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Appel de minuit

n° 6-juin-2002
Texte intégral

 

La religion football

Du 31 mai au 30 juin, le Japon et la Corée du Sud accueillent la Coupe du monde de football.
Mais les rencontres qualificatives qui se sont déroulées l'année passée avaient déjà démontré que football n'était, et de loin, plus seulement un sport, mais un culte, un événement de masse qui fascine des millions de personnes. Ainsi qu'un marché où l'on gagne des milliards, et où l'on dépense bien sûr autant. Les fans parcourent des milliers de kilomètres pour assister aux matches, prennent des congés supplémentaires pour y être, se détachent de leurs familles. Certaines « stars » sont fêtées comme des dieux, d'autres sont littéralement diabolisées.

Un grand quotidien a publié un article certes ironique, mais très pertinent sur le football, « le plus puissant ersatz de religion de notre temps », dont nous vous présentons ici de larges extraits :

« À toi la puissance et la gloire Comme le philosophe Felipe Fernandez-Armesto avait raison lorsqu'il se moquait des nombreux génies, de Nietzsche à Lénine en passant par Arthur C. Clarke, qui ne se lassaient pas d'annoncer la fin de la religion ! La foothallmania prouve leur erreur, elle qui s'avère peut-être l'ersatz de religion le plus puissant de notre époque. Alors que les églises se vident, les arènes de football se remplissent, et la religion des sportifs en chambre compte des milliards d'adeptes au moins. Imaginez-vous un instant dans le rôle d'un anthropologue venant d'un autre système solaire (selon la Bible, il n'y a d'humains que sur la terre, NDLR), et parcourant notre planète quelques mois durant pour y étudier les habitudes religieuses. Du ciel, il aperçoit immédiatement les énormes temples, lieux de rassemblement d'immenses foules largement ouverts vers le ciel. Des heures avant le début de la cérémonie religieuse, les croyants s'y rendent comme en pèlerinage, la plupart vêtus d'habits colorés, avec écharpes, drapeaux et étendards, et manifestement en état d'excitation spirituelle. Dès avant de pénétrer dans le temple, on entonne des chants ; de nombreux croyants scandent des prières et des invocations d'une manière répétitive, particulièrement maniaque

Lorsque apparaît le petit groupe de prêtres - l'anthropologue en compte 25, dont trois entièrement habillés de noir -, il est surpris de la manière dont la foule rassemblée sur les gradins entre en transe. Du brouhaha, on distingue des noms ; ceux de Raul Gonzales, David Beckam ou Zinedine Zidane sont hurlés en de nombreux endroits. S'agit-il de saints ou de personnes particulièrement éclairées ?

Le ballon est manifestement dessiné selon la forme de la planète. Lors de certains moments soigneusement mis en scène du rituel religieux qui se déroule sur une aire gazonnée située au centre du temple, une partie de l'assistance est prise d'un enthousiasme extatique alors que les autres personnes semblent noyées dans un profond désespoir. Observant ce phénomène avec une grande attention, l'anthropologue en conclut qu'il s'agit d'une religion dualiste ; lui viennent alors à l'esprit les articles de collègues consacrés à une époque antérieure de l'Histoire humaine, celle des Mayas et des Aztèques. On y pratiquait alors le sacrifice de prêtres, dont on découpait et extrayait le coeur devant les fidèles rassemblés lorsque le ballon était entré en contact avec le sol. Les terriens semblent avoir abandonné cette partie du rituel et l'avoir remplacée par une lutte acharnée pour le ballon au centre du sanctuaire. Cette balle, manifestement dessinée d'après la forme des planètes, dessine au cours de la cérémonie des courbes irrégulières et erratiques entre la terre et le ciel.

Manifestement, seuls les prêtres d'un certain rang sont habilités à toucher le ballon avec les mains, ballon qui est parfois introduit dans des structures particulières pourvues d'un filet - un fait qui libère des émotions toujours plus violentes, parfois d'effroi, parfois encore de joie indescriptible. Pour le reste, seules les jambes, la poitrine ou la tête peuvent être utilisées pour transmettre le ballon. C'est uniquement lorsqu'il quitte les limites du sanctuaire qu'il y est relancé d'un geste sublime.

L'anthropologue retient l'image d'une espèce humaine profondément religieuse. Enfin, les cérémonies, qui se déroulent souvent dans l'obscurité sous une lumière artificielle aveuglante, sont diffusées systématiquement tout autour de la planète au moyen d'une technologie encore relativement imparfaite et suivies sur écrans avec la même passion par des milliards d'autres membres de cette espèce curieuse.

Nous n'avons aucune raison de nous moquer de l'interprétation de cet anthropologue. À une époque où la foi en Dieu diminue, on ne peut contester la présence d'éléments quasi religieux dans la fascination qu'exerce le football. La ferveur des supporters, le culte passionné qu'ils vouent à leurs idoles sont une explication des traits « cultuels » de la passion pour le football... Les religions transmises ont perdu de la force de persuasion... Le football, guère différent d'une religion sous cet aspect, pourrait s'avérer indestructible. » (SZ)

N.L.

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