C. Le
témoignage
évangélique
Un ami pasteur m'ayant
demandé ce que je pouvais lui dire sur
l'identité des
évangéliques, je veux tenter de
cerner un actuel mais vaste problème, au
risque de schématiser des aspects
importants.
Dans l'AT, le peuple
d'Israël est sans cesse exhorté
à remémorer les interventions de
Dieu dans son histoire. Pour nous aussi, il est
essentiel de regarder le passé afin de
comprendre le présent. Au travers de
toute l'histoire de l'Eglise, nous voyons la
continuité étonnante et parfois
paradoxale de l'action de l'Esprit de Dieu dans
le monde.
Le mysticisme du
moyen-âge trouve une certaine
continuité dans le réveil
puritain-piétiste apparu dès le
17e siècle, à son tour
précédé de la
Réforme et des anabaptistes, suite
à de nombreux mouvements de retour
à la Parole de Dieu à travers
l'Europe.
.
A. Aperçu
historique
.
1. Le réveil
piétiste-puritain
Arndt (1555-1621), Spener
(1635-1705) et Francke (1663-1722) en ont
été les pères en Allemagne.
De là le réveil passa dans le
monde anglo-saxon, où il y eut un premier
réveil en 1734 avec G. Whitefield, puis
une deuxième vague en 1780. Whitefield
eut un ministère étendu,
également en Amérique. Les
"pères pélerins", piétistes
hollandais et huguenots entre autres, avaient
préparé le terrain et produit de
nombreux écrits
puritains-piétistes.
En Europe, le comte N.L.
de Zinzendorf (1700-1760) fut à l'origine
du grand réveil morave de 1722. Le
mouvement piétiste était
marqué par un fort biblicisme, ce qui
empêcha qu'il
dégénère en humanisme
religieux ou simple mysticisme. Un point central
fut la "nouvelle naissance", l'expérience
d'une relation personnelle avec le Seigneur. La
lancée missionnaire moderne
commença réellement avec les
piétistes. Le piétisme
représente un profond réveil
spirituel d'évangélisation
missionnaire mondial. La préoccupation
sociale, celle des principes éthiques et
de l'éducation chrétienne en
furent les autres traits
caractéristiques.
.
2. Les courants
évangélique et
oecuménique
Pour ce qui concerne les
19e et 20e siècles, je renvoie au
discours inaugural du Congrès de
Lausanne: "Pourquoi Lausanne ? " de Billy
Graham. Parlant des causes de l'affaiblissement
des églises, il dit: "L'Eglise a perdu
beaucoup du zèle et de la vision des
jours passés (New York 1900, Edinburgh
1910). En voici les trois raisons
principales:
1. La perte de
l'autorité et du message de
l'Evangile.
2. La priorité
accordée aux problèmes sociaux et
politiques.
3. Une même
préoccupation avec une unité
organique.
Le premier courant
était évangélique; le
second était de caractère
oecuménique. "
.
3. La tradition
évangélique
Elle a comme base
l'inspiration et l'autorité absolue des
Saintes Ecritures. Elle fait suite aux
réveils des trois derniers
siècles. Le mouvement
évangélique a connu une croissance
énorme dans le monde entier, surtout par
les "conquêtes missionnaires". L. Drummond
écrivait: "La plus grande contribution
des piétistes fut d'injecter l'esprit
missionnaire dans la Réformation.
"
Le réveil
évangélique en Suisse romande a
été décrit par Paul Perret
et Jacques Blandenier. Le mouvement
évangélique ne s'est pas
forcément superposé aux structures
d'églises historiques. Souvent il a
provoqué l'éclosion
d'églises libres et de communautés
largement autonomes, dont plusieurs à
tendance baptiste.
.
4. La tradition
libérale
Elle a abouti à ce
qu'on appelle "oecuménisme", mot
actuellement employé dans des sens
très divers. Il présente les trois
caractères mentionnés par Billy
Graham. Après la deuxième Guerre
mondiale, à la suite de diverses
rencontres historiques, le Conseil
oecuménique des Eglises (COE) fut
fondé et structuré en 1948
à Amsterdam. Il a gagné de
nombreuses églises comme adeptes.
Marqué de libéralisme et de
pluralisme, le mouvement oecuménique a
provoqué des réactions fortes dans
le monde évangélique, et l'a
parfois figé.
Dans le monde actuel, et
surtout dans le Tiers-Monde, il y a partout deux
camps très distincts :
a) les
évangéliques nombreux et, en
général,
conquérants;
b) les
oecuméniques, qui progressent surtout
dans le sens socio-politique, avec l'idée
utopique de l'unité universelle, donc
avec un certain syncrétisme
(Bangkok).
.
B. La situation
contemporaine
.
1. Catholiques et
protestants
a) Le COE: Depuis sa
formation, il y a un effort de rapprochement des
deux côtés. Dans la première
phase de l'oecuménisme, ce fut surtout la
recherche de l'unité de l'Eglise. Le
progrès de l'unité avec
orthodoxes, églises de l'Est et de
l'Ouest s'est enlisé depuis dix à
vingt ans. Il y a près de 300 grandes et
petites églises dans le COE. Dans la
deuxième phase du COE, les relations
entre catholiques et protestants ont
été fortement influencées
par l'humanisme, le dialogue avec les religions
et idéologies de notre temps, et surtout
l'évolution socio-politique. A part cela,
nous constatons une mutation frappante du
côté catholique.
b) Le mouvement de
Taizé, surtout en Europe, recherche une
unité par une spiritualité
catholique dans un vide spirituel
protestant
c) Le mouvement
charismatique, d'origine
piétiste-pentecôtiste, a connu un
développement phénoménal,
surtout parmi les catholiques, mais aussi chez
les protestants. Il a contribué à
combler un vide spirituel chez les deux. On peut
parler d'un oecuménisme charismatique qui
se situe loin du COE à Genève,
mais qui met l'accent sur la dimension
expérimentale au détriment de la
dimension biblique et doctrinale.
.
2. Evolution actuelle
de l'oecuménisme
Il s'agit de la
variété de Genève. Son
évolution peut être
schématisée ainsi années
40: unité - années 50: Eglise -
années 60: théologie du
développement et pensée humaniste
- années 70: en plus un engagement
politique - années 80: appel à la
lutte active, voire année, contre les
dominations, nuance qu'on peut désigner
par le terme "christo-marxisme" (christianisme
teinté de marxisme). Cette
évolution va de pair avec une diminution
de l'effort
d'évangélisation.
Tout cela s'est
réalisé avec le
développement de nouvelles
théologies: les "théologies
populaires" telles que la théologie de
libération, la théologie noire, le
féminisme extrémiste. Ces
mouvements idéologiques sont basés
sur des expériences faites à
partir de la situation en Amérique du Sud
et ailleurs, et sur un intense travail
théologique fait par les
oecuménistes radicaux. On parle d'une
"nouvelle compréhension contextuelle de
la Bible", parfois liée à une
"lecture matérialiste de la Bible" faite
dans une vision "christo-marxiste" du royaume de
Dieu.
On peut dire qu'il y a un
abîme entre ce que fut
l'oecuménisme en 1948 et ce qu'il est
aujourd'hui. Cet abîme se traduit aussi
par un discours anti-évangélique
plus net (Melbourne, Vancouver), tandis qu'une
fraction cherche des contacts avec le monde
évangélique.
.
3. Les
évangéliques et les confessions
protestantes
Le courant
évangélique est entré dans
les églises traditionnelles des pays
scandinaves (piétisme de Finlande et de
Norvège surtout), de la Grande-Bretagne
(fraction évangélique dans la "Low
Church") et partiellement de l'Allemagne
(mouvement "Eglise confessante", relevant de la
déclaration de Barmen, dans les
églises luthériennes et
réformées). En France, il y a eu
division dans l'église
réformée. Nous parlerons de la
Suisse plus loin.
Un problème
important est celui de la théologie de
Karl Barth, qui a combattu à la fois le
libéralisme et le piétisme. Ce
n'est qu'à la fin de sa vie qu'il modifia
sa position par rapport au piétisme. Le
barthisme constitua, avant tout en Europe
centrale, une barrière contre le courant
évangélique, surtout dans les
églises réformées.
Aujourd'hui, avec la régression du
barthisme, il y a un contact plus cordial entre
réformés et
évangéliques.
Le changement de la
situation se révèle toutefois dans
le changement du vocabulaire. Dans les pays
francophones, on distingue
réformés,
évangéliques et charismatiques.
Dans les pays germanophones, un
néologisme fit son apparition: die
Evangelikalen; ce mot fut réprouvé
au début, mais il est largement
utilisé aujourd'hui.
Aux Etats-Unis, la
situation est très différente,
à cause de l'absence d'églises de
l'Etat. Cela constitue une différence
fondamentale avec les églises d'Europe,
particulièrement avec celles de la
Grande-Bretagne, où il y a une
coexistence entre évangéliques et
églises d'Etat. L'absence de celles-ci
aux Etats-Unis fait que les
évangéliques y représentent
une force considérable. Les grandes
campagnes d'évangélisation qui
eurent lieu aux Etats-Unis dans notre
siècle y ont contribué à un
renouveau spirituel, de sorte que les
évangéliques forment la grande
majorité du monde protestant, ce qui se
répercute favorablement sur l'effort
missionnaire. Il faut aussi mentionner le
développement de pointe d'une missiologie
évangélique.
.
4. L'unité
évangélique et
l'oecuménisme de Genève
(COE)
L'évolution
décrite dans la première partie de
cet exposé, conjointement avec la
grâce de Dieu, a fait que les
évangéliques sont sortis de leur
dispersion. Dès le début du
siècle, l'Alliance Evangélique
Universelle a préparé une certaine
unité. Plus tard, après six ans de
prière et de contacts, le premier
Congrès évangélique eut
lieu à Berlin en 1966 ("Congrès
mondial de
l'évangélisation").
Depuis cette date, les
évangéliques ont continué
d'organiser des rassemblements internationaux
importants et sont devenus une force
considérable par une unification
étonnante, non hostile. On peut
dès lors parler d'un "oecuménisme
évangélique"
(oekuméné = univers) qui s'est
merveilleusement développé, dans
un effort d'enlever des barrières
traditionnelles et de mettre Jésus-Christ
au centre de cette vision. A ce propos, citons
le Congrès de Lausanne de 1974, qui fut
le plus grand congrès universel des
évangéliques, sous le sigle CIPEM
(Congrès international pour
l'évangélisation du monde); il en
résulta la "Déclaration de
Lausanne" qui eut un impact mondial. TEMA (The
European Missionary Association) s'est
voué à l'organisation de
congrès missionnaires de jeunesse sur le
plan européen; en Suisse, il y eut les
deux "Jours du Christ" en 1980 et 1984.
Plusieurs facultés
de théologie évangélique
ont été fondées, ainsi
à Vaux-sur-Seine, à
Aix-en-Provence et à Bâle (FETA:
Freie evangelisch-theologische Akademie). Ces
facultés reflètent et stimulent la
réflexion
évangélique.
L'unification massive des
évangéliques dans le Tiers Monde,
en Amérique et dans certains pays
d'Europe a attiré l'attention du
mouvement oecuménique qui, sans changer
son cours, fait de gros efforts de relations
humaines et de compréhension spirituelle
pour se rapprocher des
évangéliques.
.
5. Les zones
intermédiaires
Ce qui
précède explique la formation de
zones intermédiaires entre les courants
principaux du protestantisme, d'autant plus que
nous vivons dans un monde où domine le
mythe de la neutralité et du compromis.
Une autre tentation qui caractérise notre
temps (temps de la fin ?) est celle du
relativisme humaniste où l'homme choisit
son éthique et croit à
l'unité universelle future.
A part les
oecuméniques ouverts aux
évangéliques, surtout dans les
pays à fortes églises d'Etat, il y
a aussi les évangéliques
oecuménisants, qui cherchent à
gommer l'abîme qui sépare les deux
groupes. Dans ce domaine, le côté
affectif joue un grand rôle, ce qui n'a
rien d'étonnant, vu que la foi
chrétienne implique la personne
entière du croyant. Et puis, il faut le
dire : il y a des oecuméniques
sympathiques et des évangéliques
parfois rébarbatifs.
.
6. Les
évangéliques en Suisse
.
a) Suisse
alémanique
La situation des
évangéliques (Evangelikale) s'est
fortement renforcée dans cette
décennie, ce qui a provoqué un
accroissement important des églises
évangéliques. Cela est dû en
grande partie au grand nombre d'églises
libres (Freikirchen) et de communautés
évangéliques en relation avec les
Eglises d'Etat (chaque canton a son
église, en général
intégrée dans un de ses
départements). Ces églises libres
sont indépendantes de l'Etat. Parmi
elles, mentionnons: Evangelische Gemeinschaft,
Freie Gemeinde, Evangelische
Brüderversammlung (Assemblée des
Frères), Chrischona. Ces
différentes églises se sont
muées en une Communauté suisse de
travail pour l'évangélisation
(SAFE) qui contribue largement à
l'unité des évangéliques.
En 1984, SAFE admit en son sein les
communautés pentecôtisantes
qu'avant elle avait tenues à
l'écart. Elle prépare une action
commune au niveau des médias
électroniques. Chaque année,. des
campagnes d'évangélisation sont
organisées en Suisse
Alémalique.
.
b) Suisse
romande
Ici la situation des
évangéliques est beaucoup plus
faible, à cause de leur petit nombre et
de leur division en groupuscules. L'influence de
l'Eglise d'Etat, qui possède quelques
leaders évangéliques remarquables,
a été négative, d'une part
à cause du barthisme antipiétiste
qui a fortement influencé les
théologiens des années 40 à
60, d'autre part à cause du voisinage du
COE de Genève, dont l'influence a
été en général
neutraliste sinon pluraliste.
L'urgente
nécessité de l'unité des
évangéliques, que les
médias traitent comme quantité
négligeable, a commencé à
se concrétiser en novembre 1983 par la
constitution de la FREOE
(Fédération romande
d'églises et d'oeuvres
évangéliques) où
siègent des extrêmes tels que
l'Action biblique et des églises
pentecôtisantes.
L'attitude d'expectative
de beaucoup d'Assemblées de
Frères, qui forment la majorité
des églises évangéliques de
Suisse romande rend cette unification difficile
et freine la formation d'une entité qui
puisse être prise au sérieux par
les autorités et les médias. Notre
voeu est que nos frères prennent mieux
conscience de leur héritage spirituel et
de leur identité, que les
barrières traditionnelles puissent
tomber, afin que le témoignage d'une
unité évangélique dans
notre région soit plus
réel.
.
C. Le témoignage
évangélique
Il s'agit de fixer des
buts clairs et de travailler à
"l'oecuménisme évangélique"
qui s'étend au monde entier, ainsi que de
rechercher des contacts réguliers avec le
mouvement évangélique dans le
monde, mouvement qui n'a pas de siège et
qui s'oppose à une structuration
rigide.
Le témoignage
évangélique doit faire honneur au
Seigneur par sa position clairement biblique et
doit être rendu dans un esprit
d'humilité et de courage. S'il est exempt
d'agressivité et d'esprit de
confrontation, l'unité des
évangéliques sera la meilleure
réponse au libéralisme et au
pluralisme théologique ambiant. Cela
demande du courage dans un monde empreint de
préjugés séculiers
humanistes où l'on ne distingue souvent
que "oecuméniques" et "sectaires". Les
évangéliques doivent se
défendre d'être taxés
d'obscurantistes religieux ou culturels, de
"fondamentalistes" ou d'autres étiquettes
péjoratives que les médias tentent
de leur coller.
Si les
évangéliques veulent être le
sel de la terre, ce qui est le devoir absolu de
chrétiens, leur témoignage doit
être fidèle à la Bible, sans
aucune ambiguïté. Ceci dit, il doit
aussi se faire dans le respect des
particularités des nombreux groupes qui
le composent. C'est un programme de
compréhension et d'aide mutuelle dans
l'amour du Christ.
La soumission absolue des
évangéliques à
l'autorité de la Parole inspirée
doit se refléter non seulement dans la
théologie, mais aussi dans le domaine de
l'éthique et de la vie sociale. Je ne
citerai ici que deux noms qui sont devenus des
symboles dans le monde évangélique
: Francis Schaeffer des Etats Unis et
l'historien Pierre Chaunu, membre de
l'Institut.
Le témoignage
évangélique ne peut ignorer les
trois milliards d'hommes sans possibilité
d'entendre le message de l'Evangile. Il doit
s'inspirer de la vision des anciens
piétistes: évangéliser le
monde pour que le Roi vienne.
Rodolphe
Bréchet
Ndlr: En Août 1985
eut lieu, à Morges, un grand
rassemblement pour fêter la fondation de
l'Association des Assemblées de Suisse
romande, qui réunit en son sein une
quarantaine d'Assemblées de Frères
antérieurement séparés en
deux groupes distincts. Le voeu du Dr.
Bréchet, qui rédigea cet article
en 1984, s'est ainsi
réalisé.
Notice
nécrologique
Le Dr. Rodolphe BRECHET,
dont nous avons le privilège de publier
l'article ci-dessus, est mort tout
dernièrement à l'âge de 74
ans. Il servit le Seigneur en Angola, où
il fit valoir ses capacités de
médecin évangélique pendant
36 ans. Sa foi et sa consécration
laisseront un souvenir durable.
Promesses 1987 - 3 / No 81 -
82
©
Promesses