Le professeur Shevach Weiss (63 ans) est sans nul doute un des politiciens en vue d'Israël. Il siège à la Knesset depuis 1981 comme député travailliste. Sa carrière politique a atteint son point culminant dans les années 19931997. Il occupait alors le troisième poste en importance du pays: celui de président du parlement. Ses qualifications académiques dans les domaines des sciences politiques et du droit lui permirent d'apporter énormément au parlementarisme israélien. Mais l'Holocauste fut la période qui marqua le plus sa vie et son caractère. Weiss, encore enfant, avait connu les persécutions nazies et y avait survécu.
Ce dernier fait est resté bien présent dans notre conversation. Celle-ci eut lieu quelques jours seulement après la publication du document du Vatican relatif à l'attitude de l'Eglise pendant l'Holocauste.
Le professeur Weiss parle de lui' et de sa vie en 1935 en Pologne, ." dans une région qui fait actuellement partie de l'Ukraine: «Je suis un survivant de l'Holocauste. J'ai passé deux années dans une cave. Sept mois durant, je suis resté caché derrière un double mur, comme Anne Frank. Mes parents et les autres membres proches de ma famille sont restés en vie. Deux chrétiennes, une Ukrainienne et une Polonaise, ont risqué leur vie pour nous sauver. Ces deux femmes ont fait preuve de plus de courage que le pape Pie XII au Vatican.»
Question: Le ton de vos déclarations me permet de supposer que le document du Vatican vous a déçu.
Réponse: Non, pas du tout. Je n'espérais rien. Les actes affreux de l'Holocauste sont connus depuis 1944. L'Armée rouge était alors entrée en Pologne et en Ukraine. En 1945, l'Europe chrétienne savait que l'ensemble du continent était imprégné du sang juif versé. Alors déjà il aurait dû y avoir une réaction très ferme d'épouvante de l'Eglise catholique romaine, ce qui aurait donné le ton moralement. Mais ce ne fut pas le cas. C'est vrai, il y eut ici et là certaines réactions. Le pape Jean XXIII publia bien quelques pamphlets pro-juifs, ce qui émut bon nombre de personnes. Mais il y eut ensuite un trop long silence; c'est pourquoi je n'espérais rien.
Qu'est-ce qui vous aurait fait impression?
Pour impressionner, une telle publication aurait dû être exceptionnelle par son contenu et son insistance.
Cette déclaration n'était-elle pas, elle aussi, quelque chose de particulier?
Nous ne pouvons pas oublier les faits. La culture européenne, non pas seulement la religion, est chrétienne. Cette Europe fut le théâtre d'un génocide systématique qui dura longtemps et utilisa des méthodes monstrueuses. Ce fut une offense terrible infligée à la dignité humaine qui fut piétinée honteusement. Tout cela se produisit - la chose doit être dite ici - parce que de nombreux chrétiens pas tous, mais vraiment beaucoup - collaborèrent avec les nazis.
L'Eglise doit se juger elle-même! Surtout parce que moralement, elle se sent supérieure aux autres religions. Elle a failli colossalement. Birkenau et Auschwitz ne sont pas à proximité du Caire et Dachau ne se trouve pas tout près d'Amman. Treblinka n'est pas un faubourg de Bagdad. Cela en soi signifie beaucoup.
Quoi?
Que l'Holocauste signifie l'invasion de l'ensemble des pensées chrétiennes. Il y a eu bon nombre de chrétiens qui n'avaient pas cause commune avec les nazis, et qui ont agi dans l'ombre et risqué ainsi leur vie. Des chrétiens ont également été tués par les nazis. Mais il s'en est trouvé beaucoup aussi qui ont totalement ou partiellement collaboré avec les nazis et ont profité des biens juifs, sans que leur conscience se manifeste.
J'ai beaucoup de respect pour le pape actuel. Jeune prêtre, il a sauvé des Juifs en Galicie et il leur a fait du bien.
Mais l'Eglise? Qu'a-t-elle fait?
J'éprouve un sentiment de révolte quand je constate que l'on paie un tribut au grand muet que fut le pape Pie XII et que l'on défend son comportement. Il ne lui serait rien arrivé s'il s'était prononcé contre les nazis. Hitler n'aurait pas occupé le Vatican. Mussolini non plus!
Pourquoi des jeunes prêtres et des nonnes auraient-ils dû se conduire héroïquement, à la manière de jadis du pape actuel, si la plus haute instance morale a négligé de le faire?
Tout chant de louange qui monte aujourd'hui en l'honneur du petit pasteur ou de la chrétienne insignifiante pour les risques courus afin de sauver des Juifs, est une condamnation de la tête de l'Eglise catholique romaine, qui, dans le meilleur des cas, s'est tue par peur des conséquences.
Il n'y a donc rien de bon dans cette déclaration?
Certes, pour l'avenir déjà, si elle amène réellement un rapprochement et la compréhension entre l'Eglise catholique romaine et le judaïsme. Par contre, en ce qui concerne le passé, c'est trop tard. C'est trop vague, trop nébuleux. Cet écrit n'entre pas dans les profondeurs de l'horreur de l'Holocauste.
Qu'attendez-vous, à cet égard, du chrétien?
Quelle attitude doit-il avoir vis-à-vis des Juifs et de l'Etat d'Israël?
Qu'il soit moral. Une bonne personne. La religion doit, en fin de compte, améliorer l'individu. C'est ce qui différencie l'homme de la bête. C'est pourquoi j'attends d'un bon chrétien qu'il soit un homme bon; plus humain que quelqu'un qui n'est pas un homme.
Nouvelles d'Israël 05 / 1998