GLANURES D'HISTOIRE
VAUDOISE
LA DÉBÂCLE ET LA
RENTRÉE
Le pasteur Pierre Leydet.
La famille Leydet, de Pinache, appartenait
à l'Eglise Vaudoise dès le Moyen
Âge. Un de ses membres, François,
fonctionnait comme diacre au XVe siècle,
récoltant les offrandes des fidèles
pour les envoyer, ou les apporter, au chef des
Barbes, qui se trouvait alors dans les
Pouilles.
Au XVIIe siècle, Pierre et
François Long Leydet habitaient la Rivoire
de Pinache. C'est là que naquit Pierre, leur
fils aîné, entre 1650 et 1655. Son
père mourut en 1665, le laissant, bien jeune
encore, chef de famille avec sa mère veuve,
deux frères et deux soeurs. Destiné
au ministère, il dut quitter le foyer
familial pour poursuivre dans les Académies
étrangères ses études
secondaires et les cours de théologie. Il
les acheva en 1677 et fut admis par le Synode de
cette année, qui le plaça à
Pral. Il y succédait à Jean Laurens,
transféré au Villar.
Cette paroisse alpestre était la plus
pénible, non seulement à cause de ses
« neuf mois d'hiver », mais
aussi par l'obligation, qu'avait le pasteur, de
desservir en même temps Rodoret. Il devait
pour cela descendre des Guigou jusqu'au Rivet, sous
la Gardiole, pour gravir le chemin, rude et
dangereux, de l'Eicialeiras. Dès que la
saison le permettait, il passait par le Coin et le
Pouset, d'où un mauvais sentier, qu'on
appelle encore la Vio da ministre, le
conduisait sur la croupe de Galmont. et de
là, par une rapide descente sous bois,
à Rodoret.
Il y avait huit ans et demi qu'il
accomplissait fidèlement son
ministère parmi ces populations alpestres,
quand éclata l'orage destiné à
anéantir l'Eglise Vaudoise.
La Révocation de l'Édit de
Nantes, en 1685, exécutée à
l'aide des dragonnades, avait déjà
détruit son église de Pinache et les
autres de la vallée du Cluson, alors sujette
à la France. Par son édit de janvier
1686, Victor Amédée voulut, ou dut,
imiter son puissant voisin.
Les sujets Vaudois s'étant
montrés résolus à
défendre par les armes leurs droits
séculaires, les troupes ducales
marchèrent contre le Val Luserne, celles de
France, aux ordres de Catinat, contre les autres
Vallées.
Le 19 avril, les députations de
toutes les Vallées, réunies à
Rocheplate, jurèrent de rester unies.
Hélas ! le lendemain, celle de
Saint-Martin, rompant cette union, décidait
de se rendre. Cette décision venant
après le terme fixé, Catinat n'en
tint aucun compte. Les troupes l'envahirent le 24.
Bien qu'ils n'y eussent pas rencontré de
résistance, ils se
déchaînèrent avec tant de
fureur et de cruauté, qu'un millier de
personnes, hommes, femmes et enfants, furent mis
à mort au milieu des tourments les plus
ignobles et les plus cruels.
Les collègues de Leydet,
Léger, pasteur à Villesèche,
et Chauvie à Maneille, se rendirent et
furent enfermés dans la citadelle de Turin
avec leurs familles. Leydet,
préférant demeurer libre, se cacha
dans une grotte du versant boisé de Galmont.
Comme il demeurait introuvable, le bruit courut
qu'étant sujet français il
s'était catholisé et était
rentré chez lui, où il
possédait de bonnes
propriétés.
Au contraire, retiré dans sa caverne,
il se consolait en chantant des psaumes, pensant
que sa voix serait couverte par celle du torrent de
Rodoret, qui descend de cascade en cascade. Mais il
fut entendu des soldats français, qui
erraient à la recherche des derniers
survivants. Envoyé à Luserne le 16
mai, comme il ne s'était pas rendu
spontanément, on l'enferma dans une tour du
palais d'Angrogne, où était
logé Victor Amédée.
On hissa comme trophée, hors de la
porte de Luserne, la tête d'un Micol, lui
aussi de Pinache. Surpris avec Leydet dans la
grotte, il avait fait une telle résistance,
avec plusieurs fusils, qu'il tenait toujours
chargés, qu'il avait tué vingt-sept
soldats.
Désirant vaincre sa constance pour
pouvoir se vanter de la conversion d'un pasteur, on
le tint, les ceps aux pieds, dans une posture qui
ne lui permettait aucunement de s'étendre.
Il resta ainsi pendant trois mois, au pain et
à l'eau, harcelé chaque jour par les
disputes des prêtres et moines,
entremêlées de promesses, de menaces
et d'outrages.
Rien ne pouvant briser sa fermeté, on
le condamna à être pendu. Ayant
surmonté toutes les tentations, il marcha
joyeusement au devant de la mort, qui devait,
disait-il, libérer à la fois son
corps et son âme.
L'échafaud avait été
dressé sur le fort Saint-Michel, qui
dominait Luserne.
La famille du pasteur Leydet,
Nous avons rappelé, la courte
carrière et la mort triomphante du pasteur
martyr Pierre Leydet.
Sa veuve, dont nous ignorons le nom, semble
avoir réussi à quitter les
vallées avec ses deux fils sans passer par
la captivité, car ils ne figurent dans
aucune des listes connues jusqu'ici. Par contre,
elle ne put amener sa petite Catherine Marie, de 7
ans, qui aurait difficilement supporté la
marche précipitée à travers
les Alpes et la Savoie. La fillette, on ne sait
comment, tomba entre les mains du notaire J. B.
Perretto, de Saint-Second. Quand la veuve revint de
l'exil, son enfant ne lui fut pas rendue
malgré l'engagement solennel pris par le
duc ; il en fut de même de plus de
quatre cents autres enfants. Il est probable qu'on
ignorait où elle se trouvait.
Le notaire la traita cependant avec
affection, comme sa fille. Le 24 janvier 1697,
lorsqu'elle n'avait pas encore atteint sa
dix-huitième année, il lui fit
épouser, dans l'église romaine, le
S.r J. M. Bernardo, de Frossasco, résidant
à Pignerol, et lui constitua une dot de 400
livres. Son trousseau comprenait deux robes,
« una camiseta nova di panno e diverse
camissie, boneti, coeffe e fasoleti ».
Puis on la perd de vue.
La misère était telle aux
Vallées que les honoraires des pasteurs
antérieurs à l'exil n'étaient
pas encore réglés en 1698. C'est ce
qu'ils représentèrent au synode. La
veuve Leydet, en particulier, réclamait de
la paroisse de Pral les gages de son mari pour 1685
et 1686. Le synode nomma une Commission pour y
pourvoir. C'est la dernière mention connue
de cette infortunée.
Cependant, dès 1693, H. Arnaud ayant
représenté au synode qu'
« il y a un fils de feu M.r Leydes,
pasteur, en souffrance, la Compagnie a
résolu d'avoir soin de sa nourriture et de
son éducation ». En 1698 et 1699
il était, en effet, placé chez le
régent général Michelin,
étant dans la pauvreté et ayant
d'ailleurs des qualités propres pour
réussir. Les Églises fournirent selon
leur portée pour l'entretenir. Pierre Leydet
fut ensuite envoyé à Zurich, pour y
faire ses études théologiques, qu'il
acheva à Genève en 1707.
Il n'était encore que
« proposant » lorsque, avec son
collègue J. Malanot, il se trouva au Val
Saint-Martin, au temps de la fameuse
République du Sel, d'où pasteurs et
instituteurs avaient été
chassés. Un certain J. Reynaud Fiorin
engagea ces jeunes gens à faire les
fonctions du ministère et ils s'y
prêtèrent. Mais le synode d'octobre
1708 les censura fortement pour avoir
fonctionné et baptisé sans avoir
été consacrés. Leydet
reçut une censure moins vive parce que ses
témoignages académiques
étaient meilleurs. Les Églises, qui
les avaient laissés fonctionner, furent
aussi censurées, Reynaud fut privé de
la communion pour six mois. Les baptêmes
célébrés,
déclarés nuls, durent être
répétés en public dans
l'église.
Leydet exerça son ministère
à Rora pendant quelques mois, jusqu'à
ce que le synode de 1709 le plaça à
Pral, où il était né. En 1714
il fut transféré à Maneille.
Mais dès l'année suivante il dut
être déposé après qu'il
eut lui-même abandonné sa charge. Il
se voua alors à la médecine et
disparaît de la scène après
1717.
Un autre fils du pasteur martyr, Jacques,
s'établit à Saint-Germain, où
il épousa, en 1714, une veuve, Madeleine
Fourquin.
La famille Leydet s'est éteinte
à la fin du siècle dernier; mais la
mémoire de son chef demeure attachée
aux rochers de Galmont et aux
événements tragiques de 1686.
Henri Arnaud.
Henri Arnaud naquit à Embrun, le 30
septembre 1641. Son père appartenait
à la petite noblesse dauphinoise. Sa
mère, Marguerite, était la fille de
Jean Vincent Gosio, illustre médecin qui
avait quitté Dronero et s'était
réfugié à La Tour pour
l'Évangile.
C'est ce qui fit que le jeune Henri vint
faire à La Tour, dans l'École Latine
des Vallées, ses études
préparatoires à la théologie.
Il s'inscrivit ensuite à l'Université
de Bâle, mais interrompit ses études
pour séjourner en Hollande pendant un an et
demi. C'est la période la plus obscure de sa
vie, pendant laquelle il semble avoir servi dans
les troupes du prince Guillaume d'Orange.
Ayant repris ses études à
Genève, il y reçut la
consécration en 1670. Le synode des
Vallées le plaça à la
tête de la double paroisse de Maneille et
Massel. De 1674 à 1678, il fut le pasteur du
Villar, où, dès son arrivée,
il organisa la paroisse de manière à
obtenir que chaque famille contribuât aux
réparations du temple. Il passa ensuite
à la tête de la grande paroisse de
Pinache, sur un territoire en partie
français, en partie piémontais. C'est
là que le trouva la Révocation.
Chassé de sa paroisse, il amena sa famille
en Suisse, puis rentra aux Vallées pour
encourager les Vaudois à résister aux
ordres injustes du duc de Savoie, poussé par
le roi de France. Il participa à la belle
défense de Saint-Germain et y prit une part
tellement en vue que Victor Amédée
promit 100 pistoles d'or à qui lui livrerait
vif Arnaud, « qui avait soulevé
des sujets prêts à se
soumettre ». Mais quand la reddition du
Val Saint-Martin eut livré les deux autres
Vallées aux armées unies de France et
Savoie, Arnaud, déguisé en
pèlerin, réussit à rejoindre
les siens à Neuchâtel.
Pendant ce temps, aux Vallées,
c'était la débâcle. Des
communes entières se rendaient à des
conditions qui ne furent pas maintenues. Douze
mille personnes de tout âge et sexe furent
enfermées dans des prisons infectes,
où les trois quarts périrent. Les
autres, libérés grâce à
l'intervention des Cantons protestants, furent
dispersés provisoirement dans toute la
Suisse. Cette généreuse nation,
déjà surchargée de milliers de
réfugiés français, poussait
les Vaudois à chercher plus loin une
nouvelle patrie, soit en Allemagne,
dépeuplée par la guerre de Trente
Ans, soit dans les colonies hollandaises.
D'ailleurs, France et Savoie insistaient sur
ce point, recourant même aux menaces. Arnaud
prit à tâche de parcourir tous les
Cantons, exhortant les Vaudois à ne pas se
disperser davantage, d'autant plus que le Duc
retenait neuf pasteurs et leurs familles et plus de
400 enfants enlevés.
En 1687, une tentative de rentrer aux
Vallées, décidée sans le
secret et les préparatifs
nécessaires, échoua au départ.
Celle de 1688 échoua de même à
cause de la résistance énergique des
Valaisans. C'est alors que près de 400
Vaudois se décidèrent à
accepter l'offre de fonder une colonie près
de Berlin. La débandade commençait.
Pour empêcher qu'elle ne s'aggravât, ce
qui aurait amené, la disparition totale de
l'église et du peuple vaudois, Arnaud se
rendit en Hollande et obtint des secours et des
encouragements de Guillaume d'Orange,
accompagnés de conseils de prudence au sujet
du moment opportun pour tenter une nouvelle
expédition.
C'est ainsi que furent prises les mesures
qui rendirent possible l'entreprise, qu'on a
justement appelée la Glorieuse
Rentrée, et que Napoléon le Grand
admira sans réserves.
Ce n'est pas le cas de rappeler ici cette
marche épique, sous la pluie constante, dans
des gorges défendues par les milices
savoyardes, ou en franchissant cinq arêtes de
montagnes pour passer du bassin de l'Arve dans ceux
de l'Isère, de l'Arc, de la Doire, du Cluson
et de la Germanasque, le sanglant combat nocturne
de Salbertrand, les luttes héroïques de
la guerre de montagnes, le siège de la
Balsille, l'évasion miraculeuse, la
réconciliation avec le Duc et la guerre
victorieuse contre les troupes françaises.
Arnaud est reçu par le Duc, qui lui
fait de brillantes promesses et lui déclare
que, tant qu'il aura un morceau de pain, lui et les
Vaudois en auront leur part.
Mais l'intérêt rapproche Victor
Amédée de la France et un terme de
l'accord établit que les Vaudois nés
sujets français devront vider le pays.
Arnaud est du nombre. Il part pour ce second exil
et, à travers beaucoup de
difficultés, réussit, avec ses
collègues, à fonder et organiser les
colonies du Wurtemberg, encore florissantes
aujourd'hui.
Une nouvelle guerre éclate entre la
France et la Savoie. Le Duc lance un appel aux
Vaudois. Malgré son âge, Arnaud
accourt et contribue à empêcher les
deux autres vallées d'accepter le
protectorat que la France avait imposé
à celle de Saint-Martin.
Après avoir desservi la paroisse de
Rora, il dessert celle de Saint-Jean, tout en
résidant dans sa maison, à La Tour.
Mais s'apercevant que le Duc se rapproche, une fois
de plus, de la France, ayant fait la triste
expérience de l'ingratitude des puissants,
il prévient un troisième exil et se
retire définitivement en Allemagne,
où sa femme, Marguerite Bastie, l'a
précédé dans la tombe ;
vrai patriarche de ces communautés
d'exilés, il meurt aux Mûriers,
à l'âge de 80 ans, le 8 septembre
1721. Ses restes reposent dans l'église
où il a annoncé l'Évangile
pendant 20 ans.
Ainsi, comme Moïse, il a amené
son peuple à la conquête de la terre
promise, mais il n'a pas pu y terminer ses
jours.
Ses luttes, vaillamment affrontées et
supportées, son sacrifice courageusement
accepté, les heureuses conséquences
pour notre peuple de son initiative
héroïque, tout doit pousser les Vaudois
d'aujourd'hui à sentir la plus vive
reconnaissance envers sa mémoire.
Au Col de Côteplane.
C'est le soir du 23 août 1689 (2 septembre
du calendrier grégorien), durant la
Glorieuse Rentrée, qu'eut lieu la bataille
de Salbertrand. Après avoir forcé le
pont sur la Doire, les Vaudois se lancèrent
sur la forte pente qui s'élève vers
les Margueries du Séou. Il s'agissait de
s'éloigner du fond de la vallée avant
que les Français, supérieurs en
nombre, revenus de leur surprise ne retournent sur
leurs pas pour saisir des retardataires. Mais les
Vaudois, presque à jeun étaient
moulus de fatigue à cause des seize
journées de marche incessante et du combat
qu'ils venaient de livrer. Aussi plusieurs
s'endormaient de lassitude et, bien que
l'arrière-garde les réveillât
et que les trompettes de l'avant-garde indiquassent
la direction à suivre, un bon nombre fut
surpris par l'ennemi et envoyé sur les
galères de France.
La pente naturelle aurait amené les
Vaudois vers l'Assiette, ou vers le Col Lausoun,
d'où ils seraient descendus au Grand Puy et
à la Rua de Pragela. Cependant, quand ils
eurent atteint une certaine hauteur, ils
plièrent vers la droite et., après
une assez longue traversée sous bois, ils
atteignirent le Col de Côteplane. Ce grand
détour a toujours étonné ceux
qui ont étudié cette marche
épique, sur la carte. Il est parfaitement
justifié pour qui l'étudie sur les
lieux.
Des troupes françaises occupaient la
Vallée du Cluson. Si nos héros
étaient descendus à travers les
champs du Grand Puy, ils auraient été
aperçus depuis le bas. Il en aurait
été de même s'ils avaient
franchi, plus à l'ouest, le Col
Blégier, dont les pentes sont
dénudées. En passant outre, les
Vaudois atteignaient, par une douce pente, le Col
de Côteplane, sensiblement plus bas que les
précédents, et caché au haut
d'une vaste conque gazonnée, entre les
sommets du Genevris et du Moncroù.
Sur la descente, ils ne tardaient pas
à pénétrer sous la magnifique
forêt de sapins, qui remplit tout le vallon
jusqu'au Rif, le premier hameau
de Pragela, et de là jusque près de
l'Allevé. Dégringolant ensuite sur
les Traverses, parcourues par la route royale, ils
franchissaient le Cluson et s'élevaient
jusqu'à Joussaud, dont les maisons sont
placées comme un observatoire au haut d'une
forte pente.
Côteplane mérite son nom. C'est
un col gazonneux, large et allongé,
d'où l'on descend en pentes douces, soit
vers Pragela, soit surtout vers le Sauze d'Oulx.
Des chemins le relient actuellement au Col
Blégier d'un côté, à
celui de Sestrière de l'autre. En face du
col s'ouvre le riant vallon de Bardonnèche,
entouré de sommets neigeux. Vers la
frontière, des deux côtés du
majestueux Chaberton, on entrevoit la fine aiguille
de la Belledonne, le Pelvoux de Valjouse et les
premiers forts de Briançon. On ne voit que
les plus hauts hameaux de Salbertrand ; le
village et le pont sont cachés par un large
coteau descendant du Genevris. À droite,
à peine sorti du bois, monte le sentier en
douce pente par où ont dû arriver les
Vaudois. Ils atteignirent le col à l'aube
et, ployant les genoux, ils bénirent Dieu de
les avoir conduits, à travers mille
obstacles, jusqu'aux portes de leurs
Vallées. En effet, ils avaient devant eux,
au-delà du riant bassin du Cluson, les cimes
du Val St-Martin et, au premier plan, le Col du Pis
qu'ils se préparaient à forcer le
lendemain.
Une des compagnies vaudoises composée
d'exilés valclusonnois, était
commandée par le capitaine Martin d'Usseaux,
et le lieutenant Pastre Friquet, de Pragela. Quelle
émotion devait les saisir, en voyant se
dérouler sous leurs yeux leur ample et belle
Vallée ! Quatre ans plus tôt,
elle était toute habitée par des
coreligionnaires. Mais les dragons de Louis XIV
avaient passé partout, les temples avaient
été rasés, les huit pasteurs
expulsés. Plus des deux tiers des habitants,
préférant leur liberté de
conscience à leurs biens, avaient
émigré, bien que la frontière
fût gardée. Les hameaux étaient
à demi inhabités ; deux, le
Petit Puy et le Nais, à ne parler que de
Pragela, n'ont plus été
relevés depuis lors. Le reste de la
population avait plié sous l'orage et
fréquentait la messe abhorrée, sous
le regard inquisiteur des curés et du
jésuite Des Geneys, qui
s'était attribué la maison du pasteur
Papon.
Il est vrai que les émissaires
d'Arnaud avaient obtenu, de plusieurs d'entre eux,
qu'ils préparassent des vivres et des
munitions. Mais d'autres, comme il arrive souvent
aux apostats, montraient un zèle
exagéré pour détourner les
soupçons du clergé. C'était le
cas du consul, ou syndic, de Pragela, qui livra
lâchement à l'ennemi les
blessés vaudois qu'il fallut laisser en
arrière.
Telles étaient les raisons qui
poussèrent nos héros à
traverser la vallée par le chemin le plus
caché et le plus court, et à se
hâter de pénétrer dans leurs
Vallées, vides de leurs habitants, mais
aussi de traîtres à leur foi et
à leurs frères.
Pragela, est devenu, depuis quelques
années, un lieu de villégiature
très fréquenté. Le magnifique
plateau du Col de Sestrière est
encombré d'hôtels et chaque dimanche
on y trouve de vraies foules. Tous les villages de
la vallée, placés sur la grand'route,
montrent des villas en construction. Par contre,
les autres hameaux souffrent de l'émigration
vers les villes. Les Seites sont
abandonnées, la Tronchée a
été cédée à un
berger de la plaine. Le Grand Puy, depuis
l'incendie, n'a été rebâti
qu'en petite partie. Les habitants de
Sestrière et du Rif ont diminué de
moitié en peu d'années, et ainsi de
suite.
Ce n'est pas sans tristesse que l'on
parcourt ces lieux où se développait,
jadis, une vie religieuse intense.
Un congrès eucharistique, avec
processions et autres cérémonies
éblouissantes, où les enfants ont
été conduits en colonnes par les
curés, vient de chercher à
réveiller l'intérêt
religieux.
Quand ces populations saines, laborieuses,
intelligentes reviendront-elles au culte en esprit
et en vérité, que Dieu demande de ses
vrais adorateurs ?
Le capitaine Pellenc et la
Rentrée.
Le nom Pellenc est peut-être en
relation avec la famille qui compte des martyrs
parmi les Vaudois de Provence et de Calabre. Aux
Vallées on le trouve, comme nom de personnes
ou de localités, au Val Cluson, à
Bouvil, à Pramol, aux Vignes, à
Angrogne, à La Tour, à Bobi. Au
Villar, on trouve deux branches, les Pellenc et les
Pellenchioni ou Planchon. C'est cette branche des
Pellenc qui s'est le plus distinguée dans
l'histoire vaudoise.
Cette famille semble presque avoir
conservé de père en fils le
commandement des milices de cette commune.
Au commencement du XVIle siècle, deux
frères, messer Giuseppe e messer
Giacomo, tous deux capitaines, se
signalèrent dans les guerres de
Charles-ÉmmanueI au Montferrat. Bons
propriétaires de Subiasc, ils acquirent peu
à peu d'autres possessions au Villar,
à La Tour, à Saint-Jean, à
Bubiane.
Leurs fils, Paul feu Joseph, et Jacques feu
Jean, furent aussi capitaines, mais la peste de
1630 les enleva prématurément
à leurs familles. Jacques laissa deux
filles, dont l'une épousa l'historien et
modérateur Jean Léger, tandis que le
mari de l'autre fut ce Michel Bertram Villeneuve,
qui, en secret accord avec les ennemis des Vaudois,
joua un rôle louche dans l'affaire du couvent
du Villar.
Les deux fils de Paul, Joseph et Daniel,
encore jeunes lors de la mort de leur père,
furent impliqués dans l'incendie du couvent.
Cependant, ayant pu prouver qu'ils avaient
été induits en erreur par Madame
Manget, ils furent compris dans l'amnistie. Ce ne
fut probablement pas sans qu'ils dussent verser en
cachette une bonne somme aux juges, dont la
vénalité était bien
connue.
Au reste, Joseph mourut bientôt
après, sans héritiers, laissant
Daniel tout seul, pour représenter la
famille. C'est ce qui lui permit de remettre
à flot ses affaires. Aussi le voit-on
acheter des fourest à Barmadaut,
à Pralacoumba, à Moumaur d'amont,
où une source porte encore le nom de
« Fontaine du capitaine
Pellenc ».
Il mourut à son tour, vers 1671,
laissant un fils, Jean, qui, malgré son
jeune âge, s'était distingué
comme capitaine après les massacres de 1655.
Il épousa Marie Charbonnier, de Bobi.
C'est leur fils cadet, Paul,
âgé de 25 ans, qui, lors de la
débâcle de 1686, fut au nombre des
Quatre-Vingts, qui opposèrent aux armes
ducales une résistance acharnée parmi
les parois formidables des combes de Subiasc et de
Giaussarand, à Barmadaut, à la Grande
Aiguille, à Poustî. Leur vaillance
leur valut de pouvoir prendre la route de l'exil,
libres, l'arme au bras, emmenant les membres de
leurs familles, qui étaient en prison.
Pellenc partit le 15 novembre, avec la
première des trois bandes, qui atteignit
Genève le 25 ; ils étaient au
nombre de 80, en comptant les femmes et les
enfants. Ils durent déposer leurs armes sous
les halles de l'Hôtel de Ville ; mais
elles leur furent rendues quand on les fit
poursuivre vers la Suisse.
Pellenc se rendit à Neuchâtel,
où se trouvait Henri Arnaud. Aussitôt,
ils méditèrent de rentrer
armés dans leurs chères
Vallées. Sans doute, exaspérés
par les horreurs qu'ils avaient vues et subies, ils
ne gardèrent pas leur plan assez
secrètement, car les espions, qui ne les
perdaient pas de vue, purent en informer la Cour de
Turin. Le fait est que, dès le 3 janvier
1687, la tête de Pellenc était mise au
prix de 300 doppie (ou pièces d'or) pour qui
le tuerait, de 500 pour qui le livrerait vif. Afin
de faciliter sa capture, les sicaires
étaient munis de ce signalement remarquable:
« Il Paolo Pellenco del Villar, figlio
di Giovanni, è un giovane d'anni 25 circa di
statura e corporatura mediocre, barba negra,
copelli negri, lunghi e distesi, faccia di colore
olivastro e lunga, le ciglia negre, grosse e unite
insieme, li occhi grigi e grossi, con la bocca
alquanto larga, collo piccolo e
lungo ».
Cependant, tout comme Arnaud et Janavel,
Paul Pellenc échappa au fer des assassins.
Il était à Bonn, dans l'armée
de l'Électeur de Brandebourg, quand la date
du départ pour la Rentrée fut enfin
fixée. Il partit avec deux compagnons et
retrouva à Prangins deux autres Pellenc,
l'un desquels était son propre
père.
Paul Pellenc eut le commandement de la
compagnie du Villar, et la
relation du capitaine Robert affirme
qu'« il pouvait incontestablement passer
pour un des meilleurs officiers de la
troupe ».
Ces mille héros avaient
déjà traversé la Savoie et
franchi les Alpes. Il ne leur restait qu'à
passer la Doire, gravir le Col de la Fenêtre
pour atteindre les Vallées, quand le
gouverneur d'Exilles leur barra le passage avec ses
dragons, entre Giaglione et Chiomonte. Pellenc fut
chargé de parlementer, mais le commandant se
saisit de lui et l'emmena prisonnier.
C'était le 24 août 1689, peu d'heures
avant la bataille de Salbertrand. Se souvenant que
sa tête était mise à prix, le
captif donna un faux nom ; mais son
signalement le fit reconnaître. On rappelle
sa taille médiocre, ses cheveux noire, sa
barbe châtain. Aussi, le 14 septembre, dans
une deuxième déposition, qui est
conservée à Paris, donna-t-il les
détails qui nous ont permis de le suivre
jusqu'ici.
Arrêté par les Français,
mais sur terre de Savoie, il eut du moins la chance
d'être envoyé à Turin, tandis
que les autres prisonniers allaient peiner sur les
galères de Marseille. Après plus de
neuf mois de captivité, il fut
libéré, le 11 juin 1690, alors que le
Duc se réconcilia avec ses compagnons
d'armes sortis sains et saufs de la Balsille.
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