Le vice-ministre de la Santé, Shlomo Benizri, est, sans nul doute, une des personnalités marquantes du parti Shas, représenté à la Knesset. Cet homme (37 ans) est membre de la Knesset depuis six ans et demi déjà. Durant tout ce temps, il s'est fait un nom en raison surtout de ses discours habiles et de sa force de persuasion impressionnante. Il se sert de ce talent dans ses interventions au parlement et lors de talkshows, auxquels il est régulièrement invité. Il en fait également usage - et il en est particulièrement fier pour ramener des Israéliens séculiers à la foi judaïque. Chaque soir, il se rend un peu partout dans le pays pour le compte de sa Yeshiva (académie talmudique) «Etz Shajim», qui se trouve au centre de Jérusalem. Dans le cadre de manifestations officielles, il se présente devant un public laïque pour y mener des discussions sur divers thèmes concernant l'Etat et la religion. Les gens l'écoutent toujours avec une très grande attention. Benizri est un orateur populaire, car il parle leur langue, la langue séculaire du citoyen moyen. La chose lui est très facile, lui-même étant issu de ce milieu. Il a grandi dans une famille très ancienne; il a joué au football et fait du théâtre; il a parfois été mannequin; dans sa jeunesse, il était, un «vrai garnement». Il a découvert la religion pendant son service militaire. Après sa démobilisation, il s'est mis à étudier dans une académie talmudique (yeshiva); devenu rabbin, il s'est élevé comme un météore dans le firmament du judaïsme séfarde.
On dit aujourd'hui qu'il est fort possible qu'il soit le successeur du chef du parti Shas, Ari Deri, quand celui-ci se retirera définitivement de la vie politique pour se consacrer exclusivement à l'étude de la Thora.
L'interview s'est faite à la Knesset une semaine environ avant la dissolution du parlement en vue des nouvelles élections anticipées.
Question: Monsieur Benizri, Israël est au seuil d'une période décisive de son histoire; une campagne électorale s'ouvre avec pour thèmes principaux la paix et la sécurité. Où vous-même et votre parti vous situez-vous face à ces problèmes?
Réponse: Voyez-vous, nous étions jadis les premiers à soutenir le processus de paix d'Oslo, bien sûr avec certaines restrictions. Nous ne voulions pas que cela ressemble à toute une série d'abandons en faveur des Palestiniens. Cependant, nous sommes prêts à renoncer à des territoires. je pleure pour chaque parcelle de terrain rendue; mais si cela doit nous apporter la paix, je suis d'accord. Le rabbi Ovadia Joseph, notre chef spirituel, fut le premier à déclarer que l'individu est plus important que le sol sacré base sur laquelle nous sommes pour des traités de paix, même si nous devons passer par des concessions. Mais certains feux rouges s'allument: par exemple, au sujet de Jérusalem. Nous n'accepterons jamais un partage de la ville.
Comment pouvez-vous concilier votre disposition à renoncer à des territoires avec les Principes d'autres rabbins de droite. qui considèrent que la restitution de régions est en opposition avec la Halakha?
Certes, il y a dispute entre les orthodoxes, qui sont plutôt considérés comme des «colombes», et les nationaux religieux de tendance de droite. La communauté orthodoxe, avec tous ses courants, croit que l'on peut renoncer à des régions pour obtenir la paix.
Et où en êtes-vous dans l'optique de la fondation d'un Etat palestinien?
Aucune discussion n'est menée à ce sujet. Personnellement, je suis contre.
Etes-vous contre pour des raisons religieuses ou politiques?
Ni l'une ni l'autre. Selon moi, il est tout simplement dangereux qu'ils jouissent de la souveraineté tout en possédant des armes. Cela ne veut certes pas dire que nous sommes contre les droits des autres qui leur reviennent. Nous sommes entièrement pour les droits des Arabes; sur cette base, le Shas trouve du soutien chez les Arabes israéliens. Ils nous choisissent, parce qu'ils savent que nous défendons leurs droits.
De ce point de vue, Shas est exclusivement pour la paix. Comment cela va-t-il de pair avec le soutien apporté au Premier ministre Benjamin Netanyahou, qui se montre intransigeant et adopte sur ce point une attitude réactionnaire?
Netanyahou est le Premier ministre élu. N'oubliez pas que nos revendications principales portent exactement sur des thèmes sociaux et étatiques. Nous sommes un parti religieux-ethnique. C'est pourquoi il nous est facile de nous inscrire dans toute coalition politique. Que vienne, par exemple, au gouvernement un parti de gauche se prononçant pour la paix, nous pourrons nous.y adapter, naturellement avec les restrictions dont question ci-dessus.
En conséquence, vous ne vous définissez pas comme un parti de tendance de droite?
Notre électorat tend plu vers la droite que la direction de notre parti qui est plutôt à tendance de gauche Nos électeurs sont automatiquement passés à la conclusion que l'on ne peut faire confiance aux Arabes. On ne peut conclure la paix avec eux. Ils ne comprennent qu'une langue tout à fait déterminée: celle de la force. Le rabbi Ovadia Joseph pense et agit différemment.
Je ne vous suis pas bien. Votre rabbin est très aimé et fort bien considéré. Tant vous que votre électorat vous inspirez de chacune de ses décisions. Comment se fait-il que, sur un sujet aussi important, il y ait un fossé entre le rabbi et l'électorat?
Effectivement, une grande partie de nos électeurs a révisé ses opinions. Actuellement, notre électorat est beaucoup plus modéré que p le passé. Le rabbi Ovadia a affirmé: Plus ils sont pieux, plus ouverts ils deviennent. Mais nous avons aussi un autre électorat. Ces personnes sont fières que nous soyons un parti séfarde, des gens qui nous suivent à cause des amulettes; des gens qui sont moins religieux, mais qui sont convaincus que leur soutien à mon parti leur sera profitable tant socialement qu'économiquement. Ce sont, pour la plupart, des personnes qui tendent plutôt vers la droite.
Dois-je voir là du dédain à l'endroit des amulettes?
J'ai déjà affirmé à plus d'une reprise que je suis contre la magie. C'est également la position du rabbi Ovadia Joseph, qui ne supporte ni les imposteurs ni les charlatans, lesquels mettent sur le marché des «trésors» et des choses mystiques. Par contre, les amulettes sont bien ancrées dans la Halakha. Elles ont un passé et c'est une personne spécialisée qui les fabrique: quelqu'un qui s'y entend aussi en mystères et qui connaît très exactement le sens de chaque mot qu'il écrit et la signification de chaque nom. Il doit également être pieux et pur. Mille et une conditions sont imposées. Aujourd'hui, nous ne disposons pas de très nombreuses personnes semblables, à l'exception peut-être du rabbi Kadouri, dont les amulettes possèdent réellement un pouvoir et aident leurs propriétaires. (Réd.: Quelle erreur fatale! Cela montre une fois de plus combien l'occultisme est à l'ordre du jour en Israël.)
Et vous-même? A l'intérieur du parti Shas, utilisez-vous des amulettes?
je suis contre l'imposture et les charlatans, mais je suis pour les amulettes. Sur base de la Halakha, il est absolument légitime d'en faire usage. je pense qu'il est important pour le Shas et les buts du parti d'utiliser les amulettes du rabbi Kadouri. Mais n'oubliez pas que l'amulette seule ne nous apportera pas d'électeurs, tout au plus peut-être l'un ou l'autre mandat. Une amulette est exclusivement un catalyseur. Il doit, au préalable, s'y cacher une idée. Nos électeurs nous soutiennent pour nos idées, non pas à cause des amulettes.
Puisque nous en sommes au thème religieux.- Quelle est votre position vis-à-vis du service militaire pour les étudiants de la Yeshiva?
je pense que chaque individu dont la véritable passion est la Thora doit étudier et ne pas être appelé à servir sous les drapeaux. Nous sommes contre les «carottiers». Neuf sur dix de nos membres à la Knesset ont servi à l'armée. Beaucoup ont même été des soldats de profession. Vous ne pouvez oublier que j'ai été le premier à prendre l'initiative d'impliquer les étudiants de la Yeshiva, qui n'étudient pas vraiment, dans une instruction spéciale. A ma grande joie, cela a fonctionné et j'espère que, sous peu, nous pourrons mettre sur pied un règlement permanent pour ce problème.
Actuellement, il y a, autour du thème «Etat et religion» toute une série d'affaires qui, semble-t-il, mènent à une contradiction entre le Mitzwoth de la Halakha et les lois officielles. Un exemple. la conversion. La Cour suprême de justice ne reconnaît plus le monopole orthodoxe dans cette affaire. Quelle est la position de votre parti sur ce sujet?
Dans son essence, Israël est un Etat judéo-démocratique. Il y a, en premier lieu, la qualité de juif et, ensuite, celle de démocrate. S'il y a contradiction, c'est, selon moi, tout d'abord de l'élément judaïque qu'il faut tenir compte. Mais le président de la Cour suprême de justice a tout simplement inversé les rôles. Pour lui, c'est la démocratie qui vient en premier lieu. Comme parlementaire, je mettrai tout en oeuvre pour contourner son jugement, bien sûr de manière démocratique en m'appuyant sur les lois. Tant à l'Etat qu'à la Knesset, il y a une foule de choses qui me déplaisent. Vais-je pour autant me révolter contre l'Etat? Ne pas observer la loi? Mon Dieu, non! je vis dans ce pays et suis citoyen de cet Etat. je respecte la Déclaration des droits. Mais en principe, j'essaie de contourner ces jugements et ces lois tout à fait démocratiquement et conformément à la loi.
Selon vous, existe-t-il, sur cet arrière-plan, un risque de division en Israël?
La division existe déjà. Les jugements de la Cour suprême de justice ont ébranlé le statu quo et le fragile équilibre entre les diverses composantes de la société israélienne. je suis persuadé que, si nous n'étions pas préoccupés par un conflit arabo-israélien, nous irions droit à une guerre civile. Il est heureux que nous ayons d'autres soucis.
Nouvelle d'Israël 03 / 1999