Vous n'avez pas encore
résisté jusqu'au sang en combattant contre le
péché.
Hébreux,
XII, 4.
25 juin
1896.
Encouragement au combat. Toute victoire remportée
profite non seulement à moi, mais aux autres; non seulement
à ceux qui me sont confiés, mais même à
ceux qui, comme moi, sont tentés.
Il y a dans cette pensée un grand
stimulant. Toute chute affaiblit. Toute chute rend impropre à
la charité et à l'apostolat, non seulement à
l'apostolat en grand, mais aussi à l'apostolat en
détail, à l'apostolat auquel chaque chrétien est
appelé. Quelle différence, selon que ceux qui
m'entourent verront et sentiront en moi, ou bien un complice dans le
péché.. un vaincu comme eux; ou au contraire un
vainqueur, un homme qui sort du combat solitaire, silencieux, mais
vainqueur. Oh ! prendre au sérieux la lutte. Et pouvoir
ensuite tendre aux autres une main secourable; ou, sans même la
leur tendre, leur donner l'impression qu'ils ont en moi un point
d'appui. Quelle humiliation, par contre, de leur donner l'impression
tacite que celui qui peut
être les exhorte, les a devancés
dans l'infidélité, dans la chute, et qui sait! les y a
entraînés. Oh! revenons à la lutte, à la
lutte humble, persévérante, par la vigilance, la
prière, le travail, la foi et la confiance.
***************
.
Vous savez que le Fils de
l'homme sera livré pour être crucifié.
Matthieu, XXVI,
2.
Juillet
1896.
Reprendre la lutte, la noble lutte du salut des
âmes. Se sanctifier pour sauver les' autres. Oui, ressaisir
l'ambition d'amener à Christ ceux qui m'entourent, tous sans
exception; et faire, donner, supporter, sacrifier, souffrir ce qu'il
faut pour cela. Oh ! que Dieu me donne d'être fidèle
à cette ambition qui est tout simplement le voeu de ma vie, le
devoir auquel j'ai juré de me consacrer, et qui prime ou
détermine tous les autres devoirs.
***************
.
Elle a répandu ce parfum
sur mon corps pour ma sépulture.
Matthieu, XXVI,
12.
17 juillet
1896.
Admirable virilité de Jésus. J'appelle
virilité le pouvoir de discerner à toute heure et
à tout moment la volonté de Dieu, le devoir et l'heure
qu'il est, le devoir et le moment.
Il parle ici à deux reprises de sa mort
: au verset 2 et au verset 12. Il a, avec le plus grand calme, la
plus profonde paix, discerné le moment où il se trouve;
c'est le moment de sa mort, la clôture de sa carrière.
« Il va être livré, » telle chose se fait,
« pour sa sépulture. » Pas d'illusions volontaires
ou involontaires sur lui-même. Pas de préoccupation
à côté de la grande question et du grand devoir
de l'heure présente. Pas de plans, de projets, de
règles de vie. Il accepte la volonté de Dieu,
après l'avoir discernée, et il s'y tient.
***************
.
juillet
1896.
Veiller avec jalousie à maintenir le
sérieux et la sincérité de la
vérité intérieure. Après un temps de
grâce, il y a toujours un moment où l'on vit sur le
souvenir de l'émotion ressentie, de la
bénédiction reçue, et où la forme,
l'apparence subsiste, tandis que la vie intérieure diminue.
Dès que ce danger apparaît, faire halte et à tout
prix renouer le lien et rentrer dans la vérité de la
vie intérieure par l'effort nécessaire à
genoux.
***************
.
Août
1897.
La repentance, tout de suite après la chute, est
impossible, ou tout au moins très difficile. Il faut le temps
de se détacher du péché, de s'en séparer,
d'en souffrir, d'en savourer l'amertume et la frayeur.
Les alternatives de doute et de
relèvement annulent, rendent impossible la vraie repentance,
sont mortelles pour l'âme.
***************
.
9 octobre
1897.
Temps perdu, forces perdues par les paroles inutiles et
quelquefois mauvaises.
Que de conversations pour tuer le temps, pour
retarder l'effort inévitable!
Mais surtout, éviter les paroles qui
font du mal, soit à des absents, soit à ceux qui les
entendent, soit à soi-même.
Ici je pense, non à la médisance,
mais à tant de constatations superflues et
répétées de ce qui ne va pas, tant de paroles
perdues pour analyser des situations, revenir sur le passé,
dire la part qu'y a prise celui-ci ou celui-là, etc.
La sobriété dans les paroles; le
silence, appliquons-nous y. Pour cela, un moyen : tout dire à
Dieu. Quand c'est fait, on est bien mieux disposé envers les
autres, on désire les aider, les encourager, porter leur
fardeau. Quand l'entretien avec Dieu a manqué, le coeur se
dégonfle dans le coeur de l'homme; de là les
conversations inutilement longues et répétées.
Certes, je ne veux pas me Priver ou priver les autres du bienfait des
épanchements; mais supprimer les paroles vaines, les
fatigantes redites, l'affaiblissement qui résulte des propos
amers, critiques, méchants, ou simplement inutiles.
Evitons aussi les appels à la sympathie
des autres. Ce qu'ils trahissent souvent de préoccupations
personnelles! « Dis tout à ce Frère. » Puis,
va vers les autres et écoute-les plus que tu ne leur parleras
toi-même.
Mourir à soi dans la parole, dans les
conversations, c'est un grand devoir ; une partie de la mort à
soi-même qui doit accompagner la foi et la consécration
à Dieu.
***************
.
Madagascar, 26
août 1898.
Tous les cas, dans l'histoire morale des hommes,
diffèrent. Pas une conversion ne ressemble à l'autre.
Et toujours le salut est possible, complet, s'il y a eu foi et
abandon à Dieu.
La tentation est de se dire : mon cas est trop
spécial, trop difficile; le salut, possible pour d'autres, ne
l'est pas pour moi. Moi-même, dans d'autres temps, j'aurais pu
être sauvé, j'ai pu l'être. Mais aujourd'hui,
étant donné mes circonstances, mon péché
spécial, compliqué, redoublé, renouvelé;
étant donné mes rechutes, mes
infidélités, c'est impossible....
Voilà la tentation.
La victoire, c'est de pouvoir dire : je ne
regarde ni à mon péché, ni à ma
faiblesse, ni à ma personne, mais à Jésus. Il a
dit : « Je ne mettrai point dehors celui qui viendra à
moi. » Venir est la seule condition. Il n'y en a pas d'autres.
Age, grandeur du péché, fréquence des chutes,
renouvellement, etc., tout cela n'y fait rien, ou tout au moins tout
cela n'empêche pas le salut.
N'y fait rien ! ai-je écrit.
Hélas ! Bien au contraire.
Tout cela rend dix fois, cent fois plus
difficile le retour. La foi même devient presque impossible
à quiconque est retombé ! Mais pas tout à fait
impossible. Le salut reste possible aussi longtemps que Jésus
vit et que l'âme regarde à lui.
***************
.
Afin que cette grande puissance
soit attribuée à Dieu et "dit pas à nous.
2 Cor. IV,
7.
7 octobre
1899.
Rapprochez ce passage de l'article de H. D. (Ami
chrétien). « Un moment dangereux ». Le moment
où l'on découvre qu'on n'est rien.
Dieu n'a pas besoin de nous : d'autres peuvent
faire notre travail, aussi bien et parfois mieux que nous.
Une maladie s'ajoute à cela pour nous
apprendre que nos forces sont limitées, nous obliger à
ne pas reprendre notre travail, et à demander le secours des
autres.
Dans le calme qui résulte de l'inaction,
les souillures et les difficultés du travail antérieur
apparaissent, et ôtent au passé tout ce qui en faisait
le prix, ou tout au moins tout ce qui permettait de s'y
appuyer.
L'impuissance, le sentiment de
l'inutilité sont d'autant plus pénibles qu'un des plus
grands stimulants au travail est précisément cette
pensée : Si je ne fais pas ceci ou cela, si je ne pense pas
à telle chose, la besogne ne se fera pas, l'oeuvre souffrira.
L'aiguillon de la nécessité, du travail obligatoire et
pressé est d'un puissant secours; et quand il fait
défaut, on est tout étonné de voir combien est
faible la part de conscience, de vrai zèle et d'amour que l'on
apporte au travail ordinaire.
La grande leçon de la vie, c'est
celle-là (notre inutilité); mais elle n'est
complète que quand au « Je ne suis rien » (par
moi-même), on arrive à ajouter le « je suis tout
par Christ » et à substituer à tous les mobiles de
travail (pressions de la nécessité, rôle de la
personnalité, prix des relations avec ceux qui partagent notre
tâche, etc.), celui de saint Paul : « Nous portons ce
trésor dans des vases de terre, afin que cette grande
puissance soit attribuée à Dieu et non pas à
nous. »
« Apprenez à être inutile
avec tranquillité et adoration. » (Saint Cyran.)
***************
.
Vous n'êtes point
à vous-mêmes.
1, Cor., VI.
19.
Les Ormonts, 2
janvier 1900.
Dieu m'a fait la grâce en terminant 1899 et en me
réveillant à l'aube en 1900 de me rappeler ma vieille
devise : « Vous n'êtes point à vous-mêmes",
et de m'en faire sentir comme tout à nouveau la
vérité.
Je n'exagère pas la portée d'un
sentiment qu'on éprouve un jour et qui, le lendemain, le soir
même, peut avoir fait place à une disposition tout
opposée. Cependant c'est en soi une grâce que ces
intuitions momentanées de faits et de vérités
souvent voilées; rien ne défend de croire qu'elles sont
vraies et c'est répondre à la pensée divine que
de s'y tenir.
Mais ne raisonnons pas! n'épiloguons
pas! Je te rends grâce, ô mon Dieu, d'avoir permis qu'en
franchissant le seuil de cette nouvelle année, je visse se
déchirer le voile de doutes et de craintes qui, si souvent, me
cache ton action dans mon passé, et me laisse aussi seul et
livré à mes propres forces pour l'avenir. Il y a dans
mon passé assez de fautes et assez d'erreurs; j'ai assez
conscience de tout ce que je mêle de personnel, de charnel,
d'humain à mes meilleurs actes, pour qu'à l'ordinaire
il me soit difficile de croire à ton intervention dans ma vie,
et de regarder l'avenir avec la confiance que donne la certitude
d'être au poste où toi seul m'as voulu. Tu sais mieux
que moi ce qui entre dans ma vie passée, de volonté
propre, de recherche de moi-même, d'indifférence
à ta gloire et au salut des âmes. Rien en moi n'est pur
de ce mélange.
Et cependant, ô mon Dieu, tu as
daigné me rappeler ces mots qu'en une occasion sérieuse
de ma vie j'ai pris pour ma devise : « Vous n'êtes point
à vous-mêmes. » Tu as bien voulu me faire souvenir
que malgré tout je reste ton racheté, celui que tu t'es
acquis par le sang versé de Jésus-Christ, et dont tu as
fait la conquête personnelle à travers les
années. Et tu m'as permis, malgré tout ce qui devrait
me faire douter de moi-même, de penser que, avec beaucoup de
faiblesses, de misères, d'inconséquences,
d'infidélités, de péchés anciens et
récents, j'ai cependant été sincère en me
donnant à toi, ou plutôt en acceptant avec
reconnaissance, comme le fondement de mon salut et comme la
règle de ma vie, l'acte par lequel tu as pris possession de
moi et qui fait de moi ton racheté, ton enfant, ton
serviteur.
***************
.
Les Ormonts, 3
janvier 1900.
Ma pensée est que : n'est définitivement
conquis que ce qui a passé dans la vie morale, dans le
caractère, dans la pratique. C'est là, sur ces tables
de chair du coeur, sur la trame de l'existence journalière et
de la vie des autres qu'il faut inscrire les vérités
perçues, les paroles de Dieu entendues et les grâces
saisies.
Il est vrai que cela soulève un
problème: mettre en pratique, c'est vite dit; mais comment?
d'où viendra la force?
Je suis donc ramené à la
prière, mais à la prière sincère,
à la prière qui n'accepte pas d'être en
contradiction avec la vie; à la prière qui porte avant
tout sur la vie intérieure, morale et extérieure;
à la prière qui conduit à l'action, voit dans
l'action son but, sa pierre de touche, sa nécessaire et
constante contre-partie.
Donc, la prière avant l'action.
L'action, pour faire passer dans la vie, pour
s'approprier définitivement la grâce, la Parole entendue
et qui peut sauver l'âme; pour transformer l'être et
conquérir par là, sinon le moyen de sauver les autres,
au moins la condition sans laquelle nous sommes un obstacle sur leur
route, les conditions aussi d'une influence vraie et avec l'aide de
Dieu, décisive sur eux.
***************
.
10 janvier
1900.
Il y a des moments où l'impossibilité de
l'action sur les âmes semble absolue. On les dirait
impénétrables. On sent « le grand abîme
» qui les sépare. En même temps l'impuissance,
l'insuffisance propres suffoquent. La tentation alors est celle
d'Elie : « C'en est assez, ô Eternel, prends mon âme
! (1). » On voudrait mourir,
peut-être d'une mort glorieuse, être regretté,
agir par le souvenir.
Mais, c'est là une tentation qu'il faut
repousser. L'issue, c'est la reprise de la lutte, le saint combat du
: « Je me sanctifie moi-même pour eux. »
Toi en eux, et moi en toi.
Ascension d'amour. Monter plus haut dans
l'amour. S'unir à Christ qui seul sauve; amener à lui,
disparaître. En lui, tout perdre en lui, pour tout retrouver et
se retrouver en lui.
***************
.
Les Ormonts, 16
janvier 1900.
L'émotion, l'élan, les intuitions soudaines
des réalités spirituelles, tout cela est intermittent;
l'âme qui les a éprouvés peut, le jour
d'après, se retrouver à plat, dans le brouillard gris
de la vie quotidienne, et dans cet état où tout, au
dehors, et surtout au dedans, nie les sommets, arrête l'essor;
ôte même le ressort intérieur qui fait monter.
Mais deux choses restent : la foi qui s'appuie à la Parole
immuable, et l'obéissance qui met en pratique, dans une faible
mesure, mais enfin, met en pratique, c'est-à-dire, rend
réelle la réalité vue, sentie, touchée en
des jours plus heureux, mais peut-être aussi plus dangereux
pour l'âme. Donc, regardons à la Parole, regardons
à Jésus et agissons !
***************
.
Les Ormonts,
janvier 1900.
L'ordre moral est un, de là l'importance de la
plus petite victoire : elle a sa répercussion sur toute la vie
morale, elle rend fort pour servir, pour gagner, pour aimer.
L'obéissance est le complément
indispensable de la vie religieuse. Aussitôt qu'elle cesse et
dans la mesure où elle est interrompue, la vie religieuse
(élan vers Dieu, amour des âmes, intérêt
pour les oeuvres même les meilleures, relations «
religieuses ») tout cela devient factice ou morbide, ou
franchement mauvais et dangereux.
Au contraire, tout acte d'obéissance
fixe la grâce offerte ou seulement pressentie et l'approprie
définitivement. Sans elle, ce sont des mots, de l'encre et du
papier. Donc, obéissance, surtout après une grande
grâce reçue.
***************
.
Il faut qu'il croisse et que je
diminue.
Jean, III,
30.
Les Ormonts,
janvier 1900.
Diriger les âmes sur Jésus-Christ. « Il
faut qu'il croisse et que je diminue », car Jésus seul
est leur fin, et lui seul peut les satisfaire.
Les lui amener et les lui attacher par l'action
que je puis avoir sur elles; par la prière d'intercession; en
me sanctifiant pour elles, moyen suprême d'action et
suprême service (Jean XVII, 19).
Et lui confier le dépôt, non
seulement des âmes, mais des affections
elles-mêmes.
***************
.
30 mai 1902.
Rien ne déprime comme les conversations à
la première heure; rien ne réconforte comme le travail.
Il y a des moments où il vaut encore mieux travailler que
prier. La conversation vide et laisse désespéré.
La prière même, quand l'heure du travail a sonné,
est souvent une sorte de conversation avec soi-même qui
dessèche et désole. Ce qui n'exclut pas les cris
à Dieu en toutes circonstances. Seulement, pas de trompe
l'oeil!
***************
.
Mars 1903.
La prière remet en face des
réalités. Elle donne la mesure vraie et juste des
choses. Par là, elle calme et apaise. Et surtout elle
ramène au centre, à la racine. Et ce centre, cette
racine, c'est la relation personnelle avec Dieu.