Au
sommet le « lit»
d'Ishtar
Au coeur de la plaine
mésopotamienne, à quelque 160
kilomètres au sud-est de Bagdad, la
capitale irakienne, les eaux sombres de
l'Euphrate reflètent des ruines
chaotiques et désolées que le
sable et le vent disputent à la
curiosité des touristes. Malgré la
pauvreté de ces vestiges de briques qui
peuvent décevoir le visiteur moderne, le
site fut identifié dès le XIle
siècle de notre ère : c'est bien
celui de la grande Babylone qui fit l'admiration
et la terreur du monde antique, au temps
où le Dieu d'Israël châtiait
par elle les infidélités de son
peuple.
Aujourd'hui les ruines
sont largement dégagées, mais seul
le visiteur averti peut se faire, à
partir de ce qu'il voit, une idée de la
cité prestigieuse de Nabukodonosor, le
grand bâtisseur (DANIEL, chap. 4, vers.
27). La ville s'élevait alors sur les
deux rives de l'Euphrate, solidement
défendue par deux lignes d'enceintes
doubles pourvues de tours. Le rempart
intérieur, long de 8 km, était
constitué de deux murs, l'un large de 6,5
mètres, l'autre de 4 environ.
Tout autour courait un
fossé de briques et de bitume empli des
eaux du fleuve. Plus à l'extérieur
se dressait une autre muraille, longue de 18 km
: elle mettait à l'abri les paysans
d'alentour, à la première
alerte.
.
Les jardins suspendus
une des «7 merveilles du
monde»
Deux palais
fortifiés, voisins l'un de l'autre,
complétaient ce solide système de
défense. Celui du sud, immense, reste
impressionnant : de forme
trapézoïdale, long de plus de 300
mètres et mesurant près de 200
mètres de largeur, il se composait de
cinq blocs juxtaposés, dotés
chacun d'une cour.
On y
pénétrait par un vestibule
permettant l'accès à la
première de ces cours sur laquelle
s'ouvraient les salles des gardes; sur une
deuxième, les appartements des
fonctionnaires; sur une troisième, la
plus imposante, la salle du trône:
là se tenait le roi, au fond d'une
niche.
Des murs épais
protégeaient la résidence
privée et les appartements de
réception qui donnaient sur la
quatrième cour. C'est enfin dans le
cinquième et dernier « quartier
» que l'on situe le harem.
L'agencement de cet
immense palais était ainsi
entièrement conçu pour assurer la
sécurité du monarque par une
série de filtrages successifs.
Il recelait aussi une des
« sept merveilles » du monde antique :
les jardins suspendus. Les archéologues
ont en effet découvert, à l'angle
nord-est du bâtiment, une curieuse
structure architecturale formée d'un
couloir et de sept pièces
voûtées : très probablement
les sub-structures des terrasses de
maçonnerie où prospérait un
véritable petit parc. C'est pour sa jeune
épouse Amyitis, fille d'Astyage, en mai
de ses montagnes natales, que Nabukodonosor
aurait fait ainsi aménager - quelque 1
200 mètres carrés de verdure,
dominant les toits de la ville.
Immédiatement au
nord de ce palais-forteresse, il fit construire
une nouvelle citadelle où l'on devait
entreposer les objets d'art ramenés des
campagnes victorieuses. De fait, les
archéologues y ont retrouvé toutes
sortes de statues, de provenances très
diverses.
A l'est de ce dispositif
se trouvait la porte d'Ishtar dont les murs
étaient ornés de reliefs en
briques émaillées : taureaux et
dragons. Par là pénétrait
la célèbre « voie
processionnelle » que le roi parcourait au
Nouvel-An, flanqué des effigies des dieux
Mardouk et Nabou (ou Nabu).
Dès les premiers
pas, le cortège longeait un des plus
célèbres parmi les innombrables
sanctuaires que renfermait la ville : le temple
de la déesse Ninmah; mesurant 53 m sur
35, il est construit selon un plan classique
chez les Babyloniens : vestibule, cour,
première salle précédant la
cella, puis la cella elle-même où
« habitait » l'image en métal
précieux de la divinité.
Toute l'avenue, longue de
près d'un kilomètre et large de 10
à 20 mètres, était
pavée de dalles de calcaire
scellées au bitume.
Sur la tranche de chaque
bloc, on lisait : « Nabukodonosor, roi de
Babylone, fils de Nabopolassar, roi de Babylone,
c'est moi. La rue de Babylone, je l'ai
pavée avec des blocs de pierre
amenés de la montagne pour la procession
du grand seigneur Mardouk. Que Mardouk, mon
seigneur, m'accorde une vie éternelle!
»
.
Au sommet le «
lit» d'Ishtar
On parvenait bientôt
au quartier sacré. Deux grands
édifices rectangulaires s'y
côtoyaient : l'un de 85 mètres sur
79; l'autre de 116 mètres sur 89. «
Palais du Ciel et de la Terre», il
comportait plusieurs chapelles. Celle de Mardouk
était la plus richement
décorée : Nabukodonosor en avait
recouvert les murs d'or, les plinthes
étaient d'albâtre et de
lapis-lazuli, et les poutres de cèdre
soutenaient un plafond décoré de
feuilles d'or lui aussi. Au centre de la salle
était placé le trône du
dieu, haut de plus d'un mètre
cinquante.
Tout près se
dressait la célèbre tour,
ziggourat à 7 étages, de 90
mètres de haut, supportant en son sommet
un autre sanctuaire : « le lit » de la
divinité. De cet édifice
gigantesque, les archéologues n'ont rien
retrouvé qu'un trou béant
où s'infiltrent les eaux de l'Euphrate.
Alexandre le Grand en effet avait conçu
le téméraire projet de
reconstruire entièrement la « Tour
de Babel », mais il mourut tandis que
s'achevaient à peine les travaux de
déblaiement.
A l'est de la voie
processionnelle s'étendait le quartier
résidentiel dont les rues, sans
être absolument rectilignes, ont un
tracé qui marque une nette volonté
de régularité et d'harmonie. Il
bordait le temple d'Ishtar, la déesse de
l'Amour, à laquelle on avait
également dédié une porte
et plus de 1 80 petits sanctuaires en plein air.
C'est pour elle que se prostituaient les
Babyloniennes, selon l'étrange coutume
que rapporte Hérodote
« La plus honteuse
des lois de Babylone est celle qui oblige toutes
les femmes du pays à se rendre une fois
dans leur vie au temple d'Aphrodite («
l'Ishtar » des Grecs), pour s'y livrer
à un inconnu... Des allées
délimitées en tous sens par des
cordes tendues permettent aux visiteurs de
circuler au milieu d'elles et de faire leur
choix... Quelle que soit la somme offerte, la
femme ne refuse jamais... Elle suit le premier
qui lui jette de l'argent et ne peut repousser
personne. Mais, ceci fait, libérée
de son devoir envers la déesse, elle
retourne chez elle...
Celles qui sont belles et
bien faites sont vite de retour, les laides
attendent longtemps sans pouvoir satisfaire
à la loi; certaines restent dans le
temple pendant trois ou quatre ans.
»
De telles moeurs ont
largement contribué à
établir la triste réputation de la
grande « cité de la débauche
». Ce n'était heureusement pas son
seul visage. Ses ruines ont livré aux
archéologues des milliers de textes
cunéiformes où apparaît un
peuple actif, cultivé, solidement
organisé. Il s'agit de cylindres de
fondation, de documents administratifs,
législatifs ou commerciaux, d'oracles ou
de présages, de lettres, de nombreuses
oeuvres littéraires ou religieuses. Une
de ces inscriptions porte témoignage de
l'exil des Juifs à Babylone : elle
mentionne une distribution de blé et
d'huile à « Jehoiakin, fils du roi
de Juda ».
Les majestueux monuments
qui faisaient la fierté de Nabukodonosor
ne lui survécurent guère, intacts,
qu'une centaine d'années. Sans doute
Cyrus et ses successeurs
achéménides se parèrent-ils
encore du titre de « roi de Babylone »
après avoir ravagé et conquis la
cité jadis « glorieuse entre les
royaumes ». Mais jamais plus celle-ci ne
redevint « la couronne de l'orgueil
chaldéen » (ISAIE, chap. 13, vers.
19). Et depuis vingt siècles ses restes
tragiques, à l'abandon, semblent attester
les malédictions portées dans les
oracles des prophètes.