps laissé par les Canton près
de la fontaine, où il servait à tout
venant. Enfin, vers 1815, la misère les
contraignit à le vendre pour 36 francs
à un juif de Pignerol.
Son Altesse poussa la
générosité jusqu'à
demander à son hôte quel désir
particulier il pourrait satisfaire. Canton
était précisément en conflit
avec les autres Rorencs au sujet de l'emplacement
du cimetière qu'il s'agissait de substituer
à celui que l'on désigne encore, au
pied du temple actuel. Voyant qu'il n'aurait pas
gain de cause, il demanda, et obtint sans peine,
l'étrange privilège perpétuel
pour sa famille de pouvoir enterrer ses morts dans
son propre jardin. Malgré sa
perpétuité, ce privilège,
d'ailleurs purement verbal, dut disparaître
devant la loi de l'hygiène des habitations.
La dernière inhumation, dans le jardin
Canton fut celle d'un vieillard de 92 ans ;
elle eut lieu en 1882.
Victor Amédée quitta Rora
pour gravir le superbe belvédère de
Rocca Berra, afin de surveiller les efforts que
faisaient les Français pour
pénétrer dans la vallée. Il se
porta dans le même but sur les Barioles
d'Angrogne et, quand il apprit qu'Eugène de
Savoie s'approchait pour venir au secours de Turin,
il partit à sa rencontre, avec les
compagnies vaudoises et camisardes. Le 31 juillet,
depuis Bubiane, il remerciait par
écrit le corps des
Vallées et leurs officiers des bons services
qu'ils lui avaient rendus.
Pendant que le comte Daun, Pietro Micca
et maint autre héros sauvaient sa capitale,
ce furent les milices vaudoises qui
défendirent le prince contre les attaques
furieuses de ses ennemis et qui
empêchèrent qu'il ne tombât
entre leurs mains.
La République de Saint-Martin.
L'année 1704 fut désastreuse pour
le Piémont. Pendant que les places fortes
tombaient, l'une après l'autre, sur le
passage du duc de Vendôme, d'autres troupes
françaises occupaient les vallées des
Alpes Cottiennes.
Connaissant la valeur des soldats
vaudois, le duc de La Feuillade leur offrit de leur
épargner les horreurs de la guerre s'ils
demeuraient neutres entre la France et la Savoie.
Le val Luserne n'en voulut rien savoir ; mais
les vallées de Pérouse et
Saint-Martin, plus exposées à
l'invasion, y montraient quelque penchant. Henri
Arnaud, revenu de son exil pour servir le prince
qui l'avait expulsé deux fois, s'y rendit
avec l'ambassadeur hollandais et persuada ces
vallées à demeurer fidèles au
Duc.
Alors La Feuillade recourut aux armes.
Pendant qu'un corps de troupes franchissait le col
de la Croix avec du canon et assiégeait
Mirabouc, ce général
pénétrait, le 26 juin, par le col du
Pis dans la vallée de St-Martin,
dévastait Pramol et fondait, d'un
côté sur St-Germain, de l'autre sur
Angrogne. Victor Amédée II avait
dégarni les Vallées de ses
défenseurs, qui combattaient dans la
pleine ; il s'empressa de les y renvoyer avec
du renfort. Angrogne fut reconquise, Pramol demeura
inhabité, sauf qu'un corps de garde vaudois
occupa la plupart du temps le coteau de Peumian. Le
14 juillet, les Vaudois réussirent à
dégager Mirabouc, et les Français
repassèrent la frontière. Mais ils
tenaient fortement la vallée de St-Martin,
appuyée au val Cluson, qui était
français depuis des siècles.
C'est alors que La Feuillade dicta
à ces populations le traité du 15
juillet, par lequel « les chefs,
anciens, syndics, conseillers, capitaines et autres
officiers de la vallée de Saint-Martin,
Pomaret, Envers-Pinache et Chenevières, tant
catholiques que de la religion prétendue
réformée acceptent les articles
suivants ».
« I) qu'il plaira au Roy de
faire de leur pays une république sous sa
puissante protection et des rois de France ses
successeurs, et la leur accorder de manière
que l'État de ladite République une
fois formé, ne puisse être
changé, en sorte qu'eux et les leurs ne
retombent sous aucune puissance, et
singulièrement sous celle des Ducs de
Savoie ».
Inutile de transcrire mot à mot
les six autres articles. Le 3e accordait la
liberté de conscience, sauf pour les
réfugiés français : le 4e
établissait « que pour
l'affermissement et la défense de ladite
république, S. M. y entretiendra à
ses frais les troupes
nécessaires » ; le 5e
« que S. M. et ses successeurs leur
fournira toujours du sel au Perrier, à deux
sols la livre ».
Signé au Perrier le 15, le
traité fut approuvé comme suit par le
roi :
« Nous, ayant pour
agréable le susdit traité, acceptons
et promettons d'observer invariablement tous les
points ; en témoin de quoi nous avons
signé ces présentes de notre main, et
à icelles fait apposer notre scel
secret.
À Versailles, le 25 juillet
1704 « Louis
Colbert ».
Malgré ces belles promesses, les
quatre années d'existence de cette
république protégée par le
plus autocrate des monarques, furent un temps de
vraie anarchie.
La vallée servit de refuge
à toute espèce de bandits ; un
grand nombre des habitants se retirèrent au
val Luserne. Les pasteurs et les maîtres
d'école durent s'enfuir et les candidats
Leydet et Malanot ne les remplacèrent que
pour les actes liturgiques.
Le seul article, qui fut scrupuleusement
observé, fut le 5e concernant le prix du
sel. Aussi cet État grotesque s'est-il
perpétué dans la mémoire des
habitants sous la nom de République du
sel.
Quand Victor Amédée eut
occupé la Pérouse et
Fénestrelles, les Français durent
évacuer le val St-Martin, et les
notables de la République
se présentèrent au camp de
Balbouté. Je n'ai pas trouvé le nom
de l'illustre président ; il
était assisté par « il
Sig. Chiabrando Gaspare, secretaiio publico della
serenissima Republica della valle di S. Martino,
Pomaretto, Inverso di Pinasca e delle
Cienaviere ». Par ses patentes de
grâces, du 17 août 1708, le Duc accorda
une amnistie, qui ne fut pas non plus maintenue
rigoureusement En effet, au mois d'octobre, le
capitaine Matthieu Bernard, de Rodoret, fut
exécuté à St-Second et l'on
empêcha les pasteurs de l'assister, sous le
prétexte qu'il avait abjuré la
veille. Il ne fut pas le seul bouc
émissaire.
|