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  Squelettes

 

Cela ne pouvait se produire qu'en Israël. Pendant tout le mois de janvier, le pays tout entier s'est animé pour une affaire de squelettes.

Tout a commencé avec le projet de construction d'un échangeur routier à plusieurs niveaux dans la périphérie nord de Jérusalem. Cet échangeur devrait permettre de désengorger le trafic dans le quartier nord de Jérusalem, Pisgat Zeev et Neve Ya'akov. Les dizaines de milliers de banlieusards qui se rendent à leur lieu de travail dans le centre-ville sont bloqués tous les matins par des embouteillages à ce carrefour. Or, les travaux de terrassement ont permis de mettre au jour sept tombes juives datant de l'époque du second Temple. La nouvelle de cette découverte a attiré immédiatement les citoyens ultra-orthodoxes sur les lieux, où ils purent constater qu'il s'agissait bien d'un cimetière. C'est là que les problèmes commencèrent.

La halakha interdit formellement qu'on profane un cimetière ou qu'on utilise cet emplacement à d'autres fins. Il est sacrilège de déranger le repos éternel des personnes ensevelies à cet endroit jusqu'à leur résurrection. Il est toutefois possible de faire une exception pour les ossements de personnes ensevelies à l'étranger: leurs restes peuvent être ramenés en Israël, s'il peut être prouvé qu'elles ont manifesté effectivement de leur vivant la volonté d'être enterrées en Terre sainte. Invoquant les fondements de la halakha, les ultra-orthodoxes ont exigé l'arrêt immédiat des travaux et la modification du tracé de la route. La mairie de Jérusalem et les archéologues qui ont procédé à la fouille des sépultures ont rejeté ces demandes, parce qu'un déplacement de la route ne résoudrait pas les problèmes.

Selon les archéologues, le nord de Jérusalem n'est qu'un immense cimetière juif. On mettrait forcément au jour de nouvelles sépultures, même si l'on modifiait le tracé de la route. La mairie de la ville, quant à elle, fait valoir deux autres arguments pour ne pas accéder à la demande des orthodoxes: d'une part, les coûts trop élevés générés par une modification du tracé de la route; d'autre part, les problèmes de circulation pour les citoyens de la périphérie nord de la ville, problèmes qui seraient occasionnés par un retard dans la réalisation du projet. Mais, le débat ne s'est pas limité aux autorités.

Les orthodoxes qui sont déterminés à poursuivre la lutte ont organisé des manifestations de masse sur le chantier. 30.000 personnes, des hommes en manteaux et chapeaux noirs, ont manifesté leur intention de faire rempart de leur corps contre les travaux d'excavation des tombes. Cette menace, ajoutée à un temps orageux, a interrompu, temporairement, les travaux. Quant aux hommes politiques, ils ont profité de cette accalmie pour tenter de trouver un compromis. Toutefois, il n'a pas fallu longtemps pour que Jérusalem se transforme en véritable champ de bataille lorsque les orthodoxes découvrirent que les archéologues avaient mis au jour et détruit d'autres cavernes funéraires sous les remparts de la vieille ville, à proximité du projet Mamilla. Les ossements trouvés sont ceux de chrétiens massacrés en 614 ap. JC, au moment de la prise de Jérusalem par les Perses. Les ultra-orthodoxes affirment qu'il est possible que des Juifs aient été ensevelis là aussi. Afin d'éviter un affrontement avec les fanatiques, les archéologues sont venus en catimini à 3 heures du matin, déplacer les ossements des cavernes funéraires vers un autre endroit. Les opérations se sont déroulées sous contrôle de la police et étaient achevées avant même que les piétistes ne puissent l'empêcher.

Cependant, leur réaction fut violente: des centaines de personnes ont envahi les rues, bouté le feu aux poubelles, incendié des voitures et bloqué les artères principales du centre-ville. Les émeutes ont duré deux jours et la police a été contrainte de tirer des balles en caoutchouc sur les manifestants. A la suite de ces troubles, le débat sur le repos des morts a gagné le monde politique. Le gouvernement, au bord de la crise, a convoqué une commission ministérielle extraordinaire chargée de trouver un compromis sur le tracé tant controversé de la route. Toutes les solutions proposées se heurtent à un mur de refus. La population séculaire rejette toutes les propositions qui ressemblent à une capitulation face aux revendications des religieux. Les orthodoxes, pour leur part, ne veulent accepter aucun compromis qui comporterait une quelconque violation des sépultures. Bref, Jérusalem bouillonne de toutes parts, comme une marmite à pression qui serait prête à exploser. Seuls les morts reposent en paix, pour le moment.

 

Nouvelles d'Israël 03 / 1993

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