GLANURES D'HISTOIRE
VAUDOISE
PERSONNAGES ET ÉPISODES DU
XVII SIÈCLE
Le Bars de la Taillola.
Castelus, énorme rocher aux
contours élégants, forme le principal
ornement du pittoresque fond de tableau devant
lequel s'étagent La Tour et sa colline. Il
est en même temps comme le point central
autour duquel s'est déroulée
l'histoire, tant légendaire que religieuse,
de toute la vallée du Pélis.
Au temps où les Vaudois,
obligés par leur multiplication à se
créer de nouvelles ressources, mais
empêchés de s'étendre vers la
plaine, étaient au contraire refoulés
vers les hauteurs, le Vandalin offrait un aspect
plus hospitalier qu'aujourd'hui. Le haut
était boisé, comme l'indique le nom
de Sapé donné à la
région centrale ; Rabeiril et les
Picarelle supportaient des bouts de champs et l'on
comptait jusqu'à quinze tas de gerbes du
blé recueilli au Chio de Castelus. Là
du moins les pillards ne pouvaient atteindre ces
dernières ressources des habitants
pourchassés. Deux seules voies
d'accès, l'une et l'autre malaisées
et facilement interceptées, amènent
du bas sur la roche, par l'Oïssa et le
Përtus. Par contre, du Chio de Castelus
partent des sentiers permettant de se rendre
rapidement sur les hauteurs du Villar et
d'Angrogne ; c'est par là qu'en 1561 la
Compagnie Volante accourait, de la Combe du Villar,
sa résidence, au secours des communes
menacées. Plus bas, au pied de la paroi du
Bars, passait un chemin parcourant à
mi-côte toute la vallée et que le
comte de la Trinité comparait à ceux
que les Suisses avaient fait pour se porter secours
d'un canton â l'autre.
À ces souvenirs guerriers s'ajoute
celui de Janavel, (dont la tradition voit le hardi
profil se dessinant sur le haut de Castelus),
armé de sa formidable couleuvrine et
surveillant les mouvements de
l'ennemi, du Villar à St-Jean, de Pian Pra
à la Sea.
D'autres souvenirs encore hantent la
région : ce sont ceux des vieillards,
des femmes, des enfants qui, fuyant leurs demeures
incendiées et leurs campagnes
ravagées, ont cherché un refuge dans
les anfractuosités de la montagne. C'est
dans la caverne de Costa Chiosa que le capitaine
Reymondet, du Cougn, cacha sa famille en
1560 ; d'autres fugitifs se glissèrent
dans la profonde Barma l'Oudet encore
inexplorée. Une jeune fille des Bonnets se
hissa avec son aïeul dans un repli de la paroi
sud de Castelus, avec une chèvre, dont le
lait les nourrissait. Découverts par les
massacreurs, le vénérable vieillard,
âgé de 103 ans, fut
égorgé ; la jeune fille, pour
sauver son honneur, se jeta dans le
précipice et y trouva la mort, en poussant
un cri, dont les montagnards écoutent
encore, le soir, l'écho plaintif
s'élevant vers le ciel.
On appelle cette cachette la Barma de la
bella Giana.
Près de là, au-dessus du
rocher qui porte l'empreinte de la Peà dar
Diaou, une autre cachette recelait des documents
précieux de l'Eglise Vaudoise.
Cette paroi de Castelus, dont chaque roche,
chaque repli a son histoire, domine une pente
rapide et parsemée de buissons, qui termine
brusquement au haut d'une autre paroi. C'est dans
celle-ci que se cache le Bars de la Taillola.
Au-dessus de la roche, la légende
indique le Mariôu, c'est à dire la
place, d'où un vénérable
patriarche des siècles avant que la
civilisation ou le christianisme eussent introduit
les cérémonies du mariage,
sanctionnait, de sa bénédiction
paternelle, l'union conjugale des membres de sa
tribu.
Nos historiens ne nomment jamais le Bars de
la Taillola, et pour cause, les temps pouvaient
revenir où on aurait encore besoin de cette
retraite. Mais, s'ils ne le nomment pas, ils ne
l'ignorent cependant pas. Voici ce qu'en
écrit J. Léger, en 1669:
« Sur une pointe de la montagne de
Vandelin est une grande caverne en un entre-deux du
rocher, toute taillée dans le rocher, et par
la nature et par l'art, à peu près
ronde et voûtée en forme d'un four, si
spacieuse qu'elle peut contenir 300 ou 400
personnes. Même il y a des
fentes dans le rocher, qui servent de
fenêtres et sentinelles tout ensemble. Il y a
quelques chambres, une grande fontaine et
même quelques arbres et un four pour cuire du
pain. De plus, l'on y voit encore des pièces
d'une maits à pétrir,
extrêmement vieilles, et des pièces
d'armoire. Il est absolument impossible d'y entrer
que par un seul trou par le haut, on n'y peut
dévaler qu'une seule personne à la
fois, qui se coule par cette fente par de petits
degrés, coupés dans ce rocher, de
sorte qu'une seule personne, y étant dedans
seulement avec une pique ou hallebarde, se peut
défendre contre une armée toute
entière ».
Si cette dernière partie, relative
à la manière de
pénétrer dans le Bars, est assez
exacte, on reconnaît dans les
premières données la plume de
quelqu'un qui n'a jamais visité la
localité, et qui la décrit, du fond
de l'exil, par ouï dire. C'est sans doute
là que fut martyrisée une pauvre
femme que Léger dit avoir été
surprise dans une caverne proche de Castelus.
Le nom de Taillola, ou poulie, lui vient de
ce qu'un système de cordes et de poulies en
aurait jadis facilité l'accès. Il
n'en reste aucune trace et, tandis que quelques-uns
la placent au-dessus de la roche, d'autres, avec
plus de probabilité, croient qu'elle partait
du Bars même et qu'elle servait moins
à hisser les personnes que les vivres, le
bois et autres choses nécessaires.
Le Bars était si peu connu, il y a un
siècle, que Gilly, lors de son premier
voyage, ne réussit pas à s'y faire
conduire ; on ne sut que l'amener sur
Castelus, dont il explora vainement tous les
recoins. Ce ne fut qu'en 1829 que, guidé par
un Chanforan des Bonnets, il y
pénétra avec son frère. On y
lit encore leurs noms, gravés sur la roche.
Un dessin de l'extérieur, dû à
Mme Gilly, orne la relation de ce voyage.
Branley-Moore, l'auteur du roman bien connu:
Les Six Soeurs des Vallées, l'a
visité minutieusement et y a placé un
épisode tragique de son récit.
Depuis quelques années, cette
localité a reçu d'assez nombreux
visiteurs. Elle serait néanmoins
demeurée inaccessible à la plupart,
sans les travaux qui viennent d'être
inaugurés. On ne peut que louer le sens
pratique des exécuteurs, qui
ont réussi à
faciliter l'accès, sans enlever en rien,
à la roche, de son aspect et en permettant
au visiteur de se rendre compte des
difficultés et des dangers que l'on courait
auparavant en y pénétrant.
Le nombre des personnes, accourues
même des Paroisses voisines pour cette
inauguration, malgré : un temps
pluvieux, montre que le souvenir des souffrances et
de la fidélité de nos pères
vibre encore dans les coeurs. Puisse, la vue des
lieux témoins de la « patience des
saints » nous inciter à être
fidèles jusqu'à l'a mort, afin
d'héritier, nous aussi, la couronne de vie.
Antoine Bonjour.
Le vénérable pasteur, dont nous
retraçons aujourd'hui l'histoire, naquit
à Malpertus, hameau de Bobi, vers la
moitié du XVIe siècle. Il
était le troisième des six fils
d'Étienne Bonjour, apparemment le plus gros
propriétaire du quartier.
Il fut sans doute, dans ses jeunes
années, le témoin des actes
héroïques de la guerre contre le comte
de la Trinité, il vit l'odieux Castrocaro
élever le fort de Mirabouc, qui allait
entraver les communications des habitants de son
vallon avec leurs alpages du Pra et du Pis. Ce fut
probablement le pasteur Humbert Reymond qui
remarqua l'intelligence éveillée de
son jeune catéchumène. Ce docte
ministre qui avait une fois défié un
moine à disputer avec lui en latin, grec ou
hébreu, à son choix, sut sans doute
enflammer le jeune homme du désir
d'apprendre.
On peut croire que ce fut lui qui l'initia
aux mystères des langues anciennes, en
même temps qu'il l'incitait, par son exemple,
à devenir le serviteur de Dieu et de ses
frères, lorsque maître et disciple,
parcouraient ensemble le vaste territoire de la
paroisse.
La première date précise,
concernant Antoine Bonjour, est celle de 1578,
alors qu'on le trouve inscrit parmi les habitants
de Genève comme étudiant. Le 20 mai
1579, il s'inscrivait au registre de
l'Académie, comme Antonius Boniornij
Angroniensis stud. theolo. On
disait alors les Vallées d'Arigrogne pour
indiquer les Vallées Vaudoises en
général. Le même jour,
s'inscrivait Philippus Brunus Nolanus sacrae
theologiae professor, qui pourrait bien
être le même que le
célèbre et infortuné Giordano
Bruno.
Bonjour entra dans le ministère actif
dès 1580 ou 1581, mais on ignore tout de lui
jusqu'en 1597. Peut-être fut-il placé
tout de suite à Pravillelm, église
pénible où l'on envoyait de
préférence les jeunes. Cette
paroisse, s'étendant sur tout l'envers de
Paesana, dans la Vallée du Pô,
comprenait quatre quartiers dans trois vallons
différents. On y comptait 400 âmes en
1603, après les premières mesures de
rigueur ; il y en avait sans doute beaucoup
plus pendant le ministère de Bonjour,
puisque, avant lui, il y avait eu deux pasteurs en
même temps, l'un résidant à
Pravillelm et ayant aussi la charge de Croesio,
près du Pô, l'autre aux Biolets, avec
l'annexe de Biétoné.
Bonjour épousa Elisabeth Jordan, dont
le père, natif de St-Chaffrey près
Briançon, avait été pasteur
aux Biolets, puis au Val Pérouse. Une soeur
de Madona Elisabeth était la femme du
chirurgien Barthélemy Monero, de Croesio.
Antoine et Elisabeth n'eurent point d'enfants.
La Vallée du Pô avait
été conquise en 1588, avec tout le
marquisat de Saluces, par Charles Emmanuel 1er qui
laissa aux nombreux réformés de la
région la même liberté
religieuse que sous les Français, tant qu'il
ne fut pas sûr de conserver sa
conquête, mais qui se départit,
dès qu'il le put, de cette politique de
tolérance. Au reste, Pravillelm était
la seule église du Marquisat qui eût
un pasteur résident. C'est ce que les
ennemis ne pouvaient supporter. Un ami ayant
prévenu quelques hommes de Pravillelm qu'on
se disposait à arrêter leur pasteur,
on avisa au moyen de l'en préserver. Dans de
semblables occasions, on se retirait au Val Luserne
par la Giana, la route par Barge et Bagnol
étant peu sûre. Mais les montagnes
étaient chargées de neige ;
aussi fut-il décidé qu'il se
transporterait dans un autre quartier, sans doute
aux Biolets. Mais, pour éviter la neige, on
se tint au chemin inférieur, qui passe
près de Paesana. Comme la petite troupe y
passait, en pleine nuit du 27 février 1597,
les soldats de la garnison de
Revel, qui y étaient en embuscade,
surprirent l'escorte et se saisirent du pasteur,
qu'ils emmenèrent à Revel. Le
gouverneur, comte de Piossasc, l'enferma
étroitement ; mais, après
quelque temps, il le laissa libre dans toute
l'enceinte du château.
Cependant, ses amis agissaient auprès
des grands pour obtenir sa libération, et
ses parents avaient recueilli une grosse somme pour
payer sa rançon. Mais l'Inquisition s'y
opposait.
L'été venu, comme le Duc
guerroyait en Savoie et le comte de Piossasc en Val
Cluson, l'Inquisition obtint de la régence
que la Comtesse eût ordre de livrer le
ministre. Le chirurgien Monero, beau-frère
du prisonnier, en étant informé,
vint, comme d'habitude, pour lui faire la barbe et
lui dit à l'oreille quel danger le
menaçait, en même temps, qu'il lui
donnait une corde pour se dévaler en bas de
la muraille. C'était le 14 août, vers
midi. Les soldats, qui n'étaient pas de
garde à la porte, faisaient leur sieste.
Bonjour se laissa glisser, non sans dangers, le
long du mur et du rocher qui le supporte et,
remontant la crête de la colline, il se jeta
parmi les arbres et les buissons qui revêtent
la colline de Rifreddo, pendant qu'il entendait,
autour du château, de grands cris des soldats
et l'aboiement des chiens. Il traversa les flancs
du Mombrac, passa le Pô inaperçu et
atteignit de nuit Pravillelm, où son
beau-frère ne tarda pas à le
rejoindre. Craignant qu'on ne vînt le
relancer, une centaine de ses paroissiens,
armés d'arquebuses, l'escortèrent par
la montagne jusqu'à Bobi, où il
exerça dès lors son ministère
jusqu'à la fin de ses jours.
Il fut le dernier pasteur en titre des
Vaudois de la Vallée du Pô. Ce
ministère était si dangereux que,
depuis lors, on n'envoyait que des ministres en
tournée, qui tenaient en secret de petites
assemblées de culte.
Antoine Bonjour, pasteur à
Bobi.
Nous avons vu Antoine Bonjour s'évader du
château de Revel et se retirer à
Malpertus, sa patrie, en 1597. Le synode le nomma
pasteur de Bobi, et c'est là qu'il termina
ses jours, après un long et fidèle
ministère. Il y fut suivi par son
beau-frère, le chirurgien Monero, qui avait
été l'instrument de sa
délivrance et était par
conséquent compromis auprès des
autorités malveillantes.
La paroisse fit un excellent accueil
à son nouveau conducteur,
échappé aux tenailles des
Inquisiteurs. Elle était probablement
vacante depuis quelques mois, le pasteur Augustin
Grosso ayant été
transféré à Angrogne en
1596.
C'est sans doute en honneur de Bonjour que
fut bâti, ou tout au moins restauré
à fond, le presbytère, où l'on
lit encore, sur la pierre d'angle, la date
1597.
De cette résidence centrale, Bonjour
rayonnait dans les nombreux hameaux composant sa
vaste église, grimpait à la
Sarsenà, parcourait les trois vallons, alors
très peuplés, et prêchait
quatre fois par semaine, au temple du centre, et
à ceux de l'Armaillî pour la Combe de
Giaussarand, des oeueyrus pour celle de la
Ferrière, et de la Roumana pour le
Valguichard.
En été, quand des paroissiens
occupaient les huit alpages, du Pis à
Julien, barbe Antoine les visitait et leur
faisait un culte sous la voûte du ciel.
En juillet 1601, le duc de Savoie,
assuré par le traité de Lyon de
pouvoir conserver le marquisat de Saluces, leva
soudain le masque de tolérance, qu'il avait
gardé jusqu'alors, et décréta
l'expulsion des réformés. Ceux de
Pravillelm obtinrent bientôt de pouvoir
rentrer. Néanmoins, cette concession
était si précaire, que plusieurs se
fixèrent à Bobi, auprès de
leur ancien ministre. Ce fut le cas de deux
familles Berton, d'où sortirent deux jeunes
gens que le pasteur encouragea à
étudier. L'un devint ministre et mourut de
la peste. C'est de l'autre, qui fut chirurgien, que
descendent ceux qui portent encore ce nom à
Bobi.
Il s'y trouvait déjà les
nobles familles que la persécution de 1565
avait chassées de Coni, Carail, du
comté de Nice. Chaque nouvelle vague de
persécution poussait de nouveaux
réchappés vers cette commune qui,
étant la plus reculée de la
vallée, semblait devoir offrir un asile plus
sûr. Ainsi en 1602 Bobi servit de refuge
à quelques familles de Bubiane. Non,
cependant, que ce séjour fût à
l'abri des ennemis de la foi.
En effet, le 1er juillet 1603, le capitaine
Gallina, de garnison à Luserne, survint
à l'improviste avec sa compagnie, sous
prétexte de rechercher des bannis, et
commença à maltraiter et blesser ceux
qu'il rencontrait. Mais, comme il traversait le bas
de la ville sans s'arrêter, on devina qu'il
cherchait le pasteur, la cure étant au haut
du village. Bonjour, averti, put se retirer vers
les vignes, pendant que les habitants s'armaient et
que le tocsin appelait à la rescousse ceux
de toute la vallée. On se trouva
bientôt si nombreux que Gallina, se voyant
cerné, changea de ton, demanda pardon de ses
excès et n'osa se retirer que sous bonne
escorte.
Bonjour put continuer en paix son
ministère. On le voit pacifiant les
discordes pour empêcher qu'elles
dégénérassent en procès
ruineux, visitant les malades, assistant les
mourants jusque dans les hameaux les plus
reculés.
De 1612 à 1614 fut placé
auprès de lui, soit pour l'aider dans sa
tâche pénible, soit pour faire son
stage, son disciple, le jeune pasteur Jean
Berton.
Bonjour prenait aussi une part active
à la vie ecclésiastique du peuple
vaudois. Ainsi, il était Modérateur
au synode de 1615, « presiedeva il
vecchio Messere Antonio Bongiorno »,
nous apprend Rorengo. Malgré son âge,
il se rendit encore au synode de Pral en 1625, et y
fut nommé Adjoint.
Ses dernières années furent
assombries par le deuil, la maladie et les divers
fléaux qui s'abattirent sur les
Vallées. C'est vers cette époque
qu'il perdit la fidèle compagne de ses
dangers et de ses travaux, Elisabeth, fille du
pasteur Bertrand Jordan. L'année suivante,
il fit son testament, dans une pièce de
l'étage supérieur de la cure,
« nella camera disopra il portico
della casa della comunità, abitazione del
testatore », où il se trouvait
malade. Il est assisté par le pasteur
du Villar et par le chirurgien,
sans doute pour l'immanquable saignée. Il
remercie Dieu de l'avoir appelé au nombre de
ses élus, et de l'avoir fait son ministre
pour prêcher sa Sainte Parole, ce qu'il a
fait depuis plus de 45 ans, et il lui demande de
pouvoir persévérer dans la foi et
dans sa charge jusqu'à la fin de ses
jours.
Se trouvant seul et avancé en
âge, il avait épousé en seconde
noces, en décembre 1625, madona
Constance, veuve Michelin. Il lui lègue 40
écus par an de pension, pour se suffire et
avoir même une domestique, si elle en a
besoin. S'il s'achète une maison pour y
vivre pendant son éméritation, elle
en aura l'usufruit ; sans cela, les
héritiers lui donneront 3 écus par an
pour l'aider à payer son loyer.
Ces héritiers sont ses quatre
frères, mais il fait des legs particuliers
à chacun de ses neveux et nièces,
celles-ci mariées Rostagnol, Billour,
Geymonat, Giraudin. À remarquer le legs
spécial qu'il fait, de 50 écus, pour
aider son neveu, sieur Jean Bonjour,
étudiant, mais seulement s'il veut
étudier la théologie et exercer le
ministère. Il lui laisse en outre le tiers
de ses livres, de théologie et
d'humanités.
Le vénérable vieillard se
releva de sa maladie, mais sa constitution
ébranlée ne lui permit plus de
reprendre entièrement ses fonctions.
Lé synode dut y aviser, d'autant plus que
c'était alors que le prieur Rorengo
travaillait activement pour placer des moines dans
chaque commune. On lui adjoignit au moins
dès les premiers mois de 1627, le pasteur
Valère Grosso, tout en lui laissant l'usage
d'une partie du presbytère.
Des actes de février 1629 le montrent
incapable de faire sa signature per tremor e
debolezza delle mani. La 19 de ce mois, assis
sur une chaise, il dicta un codicille,
établissant que les legs mentionnés
dans son testament ne seraient payés
qu'après le décès de sa
veuve.
Le 22 août, un acte parle de lui comme
très malade. Or c'est
précisément le lendemain matin qu'eut
lieu la trombe d'eau par laquelle le Pélis,
le Cruel et le Coumbal de Guerra, réunis,
surmontèrent le rempart et se
jetèrent sur la ville, obligeant tous les
habitants à s'enfuir. On peut juger dans
quelles conditions le vieux pasteur dut chercher
son salut vers la colline, sous la pluie
torrentielle.
quatre jours plus tard, rentré dans
son logis, il dicte un nouveau codicille où
reconnaissant la très grande fatigue et les
soins pénibles, que sa longue
infirmité cause à sa femme, et au
gendre de celle-ci, Michel Michelin, il assigne 300
florins à l'une et 100 à
l'autre.
En septembre, il fit un effort pour se
trouver au synode du Villar. Gilles le nomme au
premier rang, comme « ministre reposant
honorablement pour l'extrême
vieillesse ». La paroisse était
alors confiée à un jeune ministre,
Daniel Rosello.
Des seize pasteurs qui se trouvèrent
réunis, quatorze allaient être
moissonnés dans peu de mois.
La peste éclata en Piémont
avec une violence extrême. Bobi y
échappa quelque temps, plus à cause
de son isolement que grâce aux remèdes
qu'on avait fait venir de Grenoble, à grands
frais. Quand la contagion s'y déclara, elle
y fit autant de ravages qu'ailleurs. Des familles.
entières, même nombreuses, disparurent
sans laisser de traces. La seconde femme de
Bonjour, madona Costanza, fut une des
premières victimes. Le pasteur Rosel prit
alors soin de son vénérable
collègue, autant que le lui permettait son
ministère, réclamé de toutes
parts. Le 20 septembre, Rosel lui-même
ressentit les premières atteintes du mal. Il
chercha alors à qui confier le pauvre
infirme ; aucun de ses parents de Malpertus,
eux aussi décimés par la peste, ne
put s'en charger. Enfin Michel Michelin se
décida à le prendre chez lui. C'est
ce que nous apprend un acte du 23 septembre, fait
devant la maison Michelin, car on entrait le moins
possible dans les habitations. Bonjour annule son
testament et ses codicilles ;
décrépit et presque incapable de se
mouvoir, il fait donation totale de ses biens,
livres, etc., à Michelin, réservant
cependant 50 fl. pour chacun de ses neveux et 100
pour la Bourse des pauvres. Michelin, de son
côté, le soignera jusqu'à la
fin et le fera ensevelir honorablement, si
possible.
Ne pouvant s'approcher les uns des autres,
contractants et témoins, au lieu de
prêter serment sur les Écritures, le
faisaient en levant la main, vrais
précurseurs du fascisme. Michelin signa
seul, sans doute parce qu'il avait
déjà eu la peste et en était
guéri, non gli altri per il dubio del mal
contagioso.
Six jours plus tard, le pasteur Rosel
succombait. Au commencement d'octobre, il n'y avait
plus aux Vallées que trois pasteurs
survivants, outre Antoine Bonjour
« reposant et malade ».
Ce mois d'octobre fut des plus meurtriers.
C'est au sein de cette désolation effroyable
que le vénérable vieillard mourut, le
dernier jour du mois, probablement de faiblesse et
de marasme, « après avoir
heureusement continué son ministère
environ 50 ans ». C'est par ces mots que
Pierre Gilles, dans son Histoire, prend
congé de cette figure si attachante.
Son neveu, l'étudiant Jean Bonjour,
animé d'un beau zèle, avait
déclaré qu'il était prêt
à renoncer à l'héritage de ses
parents plutôt qu'à ses études,
et avait cédé ses droits à ses
frères contre une modique somme d'argent.
Mais la peste le moissonna avant la mort de son
oncle, détruisant toutes les
espérances fondées sur lui.
Jean Vincent Gosio
le grand-père maternel d'Henri
Arnaud.
La vallée de la Maira, comme celle de la
Stura, avait connu la doctrine des Vaudois
dès le XIII.me siècle, par les
fuyards réchappés de la croisade
contre les Albigeois. Il en resta des traces
pendant tout le Moyen Âge, si bien que, quand
éclata la Réformation, des Communes
entières, comme Acceglio, ou en
majorité, comme Dronero, embrassèrent
ses croyances. Un des chefs de la florissante
église de Dronero, au XVIe siècle,
fut Jean Vincent Pollottol qui était en
même temps à la tête des
affaires civiles de sa patrie, dans ces temps
difficiles. Sa fille, épousa Geronimo Gosio,
autre concitoyen influent et riche. De ces
époux naquirent, entre autres, Jean Vincent
et Jean Baptiste Gosio, qui reçurent une
solide éducation chrétienne et firent
l'un et l'autre de fortes études dans des
universités célèbres; c'est
ainsi qu'ils devinrent l'un médecin, l'autre
docteur en droit, in utroque iure. Lorsque
le duc Charles Emmanuel I eut
obtenu, par la paix de Lyon (1601), que la France
renonçât à ses
prétentions sur le Marquisat de Saluces,
oubliant les promesses qu'il avait faites de
respecter les libertés de ses nouveaux
sujets, il défendit de professer la religion
évangélique, ce qui provoqua l'exil
de milliers de personnes. Ceux qui restèrent
au Marquisat se laissèrent induire à
fréquenter la messe, jusqu'à ce que,
en 1615, se produisit un réveil de ces
consciences timorées. À la tête
de la congrégation renaissante de Dronero
les deux frères Cosio se firent
bientôt remarquer. Aussi furent-ils parmi les
cinq que S. A., pressée par les adversaires
de l'Évangile, obligea à se
transférer à La Tour. On les appela
Goz, quoique leur famille n'eût rien de
commun avec les Gosso ou Goss, établis
à St-Jean depuis des siècles.
Possédant une fortune assez
considérable, ils prirent pied dans la
vallée de Luserne et acquirent maintes
propriétés, tant à La Tour
qu'à Luserne St-Jean et au Villar. Leur
piété leur valut aussi des charges
honorables dans l'Eglise et des missions de
confiance de la part des Vaudois. Jean Vincent est
rappelé avec honneur dans la Biblioteca
medica du Piémont, à cause de ses
publications scientifiques. Sa renommée
était telle que l'on venait de loin le
consulter. Ce fut surtout le cas pendant la
terrible épidémie de peste de 1630,
alors que, nous dit l'historien Gilles, pasteur de
cette Paroisse, grand nombre de familles de
Pignerol et plusieurs officiers supérieurs
de l'armée française, qui occupait le
Piémont, se retirèrent de
préférence à La Tour pour
s'assurer les soins du médecin Gosio. Tandis
que d'autres se cachaient pour échapper au
fléau, Jean Vincent demeura courageusement
sur la brèche, prodiguant ses soins dans
toute la vallée et même plus loin,
partout où il était appelé,
sans distinction de religion, ni de condition
sociale. Malgré cette belle et noble
conduite, l'animosité de ceux qui l'avaient
déjà fait expulser de sa ville
natale, ne désarma pas. Le danger
passé, en 1633, les moines missionnaires
obtinrent que le nouveau duc, Victor
Amédée, mandât Jean Vincent
auprès de lui, pour essayer de le vaincre,
par des promesses ou des menaces. S. A. lui offrit,
pour lui et pour son frère, des situations
honorables et lucratives s'ils voulaient
s'établir à Turin
ou dans telle autre ville, à la condition de
renoncer à leurs croyances. Gosio
répondit que, tant lui que son frère
étant résolus de vivre et mourir dans
la religion réformée, ils ne
sauraient habiter en aucun lieu où ils
n'auraient pas cette liberté. Le Duc dit
alors qu'il n'entendait pas les contraindre
à changer de religion ; mais, puisque
leur demeure à La Tour n'était pas
agréable à quelques-uns, ils lui
feraient plaisir en changeant de résidence
pour quelque temps.
Deux fois exilés, les
frères Gosio partirent munis de
témoignages honorables des seigneurs de la
vallée, des fonctionnaires de la justice et
de nombreux autres personnages influents des deux
religions, qui les voyaient, avec un regret
sincère, s'éloigner de leurs
parages.
Ils s'établirent au Dublon, alors
possession française, et acquirent
bientôt dans la vallée de
Pérouse la même influence et
considération dont ils avaient joui dans
celle de Luserne. On ne tarda pas à les
rappeler à La Tour ; mais ils n'en
voulurent rien entendre. Au reste, l'obscurantisme
ne les perdait pas de vue. Jean Vincent ayant
demandé au collège des
médecins de Turin, auquel il avait
appartenu, un témoignage relatif au temps
où il avait été avec eux,
l'inquisition défendit de le lui accorder,
sous peine d'excommunication.
Jean Baptiste épousa Catherine
Pastre de Mentoulles, chez laquelle il
s'établit.
Jean Vincent mourut au Dublon, vers
1650. Sa femme, Lucrèce, l'avait
précédé dans la tombe. Trois
filles leur survécurent. Marguerite,
épouse, vers 1640, de François Arnaud
d'Embrun, fut la mère d'Henri Arnaud qui put
encore connaître son noble aïeul.
Adrienne, épousa en 1644 François
Laurent, de Ristolas, Docteur ès loi.
À la même date, sa soeur Anne devenait
l'épouse de Joseph Einaudo, dont le
père s'était réfugié
à Luserne, de S. Michel en Val Maira.
Restée veuve, elle se remaria en 1655 avec
Pierre Rostain, de Vars, établi à La
Tour ; c'est d'eux que sont descendus les
pasteurs Rostan ou Rostaing, dont la mémoire
est encore vivante à Bobi, à
Villesèche, à Prarustin et
ailleurs.
En venant à La Tour pour leurs
premières études, Henri Arnaud et son
frère Daniel y trouvaient donc de nombreux
parents ; ils
possédaient même, de par leur
mère, des maisons et des terres dans plus
d'une des communes de la vallée. Ils y
trouvaient aussi le souvenir béni de leur
aïeul et l'exemple qu'il avait donné,
à plus d'une reprise, de savoir faire le
sacrifice de sa patrie de naissance comme de celle
d'adoption, pour garder sa foi, exemple que les
frères Arnaud furent appelés à
imiter en double mesure. On sait qu'ils le firent,
eux aussi, sans faiblir.
Puissent de tels caractères nous
stimuler à retremper les nôtres, en
puisant comme eux notre force dans la foi en Christ
Sauveur.
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