ALFRED
BOEGNER
AVANT-PROPOS
Il est nécessaire que
nous donnions ici
quelques explications sur le caractère de cette publication
afin d'éviter un malentendu possible et les déceptions
qui pourraient en résulter. On ne trouvera ici ni une forme
très châtiée, ni même toujours une
pensée nouvelle et originale. Celui qui s'en étonnerait
se méprendrait sur ce qui nous a paru constituer
l'intérêt propre de ces pages. Pour le faire comprendre,
disons en Peu de mots dans quelles conditions elles ont
été écrites.
À Alfred Boegner a su
maintenir, au
cours de son existence très active, l'habitude du lever
matinal et de la méditation quotidienne. Pendant celte heure
de recueillement il lui arrivait souvent de consigner par
écrit l'impression reçue, soit d'une lecture de la
Bible, soit d'un événement de la vie de tous les jours.
Ecrivant pour lui-même, il ne s'est
jamais préoccupé de la
forme, il
ne s'est jamais soucié non plus de découvrir du
nouveau, de faire oeuvre de penseur original. Tout au contraire ce
sont les vérités les plus universellement admises par
les chrétiens qu'il s'est efforcé de s'approprier en
les mettant en contact avec les menus faits de la vie
quotidienne.
On sera surpris
peut-être aussi devoir
combien les citations sont moins nombreuses dans les dernières
années. Cela tient d'abord à sa vie toujours plus
haletante, puis au caractère trop intime et personnel des
notes.
En publiant ce qui,
dans ces pages, nous a paru
susceptible d'intéresser le public, nous ne nous dissimulons
pas ce qu'elles peuvent avoir de fragmentaire et d'incomplet; nous
n'ayons même pas cherché à les ordonner suivant
un plan, le désordre chronologique nous paraissant plus
sincère. Mais nous avons pensé que pour les âmes
soucieuses de vie intérieure ces pages qui nous
révèlent, non une pensée nouvelle, mais une
expérience et une vie chrétiennes, ne seraient ni sans
intérêt, ni sans profit.
H.
B.
.
PRÉFACE
Le caractère et le
mérite
distinctifs du livre que le lecteur a sous les yeux, et qui n'a pas
besoin de lui être recommandé. puisqu'il est du cher et
regretté Alfred Boegner, c'est qu'il offre, à un
degré incomparable, toutes les garanties dune
sincérité absolue. Les écrivains religieux,
s'ils ont tous, je n'en veux pas douter, le désir
défaire du bien, ne sont pourtant pas, non plus que les autres
auteurs, exempts de toute préoccupation de plaire au public,
et de se présenter à lui sous un jour favorable. Les
recueils qui portent, comme celui que nous annonçons, le titre
de « Pensées, » contiennent en général
des sentences dont la forme est travaillée avec d'autant plus
de soin et même de recherche, que le fond en est rarement
très original. Quant aux lettres, elles sont pour l'ordinaire
écrites avec moins d'apprêt; cependant leur auteur a eu
quelquefois en Pue une publicité éventuelle, et en tout
cas il s'adresse à une personne dont il lui importe
particulièrement d'obtenir l'approbation et la sympathie. Rien
de semblable dans les extraits de méditations qu'on va lire;
nous disons « extraits, » car nous supposons bien que la
famille ne nous livre qu'une partie des trésors qu'elle
possède et qu'elle a conservé pour elle seule tout ce
qu'elle jugeait trop intime.
Alfred Boegner a écrit
ces pages pour
lui-même, pour lui seul; il les a écrites pour s'aider
à penser, comme quelques-uns prient tout haut pour s'aider
à prier. Il n'y a rien de plus bienfaisant que d'entrer dans
l'intimité d'une âme haute et pure; c'est un des plus
grands bienfaits, et par conséquent aussi un des principaux
attraits des épîtres de saint Paul. Les Pensées
du matin (c'est en effet pendant les heures du matin, ce «
dimanche de la journée, » comme l'appelait Adolphe Monod,
qu'elles ont été rédigées, ou
plutôt jetées sur le papier) vont permettre à
ceux qui n'ont pas eu comme nous le privilège d'être au
nombre des amis personnels d'Alfred Boegner, de lire dans son coeur
et de pénétrer le secret de sa vie.
Comment caractériser
celui que nous
aimions et admirions et dont la mort à la fois subite et
glorieuse a laissé dans le protestantisme français un
si grand vide? On a dit de la sainteté de Jésus-Christ
qu'elle résultait de l'harmonie de qualités qui
paraissent opposées et qui s'excluent plus ou moins la plupart
du temps. Il nous semble que, toutes proportions gardées, on
peut dire quelque chose de semblable de son fidèle disciple.
Il avait un coeur débordant de bonté et de sympathie,
capable du dévouement le plus entier et le plus
généreux. Mais c'était en même temps un
intellectuel très averti et très occupé des
questions théologiques, et qui éprouvait à un
haut degré le besoin de penser sa foi; l'habitude mime qu'il
avait prise (et qui sans doute est assez rare) d'écrire ses
méditations journalières, en est une preuve frappante.
Notre ami était
profondément
humble et habituellement mécontent de lui-même; sa
« Pensées du matin » en offrent d'abondantes
preuves, mais en même temps elles nous parlent de la paix et de
la joie que l'Esprit de Dieu répandait en son âme, des
intuitions glorieuses qui, à de certains moments, lui
étaient accordées. Boegner était
profondément attaché aux doctrines
évangéliques; en particulier, il croyait de toutes ses
forces à la rédemption, tranchons le mot, à
l'expiation de ses péchés parle sacrifice de
Jésus-Christ. Mais il pensait en même temps que nous ne
pouvons accepter ce divin sacrifice sans ratifier l'engagement moral
qui en résulte. Il voulait que la croix fût le centre de
la vie en même temps que de la foi : le libéral dont les
affirmations religieuses sont incomplètes, mais qui vit ce
qu'il croit, lui paraissait supérieur à l'orthodoxe qui
adhère sans difficulté et sans réserve à
tous les credos, mais qui n'est pas affamé de sainteté
(page 90).
On sentira la valeur
et la portée de ses
réflexions, si l'on considère que Boegner les
écrivait pour lui-même, non pour faire preuve de largeur
et produire une bonne impression sur ceux du dehors.
Il serait facile de
multiplier ces harmonies ou
ces contrastes, comme on Poudra les appeler. Notre ami joignait
à une activité dévorante, qui l' ruiné et
consumé ayant le temps, une vie intérieure intense;
attaché aux grandes vérités comme aux grands
intérêts du royaume de Dieu, il n'en était pas
moins persuadé de l'importance qu'il y a pour chacun de nous
à se spécialiser, tant au point de vue de
l'étude qu'à celui de faction; il ramenait toutes les
questions pratiques à celle de la consécration du coeur
à Dieu, mais il avait l'oeil ouvert sur les petits devoirs,
par exemple sur la nécessité du lever matinal pour la
méditation et la prière; il vivait pour les missions,
c'est-à-dire pour le salut de l'humanité, mais il n'en
était pas moins un fervent patriote, tant alsacien que
français. On sait que les trois grandes obligations du
chrétien se résument dans l'amour de Dieu, dans l'amour
du prochain et dans l'amour généreux de soi; dites. si
vous voulez, le souci de notre perfectionnement et de notre
sanctification. Ces trois sentiments étaient tellement
puissants chez Boegner, qu'on ne saurait dire lequel des trois
dominait. Il aimait à rappeler une parole du Sauveur qui les
résume et les fond ensemble admirablement: « Je me
sanctifie moi-même pour eux » (pour mes disciples). Qui
Jésus consacre-t-il? - lui-même: voilà le bon
amour de soi; à qui? - à son Père :voilà
l'amour de Dieu; pour qui ? - pour les siens : voilà l'amour
du prochain.
Les dernières lignes
du volume sont
singulièrement émouvantes. Elles semblent avoir
été écrites à La Rochelle, la veille de
la dernière prédication avec laquelle le vaillant
serviteur de Dieu exhala son dernier soupir. Tout
pénétré de la grandeur de son sujet - Abraham
béni et en bénédiction - il demande ardemment
à Dieu de lui ôter la fatigue qui l'accable et de lui
« donner ce sermon. » Dieu l'exauça: il traita son
sujet et jusqu'au bout, avec une puissance qui fit impression sur
tous ses auditeurs, puis il s'affaissa pour ne plus se relever....
Que je meure de la mort du juste!
Tout récemment, un
ancien
élève d'Alfred Boegner, qui n'est pourtant pas devenu
un missionnaire, l'appelait « l'âme la plus pure et la
plus sainte que Dieu m'ait donné de connaître
(1), » et
ajoutait que le commerce
d'un tel homme aurait suffi à lui faire comprendre tout ce que
la France a perdu en perdant l'Alsace. Certainement Alfred Boegner a
été, comme Abraham, béni et en
bénédiction. Il continue d'être en
bénédiction à plusieurs, après sa mort;
il le sera par ces pages mêmes, auxquelles une ancienne et
fidèle amitié a bien voulu me permettre d'associer mon
témoignage et mon nom.
C.-E. BABUT.