Grenouilles: questions de temps !

 

Les touristes qui voyagent dans des pays .ou des régions à forte «pression écologique», comme l'Allemagne, peuvent voir des panneaux assez étonnants, invitant les automobilistes à éviter les grenouilles qui traversent la chaussée, ces batraciens ont même droit à des tunnels qui les font passer d'un côté de la route à l'autre! Il faut dire que les 4500 espèces recensées (d'autres sont découvertes chaque année) sont menacées de disparition. Et c'est bien dommage. Car les amphibiens - autre nom des batraciens - sont des animaux extraordinaires. «Qui ne reconnaît chez les animaux la preuve que la main de l'Eternel a fait toutes choses ?» s'étonnait déjà Job (11, 7).

 

Le développement des grenouilles a d'abord de quoi réconcilier les chrétiens créationnistes et leurs amis évolutionnistes (1); sortant de l'oeuf voici un têtard qui, taxonomiquement, c'est-à-dire en tenant compte des lois sur la classification des êtres vivants, est un poisson puisqu'il est doté de nageoires, de branchies et que la structure de son coeur est typique des poissons; mais en trois semaines, ce poisson devient grenouille, il fait tomber sa queue, s'invente des poumons, se fait pousser quatre pattes et sort de l'eau! Les batraciens sont des poissons qui, en quelques jours, deviennent vertébrés tétrapodes alors que les biologistes darwiniens estiment que 150 millions d'années sont nécessaires à l'évolution séparant le poisson du reptile! Et encore, selon ces scientifiques, ce nouveau reptile avait des écailles! Les batraciens à peau nue seraient apparus beaucoup plus tard, si l'on en croit ces biologistes néo-darwiniens, et n'auraient pas évolué depuis 180 millions d'années. Nos grenouilles seraient donc, selon eux, de «véritables fossiles vivants qui ont vu passer les dinosaures comme ils ont vu les reptiles coloniser la terre ferme, les oiseaux commencer à voler et les mammifères envahir la planète» (Science et Vie, juillet 1990). Le développement d'un amphibien est donc exceptionnel. Mais ce n'est pas tout.

Certaines grenouilles arrivent à affronter des températures de - 30° C., l'hiver, en se transformant en glaçon vivant! Ainsi les rainettes peuvent vivre sans bouger, sans respirer, sans que le sang circule, avec un coeur qui a cessé de battre: 90 à 99% du travail chimique du corps est arrêté. Comment cette mort apparente est-elle possible? Simplement parce que les rainettes contrôlent leur congélation: leur organisme qui contient 65% d'eau (autour et à l'intérieur des cellules) fabrique de petites protéines qui favorisent la formation de cristaux de glace, dès que leur cerveau perçoit une diminution de la température ambiante; ces protéines attirent les cristaux de glace dans les liquides situés à l'extérieur des cellules, c'est-à-dire là où ils seront le moins toxiques pour la grenouille. Mais une menace existe: que ces cristaux, en se déplaçant, fusionnent et congèlent mortellement l'animal. Qu'à cela ne tienne, l'antigel est prêt: le sucre. Des laboratoires canadiens ont montré, par exemple, que les grenouilles des bois absorbent jusqu'à 45 grammes de sucre par litre de sang (à titre de comparaison, au-delà de 4 grammes, l'homme est menacé de diabète grave); cette quantité massive de sucre contrôle la solidification en limitant la taille des cristaux de glace qui sont déjà en place. Et dès que la température devient plus clémente, l'animal se réveille et reprend sa vie normale!

Ces métamorphoses sont donc bien extraordinaires. Comme l'est l'image que les batraciens se sont forgée chez les hommes. Image double, faite à la fois de bienveillance et de répulsion. La seule coïncidence de la ressemblance explique-t-elle que, dans la célèbre émission satirique «le Bébête Show», à la télévision, le président François Mitterrand soit représenté sous les traits d'une grenouille ... qui se fait appeler «Dieu»? Déjà les Egyptiens de la haute Antiquité accordaient une valeur sacrée aux grenouilles: elles représentaient la fertilité et étaient associées aux dieux Hapi et Ekt. Cela explique sans doute la deuxième plaie décrite dans le livre de l'Exode (8, 1-11); censées symboliser la vie, les grenouilles offrirent l'image de la mort et de l'infection. Animal classé impur dans le Lévitique (11, 10), la grenouille prête son apparence aux esprits impurs qui sortent de la bouche du dragon de l'Apocalypse (16, 13).

Ce danger que représente, spirituellement, la grenouille a sans doute eu une influence sur les légendes selon lesquelles les crapauds sont les plus fidèles alliés des sorcières dans leurs décoctions. La réalité physique n'est cependant pas étrangère à cette répulsion qu'inspirent les batraciens: chez ces animaux incapables de boire, la peau joue un rôle déterminant pour l'absorption et l'excrétion de l'eau, d'où la présence de glandes qui sécrètent un liquide protecteur visqueux parfois repoussant; en outre, d'autres glandes, souvent réparties derrière les yeux, émettent un liquide plus ou moins toxique quand le batracien se sent traqué. Ce venin de certaines grenouilles a été utilisé par des Indiens d'Amérique latine pour empoisonner leurs flèches; les effets du venin de la «grenouille des fraises» par exemple se rapprochent de ceux du curare.

Notre société a hélas aussi découvert le pouvoir hallucinogène de certaines de ces sécrétions, notamment chez les crapauds. Le biologiste Jean Rostand l'avait déjà noté et, à la suite d'un rapport du service de lutte antidrogue américain, certains Etats ont interdit le droit de lécher la peau des crapauds!

En France, ce sont les cuisses de grenouilles qui sont particulièrement appréciées, plaisir gastronomique qui coûte la vie à près de 10 000 tonnes de batraciens chaque année: d'où l'importante diminution des grenouilles vertes et rousses en Europe. Cette tendance trouve pourtant d'autres explications: les abreuvoirs métalliques pour bétail, plus hygiéniques, ont remplacé dans nos campagnes les mares ou les étangs souvent comblés ou asséchés. Les batraciens ont ainsi perdu, petit à petit, leurs abris naturels. La pollution des rivières n'a rien arrangé. Aux deux bouts de la chaîne, les batraciens sont également agressés: les pesticides et insecticides ont tué les insectes dont ils sont friands tandis que l'introduction de poissons pour la pêche a favorisé leurs prédateurs privilégiés.

Le déclin des amphibiens se vérifie partout dans le monde, inexorablement: de l'Australie aux montagnes Rocheuses, des variétés autrefois importantes sont devenues quasi inexistantes. Plus grave: même dans les parcs nationaux américains, pourtant sévèrement protégés de toute pollution, les batraciens disparaissent. D'autres causes sont avancées, comme les pluies acides ou les sécheresses prolongées. Mais aucune n'est vraiment satisfaisante. Le rétrécissement de la couche d'ozone est également évoqué: les rayons ultra-violets nocifs qui ne sont plus retenus par cette couche seraient mortels pour les batraciens, sensibles de la peau, si importante pour leur équilibre physique.

La disparition des batraciens n'est pas sans conséquences pour l'écosystème: sur le continent indien ou dans la vallée du Nil, la diminution du nombre des grenouilles a permis aux moustiques de proliférer, d'où une recrudescence de la malaria; d'autres insectes nuisibles, débarrassés de leurs prédateurs amphibiens, s'attaquent, eux, gravement aux rizières, source de nourriture pour de nombreuses populations.

Pour tenter d'expliquer ces disparitions, un Institut mondial de surveillance des amphibiens a été créé: une vaste enquête scientifique est lancée dans vingt points du globe. Les spécialistes veulent être sûrs que les grenouilles, crapauds et autres salamandres ne sont pas les premières victimes d'un phénomène inconnu qui pourrait atteindre également l'homme.

Non sans ironie, les batraciens justifieraient alors leur réputation de baromètres! Parties de leur bocal, les grenouilles annonceraient aux hommes la pluie du jugement (voir Luc 17, 29 et 30) et le soleil de justice (Malachie 4, 2)!

Michel Béghin

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(1) en schématisant, disons que, pour expliquer l'origine de la terre et des êtres vivants, les créationnistes s'en tiennent strictement aux chapitres 1 à 3 de la Genèse tandis que les évolutionnistes leur donnent une perspective plus large, appuyée sur des analyses scientifiques.

AVENEMENT Juillet 1991 No 28 / P 17

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