MON TITRE

IV
La vallée de la
misère.
Où se trouve-t-elle ? D'où
son nom lui est-il venu ? Tout change. Tante
Hanna pense à bâtir une maison pour
les réunions. La vallée de la
misère transformée en place de
fête et en champ, de travail.
Il est temps que nous nous tournions
vers les deux points, qui devinrent à la
fois, les appuis et le centre du travail si
béni que tante Hanna accomplit pour le
Seigneur : la maison de l'Elendstal.
(vallée de la misère) et celle de la
Riemenstrasse, dans le quartier de
l'Arrenberg.
Lorsqu'on arrive à Elberfeld, en
venant de Cologne ou de Dusseldorf, on passe entre
deux hauteurs surmontées de tours,
dressées comme des sentinelles à
l'extrémité sud-ouest de la
vallée au fond de laquelle la ville
s'étale. Ces deux hauteurs
sont le Kiesberg et le
Nutzenberg. Le Kiesberg est situé au sud de
la vallée, sa pente occidentale fait face au
faubourg de Sonnborn, maintenant incorporé
à Elberfeld même. C'est là que
s'ouvre une large gorge, aujourd'hui de plus en
plus occupée par de jolies maisons, mais
autrefois entièrement boisée, comme
d'ailleurs tout le Kiesberg. Là
s'était établie une population qui
n'avait pas trouvé à se loger
ailleurs ; gens pauvres et misérables,
gens aussi, pour la plupart, de la pire
espèce. Une partie d'entre eux
étaient venus des provinces orientales de la
Prusse, pour chercher de l'ouvrage dans les
fabriques de boutons et ils se trouvaient
maintenant, cette industrie ayant
périclité, jetés sur la rue,
sans logements et sans moyens d'existence. Il s'y
trouvait aussi des fabricants de balais, qui
exerçaient leur peu lucratif métier
et toutes sortes d'autres miséreux encore.
Ils ne se mettaient pas en peine de savoir à
qui appartenait la forêt, et personne ne
s'inquiétait d'eux. Ils s'étaient
construit, ou plutôt ils s'étaient
creusé des huttes en terre glaise, où
ils menaient avec leurs enfants l'existence
misérable d'êtres sans Dieu et hors la
loi. - Un jour, un représentant de la ville
d'Elberfeld monta Jusqu'à ce primitif
campement, pour voir s'il n'y avait aucune
possibilité d'en retirer
quelque impôt. Mais il rentra à
l'hôtel de ville en branlant la tête,
et déclara qu'il régnait là
haut une pauvreté telle, qu'il ne pouvait
être question d'exiger une contribution des
habitants de cette vallée qui
mériterait d'être appelée la
« Vallée de la
misère » (Elendstal). Le nom est
resté, mais il est devenu dès lors
particulièrement cher aux chrétiens
du Wuppertal, car l'endroit qu'il désigne a
vu couler des flots de bénédiction.
Comment cela s'est fait et quelle part tante Hanna
a pris à cette transformation, nous allons
le raconter dans les lignes qui suivent.
Ce doit être vers 1860 qu'Hanna
Faust tourna ses regards vers l'Elendstal. Elle se
décida à porter aide et secours, et
en tout premier lieu l'Évangile de la
grâce, aux pauvres et aux malheureux qui s'y
trouvaient rassemblés.
Un des membres de la compagnie nous a
raconté ce qu'étaient alors les
huttes de la vallée de la
misère :
« Afin de faire naître
dans le coeur des jeunes gens qui lui aidaient dans
son oeuvre des écoles du dimanche l'amour
pour les hommes tombés le plus bas, tante
Hanna les emmenait avec elle, quand elle allait
visiter les huttes misérables
éparpillées dans la forêt.
Quelques pieux solides, fichés dans le sol,
quelques planches non
rabotées en formaient les parois et le toit.
Au milieu de la hutte était une table
branlante, chargée de quelques assiettes et
tasses ébréchées et deux ou
trois chaises menaçaient de tomber en ruine.
Dans un angle on voyait une sorte de lit dont les
parois de la hutte formaient deux des
côtés, les deux autres étant
représentés par de simples planches.
Des feuilles étendues sur le sol nu tenaient
lieu de paillasse et de matelas et une vieille
toile d'emballage en loques représentait les
draps. Père, mère et quelques enfants
y couchaient
pêle-mêle... »
Tante Hanna n'ignorait point que les
hommes qui habitaient dans ces antres
étaient terriblement grossiers et mauvais,
mais elle voulait leur venir en aide à tout
prix. « Je savais bien, disait-elle,
qu'ils vivaient comme des païens, mais le
Seigneur ne m'a laissé ni repos ni
trêve que je ne me fusse rendue auprès
d'eux. je me suis dit :
« Mets quelques cigares dans
ta poche et vas voir ces pauvres gens au nom de
Dieu ! Quand j'arrive à la forêt
je vois quelques hommes assis par terre et buvant
de l'eau-de-vie. À peine m'ont-ils
aperçue qu'ils se lèvent, et font
mine de vouloir se précipiter sur moi.
« Laissez-moi donc passer, je
ne vous fais point de mal, » leur dis-je.
« Que viens-tu donc
faire ici, toi ? »
«
J'y viens, parce que je vous
aime. »
Ils ne voulaient naturellement pas me
croire, mais je leur dis :
« Voyez, si vous consentez
à me montrer mon chemin d'une façon
convenable, je vous donnerai des
cigares. »
Cette promesse produisit l'effet
désiré et après qu'elle leur
eût plusieurs fois prouvé ainsi son
affection d'une façon tangible, elle eut
libre entrée dans la vallée de la
misère.
Là encore ce fut par le moyen des
enfants que Hanna Faust parvint à gagner la
confiance des parents. Elle ne tarda pas à
organiser dans la vallée de la misère
une école du dimanche, pour laquelle l'aide
que lui apportèrent les jeunes gens dont il
a été déjà plusieurs
fois question fut d'une grande utilité. Il
ne se trouvait pas, dans cette solitude
forestière, de local susceptible de la
recevoir ; elle tenait l'école tout
bonnement sous l'ombrage de la haute futaie.
C'était une vraie jouissance que de pouvoir
parler du bon berger à ces pauvres enfants
auxquels on avait jusqu'alors
témoigné si peu d'amour. Les joues
brûlaient, les yeux brillaient de plaisir,
pendant qu'Hanna et ses amis racontaient leurs
belles histoires. Le chant des cantiques rivalisait
d'entrain avec celui des oiseaux et les grands
arbres du Kiesberg ont peut-être parfois
secoué leur tête
d'étonnement, à la vue de tout ce qui
se passait d'insolite à leurs pieds.
Mais quand vint l'hiver, il fallut
chercher à mettre l'école du dimanche
sous toit. On put l'installer une fois dans une
grange, une autre fois à l'étage
supérieur d'une maison en construction,
auquel on parvenait au moyen d'une échelle
vacillante. Enfin, on trouva une famille qui
prêta sa chambre principale. L'attention des
parents fut naturellement bientôt
éveillée par les faits et gestes
d'Hanna. Au premier abord on se moqua beaucoup
d'elle et de ses acolytes, mais petit à
petit et les uns après les autres, les vieux
voulurent entendre ce qu'on disait aux enfants.
Bientôt les jeunes gens de la
« Compagnie » purent tenir pour
les adultes des réunions d'étude
biblique. Tante Hanna ne négligeait pas les
secours matériels dont ces gens avaient
besoin, quelque chose de nouveau commençait
à se manifester sur ce sol à vue
humaine si aride. La puissance de la Parole de Dieu
surmontait toujours plus le mal.
Quelques années plus tard, une
oeuvre d'évangélisation fut
entreprise dans l'Elendstal par un jeune infirmier
de l'hôpital d'Elberfeld, le frère
Janfruchte, qui devint plus tard agent des Unions
chrétiennes de jeunes gens, et dont le
souvenir est resté parmi
elles en bénédiction. Il n'en reste
pas moins que la plus grande partie du travail qui
y a été accompli, l'a
été par Hanna Faust.
Comme nous l'avons dit, elle avait
trouvé un abri pour sa bande d'enfants dans
une simple chambre, mais comme le nombre de ses
auditeurs allait toujours croissant, ce local ne
tarda pas à devenir trop étroit. Il
était urgent de trouver un moyen de
remédier à cette difficulté,
aussi peu à peu le désir de
posséder un bâtiment,
spécialement destiné à
l'école du dimanche, s'empara-t-il du coeur
d'Hanna. À l'origine, son ambition se
bornait à la possession d'une simple baraque
en planches. Elle réussit à
exécuter son projet, ou plutôt le
Seigneur s'en chargea pour elle. Ce fut une longue
et merveilleuse histoire que celle de cette
construction. Il fallait entendre Hanna
elle-même raconter, dans son patois
d'Elberfeld, comment elle parvint à
bâtir une chapelle, puis à dresser un
jour une tente composée de chiffons cousus
ensemble, comment elle se procura une cloche
destinée à rassembler les gens du
voisinage, comment on dut bientôt ajouter des
ailes aux deux extrémités de la
chapelle, et comment, enfin, on put s'accorder le
luxe d'un plancher, pour remplacer la terre battue.
À tout cela elle ajoutait encore de nombreux
détails touchant les
fêtes diverses dont cette salle de
réunion fut témoin. Mais nous
reviendrons dans un autre chapitre sur cette face
spéciale de son activité.
Quel changement ne s'est pas
manifesté dès lors dans cette
vallée de la misère, de loqueteuse
mémoire ! Les huttes de terre ont
disparu, la simple et fruste chapelle construite
par tante Hanna semble être le sourire de ce
site agreste. Celui qui peut échapper, par
une belle journée de printemps, à
l'atmosphère étouffée et
à la poussière de la ville et monter
jusque-là, pour jeter de la fenêtre de
la chambrette destinée aux orateurs un
regard charmé sur les vallées et les
hauteurs boisées environnantes, ou pour
prêter l'oreille aux accents de la parole de
Dieu, si abondamment annoncée en ce lieu
béni, et joindre sa voix à celles de
l'assemblée chantant les louanges du
Seigneur, celui-là a l'impression de
s'être rapproché du ciel. La chapelle
date de 1872. À l'origine ce furent les
membres de la Compagnie qui y présidaient
des réunions. Le pasteur Rink fut le premier
qui y prit la parole, mais aujourd'hui il n'y a pas
un des pasteurs d'Elberfeld qui ne se fasse un
plaisir d'y monter, de temps à autres, pour
y célébrer le service divin.
Les occasions sont nombreuses où
la bonne volonté de personnes amies est mise
à réquisition. Ainsi, lors de
l'anniversaire de l'empereur, ou lors de la grande
fête populaire du lundi de Pâques, le
message du Prince de la vie est annoncé
à tous ceux qui passent par l'Elendstal,
après avoir erré dans les carrefours
et le long des haies.
Le jour de l'Ascension la chapelle est
un lieu de rendez-vous pour un grand nombre de
personnes, unies par une même foi en Celui
qui a été élevé
à la droite de Dieu, désireuses de le
servir comme leur Roi et de se fortifier ensemble
par sa parole ; elles se retrouvent
là-haut chaque année avec bonheur,
aussi les serrements de mains joyeux n'ont-ils pas
de fin. Les discours ont tous pour texte des
passages de la Bible qui mettent en pleine
lumière la gloire de Celui qui règne
dans les lieux célestes. Il est ainsi
présenté tantôt, avec le
Psaume XXIII, comme le bon berger
qui paît ses brebis avec tant de
bienveillance, tantôt, avec les
Ps. XLV et
CX, comme le Roi puissant qui
avertit son peuple d'une façon si incisive
ou le console avec une si profonde tendresse. Une
année, les auditeurs seront exhortés
tout spécialement, d'après
l'épître aux Hébreux,
chapitre XII, à être
fermes dans l'épreuve et la tentation, une
autre année le premier
chapitre de l'épître aux
Éphésiens les fera
pénétrer dans les profondeurs du
salut que le Sauveur a acquis aux siens par sa
grâce.
Depuis peu l'Elendstal a aussi sa
fête missionnaire annuelle, instituée
par un ami zélé des missions, M. le
pasteur NiemölIer. Elle a lieu le lundi de
Pentecôte et attire de grandes foules,
désireuses d'entendre parler, au milieu de
la forêt rajeunie par le souffle du
printemps, du renouveau magnifique que l'esprit de
Dieu fait germer dans le vaste univers qu'habitent
des peuples en grand nombre, encore plongés
dans un paganisme aride.
À la fin de la
« Festwoche »
(1) d'Elberfeld,
la chapelle de l'Elendstal offre à tous ceux
que leur vocation a empêchés de
prendre part aux réunions, l'occasion de
glaner encore quelques épis de la riche
moisson, à laquelle ils n'ont pu prendre
part, en écoutant un compte-rendu de tout ce
qui a ému et réjoui les coeurs au
cours de la semaine de fête.
L'école du dimanche a
conservé droit de cité dans la
vallée de la misère, elle y a lieu
chaque dimanche. Durant les quinze dernières
années de sa vie, Hanna
Faust ne l'a plus tenue elle-même, un des
élèves de la maison des missions le
faisait à sa place. Toutes les écoles
du dimanche de la ville font de la chapelle le but
de leur course d'été. C'était
touchant de voir à quel point tante Hanna
jouissait de voir ces enfants se régaler
autour des tables dressées pour eux, et
s'ébattre ensuite en pleine liberté
dans la forêt environnante.
Une union chrétienne de jeunes
filles a son local régulier dans la chapelle
et presque toutes les associations religieuses
d'Elberfeld s'y réunissent, au moins une
fois l'an pour y célébrer quelque
fête. Cela nous mènerait trop loin, si
nous voulions parler en détail de toutes les
occasions où tante Hanna voyait des
hôtes nombreux se rassembler autour d'elle.
Tous les dimanches, et souvent durant la semaine,
elle gravissait la côte avec ses aides
fidèles, pour servir d'un coeur joyeux les
petits et les grands.
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