Néhémie
a connu ces murs
Au moment où se
préparent les fêtes du 2 500e
anniversaire de la monarchie iranienne,
héritière traditionnelle de celle
des Achéménides, la
Délégation Archéologique
Française en Iran vient de
découvrir à Suse des vestiges dont
l'étude contribue singulièrement
à l'histoire de la somptueuse
résidence des « Grands Rois »
celle que le livre d'Esther donne pour cadre
à la prodigieuse aventure de la petite
« reine » juive, et d'où partit
Néhémie pour restaurer la
cité de David dans sa foi et sa Loi, bien
plus que dans sa puissance.
Le véritable
fondateur de l'empire perse, Cyrus Il le Grand,
mort en 529 av. J.-C., est celui qui accorda aux
Israélites exilés en
Mésopotamie après la chute de
Samarie et de Jérusalem l'édit
libérateur (539 av. J.-C.) leur
permettant de retourner au pays de leurs
pères. Le second de ses successeurs,
celui qui permet de reprendre les travaux de
« la Maison de Dieu à
Jérusalem » (ESDRAS, chap. 6, vers.
3), Darius 1er, fit élever à Suse
le grand palais, coeur et cerveau de l'immense
empire qui est alors le sien : de l'Indus
à l'Égypte et à la
Macédoine.
C'est dans les ruines
mêmes de cette construction gigantesque
que les archéologues français, en
collaboration avec le service iranien de
protection des monuments historiques, ont fait
leur première découverte : deux
tables de marbre gris, en parfait état de
conservation. Chacune mesure 33,6 cm sur 33,6 cm
et 8,7 cm d'épaisseur, et porte des
inscriptions sur chaque face. Sur la
première stèle, elles sont
rédigées en langue élamite,
celle des anciens habitants de cette
région, l'Élam; sur la seconde, en
babylonien. Les spécialistes recherchent
naturellement encore une autre table, qui serait
gravée en vieux perse, la
troisième des langues officielles de
l'empire.
Les deux premières
pièces révèlent pour la
première fois le texte complet de la
« Charte de fondation du palais de Darius
à Suse » elles comptent parmi les
documents les plus importants pour l'histoire de
la Perse achéménide. Tout invite
à admettre qu'elles ont été
trouvées à l'endroit même
où elles avaient été
déposées : sous les murs du palais
de l'Apadana (salle des audiences solennelles),
de part et d'autre d'un passage ouvrant sur une
salle plus petite où devait se tenir
habituellement le roi. On ne peut
s'empêcher de penser à la jeune
« reine » venue « dans la cour
intérieure de la maison royale qui
précédait la demeure du roi;
celui-ci était assis sur son trône
dans la salle du conseil, face à la porte
de sa demeure » (ESTHER, chap. 5, vers.
1).
.
Le « Grand Roi
» choisi par le «grand
dieu»
Les inscriptions des deux
tables débutent directement par la
titulature : « Je suis Darius, le Grand
Roi, le roi des rois, le roi des pays, le roi de
la terre, le fils d'Hystaspe
l'Achéménides » Ensuite,
vient mais uniquement dans le texte
élamite - un insistant rappel de la
vocation de Darius à la royauté :
c'est lui qu'Ahura-Mazda, le grand dieu,
principe du Bien, a choisi entre tous les
hommes. Voilà qui fait écho
à certains passages bibliques tels, par
exemple, que la lettre d'Artaxerxès
à son peuple (ESTHER, chap. 16, vers.
16).
Puis les deux textes
décrivent la construction des superbes
bâtiments et de la terrasse artificielle,
haute de dix mètres, qui les supporte.
Enfin, le texte élamite entre dans une
description détaillée des
matériaux utilisés : bois de
cèdre du Liban, flottés sur
l'Euphrate jusqu'à Babylone par les
Assyriens, transportés ensuite
jusqu'à Suse par les Cariens et les
Ioniens; bois de teck apportés de
Gandhara (haute vallée de l'Indus) ; or
de Sardes (Asie Mineure) et de Bactres (au nord
de l'Afghanistan), travaillé à
Suse même par des ouvriers mèdes et
égyptiens; lapis-lazuli, cornaline et
turquoise venant de Sogdiane et de
Chorasmiène (dans l'actuel
Ouzbékistan), ivoire de Kish
(Éthiopie) ou de l'Inde; colonnes
taillées par les Ioniens et les
Sardiques; briques moulées par les
Babyloniens qui assurent le gros de la main
d'oeuvre. On voit s'édifier le palais des
mille-et-une nuits où l'on imagine
volontiers le « Grand Roi » des
récits bibliques.
Une autre construction du
IVe S. av. J.-C. apparaît aux
archéologues C'est à un hasard
extraordinaire que l'équipe de M. Jean
Perrot doit la seconde et la plus spectaculaire
de ses découvertes. Un bulldozer qui
opérait à quelques centaines de
mètres de la colline de l'Apadana mit au
jour des morceaux de bases de colonnes antiques.
Les archéologues pensèrent d'abord
à des matériaux de
réemploi, ayant appartenu à une
construction tardive, islamique. Mais il devint
vite évident qu'on se trouvait en
présence d'un important monument
achéménide. Les fouilles qui,
pourtant, se sont étendues cette
année sur 1 600 ml, n'ont réussi
à dégager qu'une partie de ce qui
semble un vaste palais, et notamment la salle
d'apparat, qui compte cent colonnes :
soixante-quatre pour la salle elle-même et
trente-six pour les portiques.
L'ensemble est construit
dans la plaine, sur une couche de galets
épaisse de deux mètres; le sol est
recouvert de grands carreaux de terre cuite,
parfois estampillés d un lion. Les
colonnes elles-mêmes devaient être
en bois,enduites de stuc, et peintes en bleu;
leurs bases sont en pierre grise. Les murs de
brique crue, sont aujourd'hui renversés;
souvent recouverts de plâtre,ils portaient
des fresques montrant, grandeur nature, des
personnages, des motifs végétaux
ou géométriques. La
décoration comprenait aussi des dalles
sculptées représentant des
porteurs d'offrandes gravissant un
escalier.
Divers indices conduisent
à dater cette construction de la fin de
la période achéménide, au
IVe siècle avant notre ère. Dans
les environs immédiats gisaient enfin des
fragments de base de colonnes qui portent en
vieux perse et en élamite le nom
d'Artaxerxès. Celui du roi dont
Néhémie fut l'échanson;
celui aussi du roi que l'auteur d'Esther appelle
Assuérus dans la première partie
de l'ouvrage, et dont la pupille de
Mardochée serait devenue l'épouse
favorite. Mais on sait que la dynastie compte
trois Artaxerxès.
.
Néhémie a
connu ces murs
Les pierres sont plus
solides que les hypothèses des
historiens. L'un ou l'autre de ces palais de
Suse a vu partir pour Jérusalem
(NÉHÉMIE, chap. 1, vers. 1 ; chap.
2, vers. 11 ) le haut fonctionnaire qui releva
les murs de la ville sainte et réveilla
le zèle du peuple de l'Alliance. C'est
à l'un ou l'autre aussi (ESTHER, chap. 1,
vers. 2) que songeait l'écrivain
sacré en contant comment une fille
d'Israël pouvait sauver les siens avec
l'aide de Dieu. Il n'importe qu'il s'agisse du
prestigieux palais de l'Apadana dressé
sur sa terrasse ou de cette demeure royale
située au niveau des eaux et des jardins
nombreux, dont le dégagement est
commencé, et qui pourrait être un
de ces « paradis » dont parlent les
textes anciens, résidences
d'agrément des souverains
achéménides, à
proximité de leurs palais
officiels.
M.-C.
HALPERN
En ce
temps-là, la Bible No 54 pages
II-III.
©
En ce temps-là, la Bible